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A mon avis, les contractants de 1856 ont voulu éviter qu'en se fondant sur la haute valeur de la communication, tout ambassadeur eût le droit formel de signaler toute violation, si minime qu'elle fût (benchè minima, comme disait Kutchuk-Kainardgi), et de poursuivre le redressement du grief en faveur de n'importe quel sujet du sultan.

Aller plus loin : conclure de la fin du paragraphe qu'en aucun cas les gouvernements n'auront jamais rien à dire à propos de l'exécution ou de l'inexécution du hattihumayoun, ce ne serait pas seulement faire que la communication n'eût plus une haute valeur : elle n'en aurait plus du tout, ce que personne n'admettra. A mon avis, les deux parties combinées du paragraphe signifient ceci:

1° Nul ambassadeur n'est autorisé à poursuivre devant la Porte le redressement d'un grief particulier concernant un sujet ottoman; 2° chaque puissance a le droit (il faut peut-être dire, le devoir) de demander à la Porte par voie de représentation générale, de ne pas manquer à l'engagement qui résulte de la communication mentionnée à l'article 16 du traité de Paris.

On verra plusieurs gouvernements s'expliquer nettement en 1875 et en 1877 sur les droits que l'article IX de Paris confère aux puissances garantes. La France déclarera que la communication du hatti-humayoun a élé la condition de l'admission de la Turquie dans la famille des États européens. « Le hatti-humayoun de 1856 est un des fruits de la sollicitude des puissances », écrit le comte Andrassy en 1875. Lord Salisbury a dit le 15 janvier 1877 : a Les engagements de ce traité ne peuvent être unilatéraux!. »

Celle interprétation est conforme à celle qui se produisit au parlement britannique dès le 6 mai 1856. Lord Palmerston y déclara que le traité de Paris, en faisant simplement mention du hatti-humayoun, en plaçait le contenu sous la garantie des puissances contractantes : qu'à celles-ci appartenait dès lors la faculté d'intervenir, ainsi que de faire des remontrances suffisantes, pour atteindre le but qu'elles avaient visé par la quatrième garantie.

1. Conférence de Constantinople, 8c protocole.

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Le lecteur aura remarqué que, dans les communications des puissances occidentales, il est toujours question des sujets chrétiens du sultan. Nulle mention n'y est faite d'une autre population non musulmane, répandue dans toutes les parties de l'empire ottoman. Les juifs, cependant, y sont exposés, au moins au même degré que les chrétiens, à toutes sortes d'avanies et leur sort y est, en certaines localités, d'autant plus déplorable que les chrétiens se mettent quelquefois contre eux de la partie.

Les juifs étant constilués dans tout l'Orient en nation étrangère, pour ne pas dire hostile à toutes les autres populations, nous ne sommes pas de ceux qui réclament absolument pour eux les droits politiques ; mais il y a les droits naturels qu'il n'est permis d'enfreindre nulle part ni contre personne. Le juif a droit en Turquie, comme ailleurs, à ce que l'honneur de sa fille soit respecté, à conserver sa propriété lorsqu'il arrive qu'elle a été légitimement acquise par le travail ou par l'économie. Je ne sais donc pas pourquoi les puissances chrétiennes n'auraient pas rappelé en 1856 aux musulmans et au, besoin, à nos coreligionnaires que la sécurité et l'honneur doivent être assurés aux juifs, d'après le droit naturel.

On objectera que l'Alliance israélite s'est chargée de ce

soin et que les plus grandes puissances sont obligées d'obéir aux injonctions de cette nouvelle grande-puissance européenne, voire américaine. Personne n'a pu se soustraire à cette action, excepté la Russie : ni la fière Angleterre, ni la France, ni l'Italie. Je ne parle parle pas de l'Autriche-Hongrie qui est en train de devenir un nouveau royaume d'Israël ; mais la garde qui veille à la porte de Brandebourg n'en défend pas le prince de Bismarck. Tout cela est vrai ; mais rien ne peut justifier la perséculion. D'ailleurs, n'avons-nous pas à défendre les juifs même contre les excès de zèle ou les maladresses de l'Alliance ? En plaçant la question sur le terrain politique, l'Alliance s'appuie sur une théorie qui n'est pas acceptable partout. Dans certains endroits, elle fait aux Juifs plus de mal que de bien. En excitant contre eux le sentiment national, elle ravive des antipathies qui allaient s'éteindre et elle expose même à de sérieux dangers ceux qu'elle voulait protéger.

Si l'on veut parler de tous ceux qui souffrent dans l'empire ottoman, il est juste de ne pas oublier le musulman de la basse classe qui est effroyablement exploité par les fonctionnaires depuis que la réforme centralisatrice fleurit". Il n'a même pas, comme le chrétien, la perspective que quelque consul interviendra en sa faveur. Il ne peut pas entrevoir la France ou la Russie dans ses rêves. Cette circonstance laisse la bride sur le cou à la rapacité et à la brutalité des fonctionnaires. Néanmoins, la position du musulman est moins mauvaise en ce que les tribunaux, quand il plaide contre un non-musulman, lui rendent la justice et même souvent plus que la justice. En outre, il n'est exposé ni aux humiliations personnelles ni au

1. Ces lignes écrites et publiées en 1876 prouvent que je ne dois pas être impliqué dans les reproches que Wasa-Efendi adresse à l'Europe, de n'avoir pas eu a un mot de commisération pour les musulmans. » (La vérité sur l'Albanie et les Albanais. Paris, 1876, page 86. Voir aussi le chapitre xiv.)

déshonneur de son foyer. On peut dire cependant, d'une manière générale, que, par la réforme, la Porte a perdu la sympathie des musulmans, sans conquérir celle des autres populations.

Il ne faut non plus oublier que les halts de 1839 et de 1856 ont pour objet de sauvegarder les droits de tous les sujets du sultan, par conséquent et principalement des musulmans; ce qui concerne les chrétiens et les israélites est une conséquence.

Pour bien comprendre ce qui est aujourd'hui la réforme, on se rappellera qu'elle procède de trois courants qui sont : 10 la transformation militaire inaugurée par Abdul-Hamid ser après la guerre de 1769 ; 2° la protection concédée à la Russie par le traité de Kutchuk-Kainardgi; 3° la charte générale pour lous les sujets du sultan, donnée pour la première fois à Gul-Hané en 1839. Tous ces courants ont afflué et se sont combinés dans le hattihumayoun du 18 février 1856.

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Avant d'entamer le récit des destinées de ce hall, je dois faire ressortir l'importance capitale que, dans toutes ces négociations, la Russie a toujours allachée à la protection des rayas. Il serait trop long d'en citer ici tous les témoignages; rappelons seulement que, dans sa célèbre ambassade, le prince Mentchikov n'a pas manqué de rappeler aux Turcs l'importance exceplionnelle de celte réclamation. Après avoir agréé les communications relatives à ses autres demandes, le prince ajoute dans sa note du 5 mai 1853 :

Mais n'ayant obtenu jusqu'ici aucune réponse au troisième et plus important point qui réclame des garanties pour l'avenir, et ayant tout récemment reçu l'ordre de redoubler d'instance pour arriver à la solution immédiate de la question qui forme le principal objet de la sollicitude de Sa Majesté l'Empereur, l'ambassadeur se voit dans l'obligation, etc., etc.

On n'a

pas
oublié

que la rupture des négociations sur la note de Vienne et par conséquent la guerre de Crimée sont intervenues sur cette question.

Après la signature des préliminaires, la Russie ne s'est pas contentée d'insister sur le même point au congrès ; mais elle a cherché à s'y créer une situation exceptionnelle et privilégiée comme on a pu voir à la lecture du protocole xiv. Cette prétention a été vertement relevée par lord Cowley. Je citerai une seconde fois les propres paroles du plénipotentiaire britannique, car, à mon avis, elles devraient être stéréotypées dans tous les journaux qui parlent de l'Orient et inscrites en lettres d'or dans toutes les chancelleries diplomatiques :

Lord Cowley dit qu'il ne peut laisser passer les expressions dont s'est servi M. le baron de Brunnow en parlant de l'intérêt particulier que la Russie porte aux sujets chrétiens du sultan, et que l'intérêt que les autres puissances chrétiennes n'ont cessé de leur témoigner, n'est ni moins grand ni moins particulier.

Après la paix conclue, l'empereur Alexandre adressa à ses peuples un manifeste, dont les traits suivants méritent aussi d'être relevés :

La lutte acharnée et sanglante qui a bouleversé l'Europe pendant près de trois ans, a enfin cessé. Avant même qu'elle n'éclatât, feu mon auguste père, d'impérissable mémoire, déclara solennellement à ses fidèles sujets et à toutes les puissances étrangères que le seul but de ses désirs et de ses efforts avait été de sauvegarder les droits de nos co-religionnaires d'Orient, et de faire cesser les persécutions dont ils étaient l'objet...

Cependant, par les décrets impénétrables et salutaires de la Providence, il se préparait un fait conforme aux voeux de notre auguste père bien-aimé, aux nôtres, à ceux de la Russie entière, et qui accomplissait le but de la guerre. Le sort futur et le droit de tous les chrétiens du Levant se trouvent désormais garantis. Le sultan les

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