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soin et que les plus grandes puissances sont obligées d'obéir aux injonctions de cette nouvelle grande-puissance européenne, voire américaine. Personne n'a pu se soustraire à cette action, excepté la Russie : ni la fière Angleterre, ni la France, ni l'Italie. Je ne parle parle pas de l'Autriche-Hongrie qui est en train de devenir un nouveau royaume d'Israël ; mais la garde qui veille à la porte de Brandebourg n'en défend pas le prince de Bismarck. Tout cela est vrai ; mais rien ne peut justifier la persécution. D'ailleurs, n'avons-nous pas à défendre les juifs même contre les excès de zèle ou les maladresses de l'Alliance ? En plaçant la question sur le terrain politique, l'Alliance s'appuie sur une théorie qui n'est pas acceptable partout. Dans certains endroits, elle fait aux Juifs plus de mal que de bien. En excitant contre eux le sentiment national, elle ravive des antipathies qui allaient s'éteindre et elle expose même à de sérieux dangers ceux qu'elle voulait protéger.

Si l'on veut parler de tous ceux qui souffrent dans l'empire ottoman, il est juste de ne pas oublier le musulman de la basse classe qui est effroyablement exploité par les fonctionnaires depuis que la réforme centralisatrice fleurit'. Il n'a même pas, comme le chrétien, la perspective que quelque consul interviendra en sa faveur. Il ne peut pas entrevoir la France ou la Russie dans ses rêves. Cette circonstance laisse la bride sur le cou à la rapacité et à la brutalité des fonctionnaires. Néanmoins, la position du musulman est moins mauvaise en ce que les tribunaux, quand il plaide contre un non-musulman, lui rendent la justice et même souvent plus que la justice. En outre, il n'est exposé ni aux humiliations personnelles ni au

1. Ces lignes écriles et publiées en 1876 prouvent que je ne dois pas être impliqué dans les reproches que Wasa-Efendi adresse à l'Europe, de n'avoir pas eu « un mot de commisération pour les musulmans. » (La vérité sur l'Albanie et les Albanais. Paris, 1876, page 86. Voir aussi le chapitre xiv.)

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important point qui réclame des garanties pour l'avenir, et ayant tout récemment reçu l'ordre de redoubler d'instance pour arriver à la solution immédiate de la question qui forme le principal objet de la sollicitude de Sa Majesté l'Empereur, l'ambassadeur se voit dans l'obligation, etc., etc.

On n'a

pas
oublié

que la rupture des négociations sur la note de Vienne et par conséquent la guerre de Crimée sont intervenues sur cette question.

Après la signature des préliminaires, la Russie ne s'est pas contentée d'insister sur le même point au congrès ; mais elle a cherché à s'y créer une situation exceptionnelle et privilégiée comme on a pu voir à la lecture du protocole xiv. Cetle prétention a été vertement relevée par lord Cowley. Je citerai une seconde fois les propres paroles du plénipotentiaire britannique, car, à mon avis, elles devraient être stéréotypées dans tous les journaux qui parlent de l'Orient et inscrites en lettres d'or dans toutes les chancelleries diplomatiques :

Lord Cowley dit qu'il ne peut laisser passer les expressions dont s'est servi M. le baron de Brunnow en parlant de l'intérêt particulier que la Russie porte aux sujets chrétiens du sultan, et que l'intérêt que les autres puissances chrétiennes n'ont cessé de leur témoigner, n'est ni moins grand ni moins particulier.

Après la paix conclue, l'empereur Alexandre adressa à ses peuples un manifeste, dont les traits suivants méritent aussi d'être relevés :

La lutte acharnée et sanglante qui a bouleversé l'Europe pendant près de trois ans, a enfin cessé. Avant même qu'elle n'éclatât, feu mon auguste père, d'impérissable mémoire, déclara solennellement à ses fidèles sujets et à toutes les puissances étrangères que le seul but de ses désirs et de ses efforts avait été de sauvegarder les droits de nos co-religionnaires d'Orient, et de faire cesser les persécutions dont ils étaient l'objet...

Cependant, par les décrets impénétrables et salutaires de la Providence, il se préparait un fait conforme aux voeux de notre auguste père bien-aimé, aux nôtres, à ceux de la Russie entière, et qui accomplissait le but de la guerre. Le sort futur et le droit de tous les chrétiens du Levant se trouvent désormais garantis. Le sultan les

reconnait solennellement, et, par suite de cet acte de justice, l'empire ottoman entre dans le concert des États européens.

L'acte de justice, ainsi visé et approuvé par l'empereur, c'est notre hatti-humayoun. Encore qu'Alexandre II, je le crois, n'eût pas eu grande confiance dans le mode employé, lequel n'était pas celui que le gouvernement russe avait conseillé en 1855, comme on le verra plus bas, le nouveau souverain agissait avec tact el discrétion en ne décourageant pas publiquement des efforts, dont, pour ma propre part, je suis aussi plus disposé à contester l'efficacité organique que la sincérité.

Nous allons donc raconter successivement les diverses tentatives qui ont eu lieu pour traduire en faits les garanties consignées dans l'acte de 1856. Nous ne nous y arrêterons pas longtemps, car beaucoup de ces projets ont avorté; ils vont défiler devant nous comme une série de victimes marchant à la mort : morituri te salutant. Trois épisodes viendront interrompre cette fastidieuse revue des Champs-Elysées : le premier est la mission de Kyprisli-pacha; le second est le récit d'une charmante révolution musulmane, une vraie révolution d'opéracomique. Enfin nous parlerons d'une consultation académique entre les puissances garantes sur les meilleurs moyens de transformer la Turquie, sans la faire trop crier. Nous avons raconté tous ces faits en leur temps : nous ne ferons guère que reproduire ici, pour plus de fidélité, ce que nous écrivions sous l'impression de chaque jour.

XIV

PREMIÈRES APPLICATIONS DU HATTI-HUMAYOUX

Nous parlerons d'abord de l'armée, dont les chrétiens élaient exclus jusqu'à présent, à l'exception de la marine.

L'opinion publique de l'Europe, transportant gratuitement en Orient une idée occidentale et même, à proprement parler, française, considérait l'exemplion du service militaire comme un déshonneur, tandis que l'obligation du service militaire était regardée, en Occident, comme un bienfait pour les chrétiens. D'un autre côté, les chrétiens devant être admis à jouir des mêmes droils que les mu. : sulmans, il paraissait juste qu'ils contribuassent à toutes les charges de l'État.

Ce raisonnement tire, au point de vue turc, une certaine force du fait que le service militaire épuise les races musulmanes et les réduit à la misère. En effet, le conscrit musulman est à l'ordinaire marié. Pendant son absence, sa femme, sa mère ou ses sæurs ne peuvent, à cause des meurs du harem, veiller librement à la boutique, cultiver le champ, en vendre les produits. Les dettes, dont tout Turc est criblé, arrivent à échéance, et le soldat du nizam ou du rédif (réserve), pendant qu'il verse son sang pour la patrie, doit s'attendre à perdre la modeste part du patrimoine qu'il défend. C'est une situation réellement digne de pitié'.

Les chrétiens, au contraire, ne voient pas leur population décimée par le recrutement, et ils sont toujours prêts à acheter la boutique ou le champ de l'absent. A la fin de chaque guerre, heureuse ou malheureuse, on remarque que l'élément chrétien se substitue au musulman. Il est arrivé à des voyageurs de traverser des villages turcs et de les retrouver entièrement chrétiens au bout de quelques années. Assurément le fait tient à diverses causes, mais il est singulièrement aidé par le recrutement.

Avant le hatti-humayoun, on avait entendu souvent les chrétiens réclamer contre leur exclusion de l'armée. Lorsque l'acte de 1856 eut décidé qu'ils y seraient intro

1. Voir une note du chapitre xn.

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