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dụits, il s'éleva une clameur encore plus grande de tous les côtés. On voulait bien servir, mais dans des corps séparés. Comment exposer toute la jeunesse à perdre au milieu des Turcs sa religion et ses meurs, qui, en effet, y auraient été trop exposées ? Les musulmans, d'un autre côté, ne se sont jamais beaucoup souciés d'armer et surtout d'aguerrir les chrétiens. Aussi arriva-t-on facilement à convenir qu'au service personnel il serait substitué une contribution en argent.

Or, le huratch, ancienne capitation qui était d'abord le rachat annuel de la vie, avait fini par être considéré comme la compensation du service militaire. Cette contribution, dont la perception était accompagnée de formules humiliantes, fut abolie, mais elle fut remplacée par un impôt militaire qui pèse généralement d'une manière plus lourde. C'est là l'histoire de bien des réformes. La perception de l'impôt militaire, qu'on exige même, dit-on, quelquefois pour les enfants à la mamelle, est un des griefs permanents de la population chrétienne, comme on peut le voir par les diverses pétitions des Bulgares. Ce griet est si criant et si bien fondé que tous les hatts en promettent le redressement.

Le hatti-humayoun dit que nul ne sera contraint de changer de religion. C'est très bien; mais a-t-on la faculté d'en changer ? Il faut préciser les cas. Qu'un chrétien veuille se faire musulman, il n'en sera jamais empêché; devenu musulman, pourra-t-il revenir à sa religion primitive ? Un musulman natif pourrait-il se faire chrétien, ce que la loi religieuse punit de la peine de mort ? Déjà il était convenu entre le gouvernement turc et les ambassades que cette loi ne serait pas appliquée au chrétien renégat qui voudrait revenir à sa première religion; mais, pour le musulman natif, rien de semblable n'avait été convenu. Les puissances occidentales n'ont pas cru pouvoir exiger de la Porte que cette faculté pour le musulman fut insérée dans le hatti-humayoun. On s'est contenté

d'une déclaration de la Porte remise officiellement aux ambassadeurs de France, d'Angleterre et d'Autriche, qui donne l'assurance que la peine portée par la loi religieuse ne sera pas appliquée. Cette déclaration a été plus tard rendue publique.

Le 6 novembre 1856, la Porte communiqua aux ambassades la formation, dans la ville de Smyrne, d'une commission permanente pour les impôts de la localité et pour toutes les questions concernant la police des constructions. Ce qui est à remarquer, c'est l'introduction, dans une semblable commission, de l'élément étranger. Sur quatorze membres, six devaient appartenir aux diverses nationalités établies à Smyrne. C'est un bon précédent dont il faut prendre note, comme nous l'avons déjà fait pour la juridiction commerciale. L'introduction de l'élément étranger a presque toujours produit de bons résultats, ainsi qu'un publiciste anglais le faisait remarquer dernièrement, en signalant la commission européenne du Danube comme la seule institution locale qui fonctionne sur le territoire ottoman d'une manière tout à fait satisfaisante, c'est-à-dire en atteignant son but et en remplissant ses engagements.

Le 17 septembre 1859, la population de Constantinople fut surprise par une nouvelle qui rappelait les faits et gestes des janissaires sous les règnes de Sélim et de Mahmoud.

XV

UNE CONSPIRATION MUSULMANE

Un vaste complot musulman avait été sur le point d'éclater et venait d'être découvert. Les révélations ne se firent pas altendre ; elles vinrent des personnes arrêtées

elles-mêmes, qui se glorifiaient de leur entreprise et se donnaient comme des réformateurs trompés dans leurs justes espérances. Un kurde de Suleimanie, CheikhAhmed, parait avoir été le premier instigateur de la conjuration. C'était un homme éclairé, honnête, très estimé comme théologien. Il habitait le séminaire de la mosquée de Bajazet. Il était secondé par un autre kurde, BegirEfendi, mufti de l'artillerie, qui jouissait également d'une certaine réputation de savoir et de probité. Ces deux hommes étaient la tête du complot, dont les bras étaient un Albanais et un Circassien. L'Albanais, Djeffer-Pacha, avait joué un rôle dans les troubles de son pays, c'est-àdire dans la résistance des chefs musulmans indigènes à la centralisation constantinopolitaine ; il avait été protégé par les Anglais. Le Circassien, Hussein-Pacha, dont on se rappelait la bravoure et les malheurs dans la lutte contre le Monténégro, était aussi du complot'. On remarquera que ces quatre chefs musulmans n'appartiennent pas à la race osmanli, qui est la race dominante en Turquie, quoique la moins nombreuse. La conjuration, pour être envisagée sous son véritable point de vue, peut être considérée comme une sorte de protestation des races musulmanes annexées contre la manière dont les Osmanlis dirigent les affaires de la communauté qui les réunit.

Quant aux associés, on n'en saura jamais le nombre exact ; ils étaient répandus dans beaucoup de provinces; ils appartenaient à tous les rangs de la société, de l'armée et de l'administration.

La raison qu'ils mettaient en avant était la nécessité de réformer le gouvernement, confié depuis longtemps à des hommes qui conduisaient l'empire à une ruine prochaine et inévitable. Ils devaient s'emparer du sultan, mettre les ministres actuels en jugement et les remplacer par des

1. Voir la France au Monténégro, par Cyrille (A. d'Avril). Librairie Leroux.

hommes plus dévoués et plus purs. Méhémet KyprisliPacha était désigné pour présider à la nouvelle administration. Les conjurés voulaient-ils mettre les ministres à mort ou simplement leur demander compte de leur administration ? c'est ce qu'on ne saura pas exactement; ce qui parait plus certain, c'est qu'il n'y avait nul mauvais dessein ni contre les étrangers, ni contre les chrétiens rayas.

Ce fut Hassan-Pacha , gouverneur des châteaux des Dardanelles, qui révéla le complot au séraskier Riza-Pacha, objet de la haine particulière des conjurés. Des arrestations nombreuses eurent lieu ; mais il y eut quelque chose de plus triste pour le gouvernement turc que la conjuration elle-même, c'est la sympathie qu'elle inspira dès le principe aux musulmans, aux chrétiens, et même aux étrangers. La conscience publique se refusa sans hésiter à considérer comme des coupables ces hommes intelligents et honnêtes, qui exposaient leur vie et leur fortune pour réformer un régime dont les vices, l'impuissance et le danger éclatent depuis lant d'années à tous les yeux.

. Cette sympathie augmenta encore, lorsqu'on apprit que les conjurés montraient un courage et une dignité qui ne sont certainement pas étrangers au caractère de beaucoup d'Orientaux, mais que quatre siècles de régime turc et surtout le relâchement des dernières années paraissaient avoir éteint dans les âmes. On peut faire bien des prévisions à propos de cette conjuration; mais on n'en tirera pas de conclusion contre le caractère oriental, qui s'est montré, au contraire, sous son plus beau jour, quand on a vu ces prisonniers relever fièrement la tête, reprocher aux ministres leur conduite et se faire gloire à eux-mêmes de leur dévouement à l'islamisme. Si l'épreuve a été triste pour la domination des Osmanlis, l'impression a été favorable à ce qu'on peut appeler la cause orientale, à la cause de la régénération de l'Orient par l'Orient. Malheureusement, les musulmans indigènes de l'Europe et de l'Asie sont plus propres à déployer individuellement de brillantes qualités de caractère et des allures chevaleresques qu'à montrer les qualités qui sont nécessaires pour vivre en nation, et surtout pour regere imperio populos. C'est pourquoi les Osmanlis les ont toujours vaincus par la politique et ont triomphé notamment des grandes insurrections musulmanes de la première partie de ce siècle. Aussi, l'autorité centralisée des Osmanlis gagne-t-elle continuellement du terrain sur les musulmans indigènes; les chré. tiens, au contraire, grandissent de tous les côtés aux dépens des uns et des autres.

Ces considérations sont assez étrangères à l'Europe occidentale ; en Orient, elles durent contribuer beaucoup à inspirer en faveur des conjurés un intérêt qui ne put que s'accroître, lorsqu'on apprit qu'on avait choisi pour juger les personnes arrêtées, non point un tribunal, mais les ministres mêmes qu'ils avaient voulu renverser! Ce n'était pas seulement violer les règles les plus élémentaires et les plus naturelles de la justice, c'était en quelque sorte se reconnaitre coupable des faits reprochés par les conjurés, et avouer la crainte des révélations. Aussi, les conjurés avaient-ils gagné moralement leur cause, s'ils étaient matériellement vaincus.

En présence d'une telle situation, qui agitait le pays, les puissances signataires du traité de Paris se décidèrent à une démarche collective sous l'impulsion de l'ambassade de France, toujours empressée à venir en aide à la Turquie dans toutes les crises. On remit au grand vizir, le 3 octobre 1859, un memorandum où il était exposé poliment que la conjuration a été produite par la mauvaise administration du pays. Cette communicalion, qui allail directement à conseiller la clémence, ne fut pas reçue sans humeur

Les accuses furent divises en plusieurs catégories. Ceux de la première, it laquelle appartenaient Cheickh-Ahmed of Hussein pacha, furent condamnés à mort, bien que le

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