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code pénal édicte pour ce fait le bannissement. Djeffer pacha, au moment où il venait d'être arrêté, s'était échappé, en vrai Albanais, par un coup d'audace et d'adresse digne de Rob-Roy. Il laissa son manteau entre les mains des gardes qui le conduisaient dans un caïque sur le Bosphore, se précipita à la mer et réussit à fuir. Les autres condamnés étaient frappés de diverses peines qui furent commuées par le sultan. Les condamnés à mort furent bannis.

Cette conjuration avait causé dans la population musulmane une émotion profonde que le gouvernement voulut calmer par une confession sincère des fautes passées et la promesse de mieux faire à l'avenir. Tel est l'objet du nouveau hatt qui fut lu à la Porte le 15 octobre 1859 :

Il est constaté que les coups portés au crédit de la Turquie ont jeté le pays dans la crise qu'il traverse maintenant... Le désordre dans les dépenses est venu augmenter le mal et amener les choses dans la mauvaise situation où elles se trouvent. Avec l'aide du Très-Haut, je vais déployer un zèle incessant afin de prévenir les effets dangereux de cet état des choses. Ma volonté souveraine et absolue est que mes ministres, de leur côté, n'épargnent ni soins ni efforts... Et comme ce n'est que par l'adoption de mesures énergiques que nous pouvons nous tirer de l'abîme où nous sommes et sauver encore la foi et l'empire, il faut abandonner ou transformer les habitudes, les actes qui occasionnent toutes ces dépenses; il faut réorganiser, avec l'aide de Dieu, l'administration générale du pays sur un pied propre à lui rendre la confiance du monde.

XVI

LA MISSION DU GRAND VIZIR

Ce cri d'alarme du sultan aidera à faire comprendre l'attention anxieuse que l'Europe porta en 1860 sur la situation intérieure de l'empire ottoman, où le désordre allait toujours croissant. Cet état élait général, mais la

Turquie européenne est plus à portée des yeux; on s'en occupa spécialement.

Les chrétiens de la Bosnie et de l'Herzégovine avaient repris l'habitude d'émigrer en Autriche pour échapper à la fois aux brigandages des soldats et aux exactions des seigneurs musulmans. Beaucoup de chrétiens abandonnaient leurs biens pour sauver au moins leur vie. L'Esclavonie et la Croatie autrichienne étaient encombrées de ces réfugiés. Dans la Macédoine, dans l'Épire et dans la Thessalie, le brigandage était organisé, et sur la frontière c'étaient presque toujours, suivant la tradition, les soldats irréguliers chargés de la police, qui commettaient les plus grands excès. Dans la Bulgarie, les femmes chrétiennes étaient plus que jamais exposées aux plus infâmes outrages, qui demeuraient toujours impunis. On citait particulièrement le district de Leskovatz comme ayant été victime de ces excès si communs, que personne n'espérait jamais en obtenir justice.

Arrêtons-nous ici un instant sur cet ordre de faits qui exciterait encore plus d'indignation si l'on savait bien qu'il n'est pas accidentel, mais, pour ainsi dire, normal non seulement pendant les crises, mais au milieu de la paix. On en pourrait dresser un dossier volumineux et nous le ferons si l'on ose nous taxer d'avoir exagéré. Rappelons seulement ici la pétition des chréliens de l'Herzégovine en 1858 ', celle des Crétois en 1867, le rapport de Mgr Lavigerie sur la Syrie, les faits récents de Juzgat en Arménie, le témoignage du consul anglais de kustendje en 1867. Ce qui paraitra le plus monstrueux, c'est que ce sont les agents de l'autorité qui commettent le plus souvent ces méfaits, comme l'ingénieur M. Bianconi l'affirme avec raison:

1. Voyage sentimental dans les pays slaves, page 45, par Cyrille (A. d'Avril). 2. La Vérité sur la Turquie. Paris, librairie générale.

Ils (les gendarmes !) sont la terreur et le cauchemar des rayas. Ils pénètrent partout; c'est leur droit : aussi en usent-ils, et presque toutes les familles des paysans ont vu plus d'une fois la passion brutale de ces hommes s'exercer sur leurs membres.

Que dire d'un régime administratif où ce sont les gendarmes qui volent et qui violent ? Il n'y a qu'une chose à dire, c'est qu'un tel régime doit être extirpé par n'importe quel moyen; ceux qui le soutiennent directement ou indirectement en sont véritablement complices. A propos des atrocités récentes de la Bulgarie, un journal anglais, au mois d'août 1876, écrivait : « Les confortables gentlemen qui dirigent les destinées de l'Europe, sont trop bien nourris pour se soucier de ces malheureuses femmes et de ces enfants... Ils ne sont pas exposés à ce que leurs maisons soient brûlées sur leurs têtes. Il n'y a pas de danger pour leurs femmes et pour leurs filles d'être outragées par des brigands. » Ce seul ordre de faits doit obliger l'Europe à soustraire les chrétiens à l'action directe des agents turcs.

C'est le lieu de signaler que les chrétiens ont été désarmés partout depuis la réforme, tandis que les musulmans gardent leurs armes. Armez ou désarmez tout le monde ; c'est la première garantie à exiger. Mais il est temps de revenir aux faits de 1860.

Les journaux russes s'étaient appliqués, en 1859 et en 1860, à mettre en lumière l'état de Turquie. Tout en prenant la défense de la Porte en principe, les journaux anglais ne pouvaient s'empêcher de laisser échapper certains aveux qui résument nettement la situation.

La dernière guerre, selon le Times, n'a rien changé, rien établi ; elle n'a opéré aucune réconciliation entre les croyances rivales, donné aucune garantie de justice de la part des gouvernants, ni affaibli en quoi que ce soit les animosités des gouvernés. Le hatti-humayoun est resté une lettre morte. Les intentions du sultan, si l'on peut dire qu'il en ait aucune, peuvent avoir été bonnes; mais il ne saurait agir que là où son autorité est respectée, ce qui malheureusement s'arrête aux portes de Constantinople ou de Smyrne. Dans les districts

ruraux, les choses vont comme par le passé. Il serait aussi utile de défendre au faucon de fondre sur le passereau que d'ordonner à la population musulmane de s'abstenir de malmener ét de piller les chrétiens. Les musulmans considèrent les chrétiens comme un planteur de la Caroline un nègre, et le cadi turc ressemble de bien près au même planteur quand il s'agit d'un pauvre nègre ou d'un chrétien battu.

L'intervention de l'Europe n'est que trop justifiée en pareille matière.

Le prince Gotschakov convoqua les représentants des cinq grandes puissances en Turquie à une conférence qui n'eut et ne pouvait avoir aucun résultat positif; mais cette réunion fut suivie d'une double communication diplomatique (mai 1860), dans laquelle le caractère de la démarche russe se dessine d'une manière plus précise.

« Nous avons considéré comme un devoir, écrivait le ministre des affaires étrangères aux légations de Russie à l'étranger, de prévenir autant que possible les éventualités que cet état de choses menaçait de provoquer dans la situation générale de l'Orient.

« Les représentations les plus pressantes auprès des ministres turcs n'ont amené aucun résultat et si une explosion n'a pas eu lieu plus tôt, le prince Gortschakov pense l'avoir prévenue par les conseils de prudence qu'il a fait parvenir aux rayas; mais les excès de tout genre ayant augmenté l'agitation, le ministre russe craint que des représentations adressées par une seule puissance au gouvernement turc ne restent sans effet, et que les exhortations destinées à prêcher aux chrétiens une résignation qu'on leur rend impossible ne suffisent plus à empêcher un conflit. Cette situation ne pouvant se prolonger sans danger pour l'intégrité de l'empire ottoman et pour les intérêts généraux de l'Europe, le cabinet russe a pensé qu'une intervention collective à Constantinople pourrait conjurer celle crise, et il a prié les représentants des grandes puissances de faire à leurs gouvernements les communications nécessaires pour les mettre en état d'apprécier les propositions de la Russie, et de s'y associer de la manière qui leur paraitrait la plus convenable. »

Voici ces propositions :

1° Déclaration immédiate de la part des cinq grandes puissances qu'elles ne pourront tolérer plus longtemps l'état de choses actuel dans les provinces chrétiennes de l'empire ottoman.

2° Demande d'organisation ayant pour but de donner aux provinces chrétiennes de la Porte des garanties efficaces, propres à faire droit aux griefs légitimes des populations et à rassurer en même temps l'Europe sur la probabilité de complications qui touchent à ses intérêts généraux comme à ceux de la Turquie.

Les propositions de la Russie causèrent en Europe une émotion assez vive. Elles réveillèrent en Angleterre les inquiétudes et les soupçons qu'y provoque inévitablement toute intervention de la Russie dans les affaires de l'empire ottoman.

Le gouvernement britannique est d'autant plus à son aise pour prendre en ces circonstances une attitude contraire à celle de la Russie que, malgré les rapports de ses agents, qui devaient être bientôt rendus publics, il semblait qu'il eut un parti pris de nier que les souffrances des chrétiens fussent ce qu'elles sont en réalité. Pour lui, le danger n'est pas dans le mal, mais dans les remèdes proposés par la Russie. Aussi, dans la séance des Communes du 1° juin 1860, lord John Russell a-t-il déclaré qu'il ne croyait pas que les abus et l'oppression eussent pris le caractère indiqué par le gouvernement russe. Il ajouta que

les Turcs souffraient de l'oppression autant que les chrétiens, ce qui est vrai, nous l'avons dit, dans une certaine mesure, mais ne diminue pas la gravité de la situation.

Les proposilions russes amenèrent à Constantinople une crise ministérielle. Méhémel-Ruchdi-Pacha fut relevé des fonctions de grand visir, qui furent confiées à MéhémetKyprisli-Pacha. Bien que ce personnage jouit d'une certaine réputation d'habileté et d'énergie, qui n'avait jamais

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