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été mise, d'ailleurs, à une épreuve sérieuse, sa nomination n'était pas une solution aux difficultés soulevées par la proposition de la Russie, et l'on se trouvait toujours en présence d'une proposition d'enquête à laquelle des délégués européens auraient pris part. C'est alors que

le nouvel ambassadeur de France, le marquis de La Valette, suggéra l'idée d'envoyer le grand vizir lui-même en mission pour faire une enquête sur la situation des chrétiens. Méhémet-Kyprisli-Pacha devait être muni des pleins pouvoirs du sultan pour réparer les injustices el punir les coupables. Les puissances se rallièrent à cette combinaison borgne. Les agents européens dans les diverses provinces ne devaient pas prendre part à l'enquête, ce qui eût été le

છે seul moyen efficace; mais ils étaient invités par leurs gouvernements à fournir au grand vizir les renseignements dont il pourrait avoir besoin.

Le 2 juin 1860, le grand vizir débarquait à Varna. Il en repartit le 4 pour Choumla. Le 12, il arrivait à Routchouk, où il reçut les félicitations du ministre des affaires étrangères de Valachie, du président du sénat serbe et du consul anglais de Belgrade. Le 26 juin, Méhémet-Kyprisli-Pacha débarquait à Widdin. Il traversa ensuite Sofia pour se rendre à Monastir. Le 2 octobre, il quittait cette ville, et après avoir passé par Salonique, il rentrait triomphalement à Constantinople au son des balleries d'artillerie et des fanfares qui avaient marqué son départ pour Varna.

Il n'y avait pourtant pas de quoi se réjouir du résultat de cette tournée. Elle fournissait la preuve la plus saisissante de l'impuissance complète où se trouvait la Porte de remédier avec ses seules forces à l'état de choses dont l'Europe a le droit de s'inquiéter à tant de titres. KyprisliPacha, qui passe pour l'un des hommes les plus énergiques et les plus intègres de la Turquie, n'a pas même réussi à signaler tout le mal. Il a fait exécuter quelques brigands, il a pris beaucoup de notes, il a maltraité quelques chrétiens, et rien n'a été changé à ce qui existait auparavant; mais le plus saillant résultat de cette mission, c'est le rapport que le grand vizir en a dressé au sultan. KyprisliPacha parle d'abord de son séjour à Nicha, d'où sont parties les plaintes les plus graves. « Il est complètement faux, dit-il, que vos sujets chrétiens aient eu à se plaindre de la moindre persécution systématique de la part de leurs concitoyens musulmans; de même que dans toute société humaine, chaque communauté fournit ici son contingent de criminels... » Le grand vizir avoue, cependant, que quelques branches de l'administration demandent une prompte et sérieuse réforme:

« La collection des dîmes, l'organisation de la police rurale et l'état des roules donnent de justes sujets de plaintes à tous vos sujets sans distinction. La création de quelques tribunaux criminels offrant plus de garanties aux accusés est l'une des réformes qui répondraient le mieux aux veux du pays. Les règlements qui régissent aujourd'hui la perception de l'impôt foncier et des contributions indirectes demandent aussi quelques réformes. »

Enregistrons au moins ces aveux.

Il est presque superflu d'ajouter que la mission de Kyprisli-Pacha ne produisit pas grand effet. Elle fut continuée jusqu'en 1864 par des commissaires spéciaux, dont la présence fit cesser quelques abus; mais, après leur départ, tout rentra dans l'ordre ou plutôt dans le désordre accoutumé.

XVII

LA RÉFORME SOUS ABD-UL-AZIZ

Le 14 septembre 1860, la Porte adressa à toutes les ambassades une communication destinée à restreindre le nombre des sujets ottomans qui se font naturaliser à l'étranger et reviennent ensuite dans leur pays. L'Autriche et la Russie accordaient très facilement les naturalisations. Dans l'Arménie, notamment, si l'on n'y mettait un frein, il y aurait bientôt plus de sujets russes que

de

rayas. Comme la Turquie ne reconnaissait pas à ses sujets le droit d'abjurer leur nationalité ni aux étrangers la faculté de posséder des immeubles, la Porte était autorisée à agir comme elle l'a fait ; mais n'est-il pas triste, pour un gouvernement, d'être amené à prendre des mesures de rigueur pour empêcher ses nationaux de se dénationaliser en masse ? La Porte, du reste, ne s'en peut prendre qu'à elle-même, si la situation de sujet turc est tellement triste pour les chrétiens que toute leur ambitiou consiste à devenir des étrangers dans leur propre pays.

Une nouvelle loi sur la naturalisation fut rendue le 19 janvier 1869.

Le 25 juin 1861, le sultan Abd-ul-Medjid mourut de mort naturelle à l'âge de trente-neuf ans. Son frère Abdul-Aziz lui succéda. Pour se faire une idée de l'enthousiasme qui éclata à son avènement, il n'y a qu'à se rappeler les transports qui hier saluaient Mourad V, quand il succéda au même Abd-ul-Aziz. Le nouveau sultan (celui de 1861) allait tout régénérer, même les antiques meurs de l'Asie. Le 13 juillet, lord Woodhouse lui décernait devant la chambre des Lords un brevet de monogamie (S. G. D. G.). C'est, en effet, dans la Grande-Bretagne que l'enthousiasme se manifesta de la manière la plus irréfléchie ; car ce peuple a beaucoup d'imagination ; il y voyait, d'ailleurs, son avantage, inutile de le dire. La régénération de la Turquie était le triomphe de la politique suivie par les ministres anglais des deux partis depuis bien des années. Le nouveau commandeur des croyants allait ôter tout prétexte, toute chance de succès aux vues ambitieuses de la Russie et aux velléités sentimentales de la France en faveur des chrétiens d'Orient. Sir Henry Bulwer ne fit que traduire les sentiments de son

gouvernement et de sa nation lorsque, dans une audience solennelle, il déclara qu'une nouvelle ère s'ouvrait pour le vaste empire des Osmanlis et qu'il prédit à Abd-ul-Aziz « un règne plus glorieux et plus utile que celui de ses illustres prédécesseurs. » Les Anglais n'ont pas été corrigés par l'échec éclatant de ce même règne, puisqu'ils ont recommencé à l'avènement de Mourad V.

En 1861, comme en 1876, le désenchantement suivit de très près pour les grandes choses comme pour les petites. Aussi l'on racontait en riant à Constantinople que, le jour même où le général Codrington, envoyé extraordinaire de la reine Victoria, engageait le sultan, en audience solennelle, à persévérer dans la monogamie, le harem recevait précisément trois nouvelles pensionnaires qui elles-mêmes ne trouvèrent pas leur nouvel intérieur occupé par une seule personne. Vers 1862, plusieurs communautés religieuses, ou nations, reçurent une nouvelle constitution favorable à l'élément laïque.

Au mois de janvier 1863, fut créée la banque ottomane, qui a fini par devenir presque une institution d'État. Le directeur est alternativement français et anglais. Le premier directeur fut le marquis de Plæuc, qui fit partie plus tard d'une commission mixte destinée à mettre l'ordre dans les finances turques :

Si Pergama dextra
Defendi possint, etiam hâc defensa fuissent !

C'est à ce moment que les Tartares et les Circassiens, émigrés de Russie, vinrent se réfugier en Turquie. La Porte les établit principalement en Bulgarie pour y renforcer l'élément musulman ‘. L'élément musulman a été renforcé, mais à quel prix ? Un avenir prochain apprendra ce que la Turquie y aura gagné ou perdu.

1. Sur cette immigration, voyez le Voyage sentimental dans les pays slaves, p. 165.

Les Tartares et les Tcherkesses ne sont pas seuls à commettre des excès contre les populations chrétiennes. Prenons occasion d'une pétition adressée par les Arméniens de Mouch, en 1862, pour signaler une fois pour toutes et à titre d'exemple la situation déplorable où se trouvent les chrétiens de l'Asie-Mineure à l'état chronique.

« Dans le mois courant, dit la pétition, cinq à six cents habitants se sont expatriés et sont arrivés à Constantinople pour devenir portefaix, de cultivateurs qu'ils étaient... On a déjà commencé à émigrer en Russie. Si cela continue, il sera bien difficile un jour de trouver un seul Arménien dans cette province populeuse de Mouch. >>

Le jour de Pâques 1868, les Kurdes envahirent l'église de SeliKhan pendant l'office, prirent l'hostie consacrée et l'attachèrent au cou d'un chien.

En 1876, les femmes arméniennes de Juzgat furent outragées par les soldats de la réserve.

Revenons aux premières années d'Abd-ul-Aziz.

Il a été fait alors quelque chose dans le sens de l'égalité promise à tous les sujets du sultan sans distinction de culte. Des chrétiens furent élevés aux premières charges. Un Grec et un Arménien siégèrent dans le grand conseil. Le sultan décida la formation, pour sa garde, d'un corps de jeunes gens appartenant aux premières familles musulmanes et chrétiennes, qui devaient avoir rang d'officiers et conserver leurs costumes nationaux. On a fait aussi alors entrer des chrétiens à l'École militaire et quelquesuns furent envoyés pour étudier à Paris aux frais du trésor. Cette impulsion, donnée par Fuad pacha, ne produisit pas de résultals appréciables pour améliorer la situation générale ou particulière.

La fin de l'année 1864 vit inaugurer une réforme, ou plutôt un changement dont on espérait beaucoup, c'est la division de tout l'empire en grands gouvernements ou Vilayets. Auprès de chaque gouverneur général, il fut institué un conseil général composé de membres appar

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