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et de toutes les diversités historiques aussi bien parmi les musulmans que parmi les chrétiens. Au congrès de Berlin, un plénipotentiaire turc a formulé systématiquement cette pensée :

Méhémet-Ali fait observer qu'en présence des réformes sérieuses que le sultan se dispose à accorder, les privilèges, immunités et usages exceptionnels qui datent du moyen âge, sont destinés à disparaître.

En détruisant ainsi les autonomies et les diversités, on veut réunir dans le même mortier tous ces éléments disparates et récalcitrants, musulmans et chrétiens, européens, asiatiques ou africains, les bien broyer et mélanger pour en faire sortir une nouvelle entité, la nationalité ottomane, laquelle, sous le sceptre du sultan, continuera, bien. entendu, à être régie, c'est-à-dire exploitée par la confrérie administrative de Constantinople.

Allez, cependant, dire à un chrétien que vous voulez en faire un ottoman, un Osmanleu, il vous prendra pour un fou. Le musulman kurde, albanais, arabe répond par des coups de fusil.

Le parti de la Jeune Turquie est tout aussi centralisateur et uniformiste que l'autre parti : seulement veut-il pratiquer la chose sous des formes constitutionnelles ?. Si l'on pouvait comparer la Turquie à un empire voisin, Aali et Fuad pacha auraient représenté M. Bach, tandis que la Jeune suit le mode qui a si complètement échoué en Autriche sous M. de Schmerling.

Dans l'un et dans l'autre système, tout ce que le passé avait conservé doit être immolé sur l'autel du nouveau dieuEtat, l'Ottomanisme. La male @uvre est déjà fort avancée.

Que reste-t-il des anciennes autonomies musulmanes?

1. Protocole, no XIII. 2. Consultez A recent view of Turkey, par sir Georges Campbell, p. 110.

quelques débris aux extrémités de la Turquie, par exemple, dans l'Arabie '. Presque toutes les autonomies chrétiennes qui ne sont pas garanties par l'Europe, ont succombé. Les iles de l'Archipel, le Zeitoun, Chio ont été les dernières victimes. Samos résiste encore, et les Mirdites conservent encore une ombre de leur ancienne autonomie. En même temps, les sentiments nationalistes sont devenus bien plus accentués par l'effet des mesures prises à l'encontre : l'adjonction des laïques à l'administration des communautés religieuses accuse de plus en plus les tendances séparatistes que la Porte sera encore plus incapable de satisfaire sur le terrain laïque que sur le terrain religieux. La laïcisation a fortifié le phylétisme.

Ce n'est pas seulement sur le terrain administratif, mais sur le terrain religieux que la Turquie renie la tradition de gouvernement inaugurée par Mahomet II au lendemain de la prise : les centralisateurs se prennent à l'autonomie religieuse. Non seulement la Porte veut intervenir dans les affaires hiérarchiques dont elle avait eu la sagesse de s'écarter pendant quatre siècles; mais elle s'est sentie un jour théologienne; elle n'admet pas certains dogmes. La peur de la France ayant diminué à Constantinople depuis la guerre de 1870, le premier coup et le plus rude est tombé naturellement sur le patriarche des Arméniens catholiques. La Porte aspire enfin à régenter l'enseignement.

C'est donc bien sur le mode de la centralisation, de l'uniformité, du fonctionnarisme que les hommes d'Etat de la Turquie ont cherché à fonder un ordre de choses régulier.

'1. Voir l'Arabie contemporaine, 1re partie. Paris, Challamel.

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XX

LES RÉSULTATS

L'empire ottoman a dû être régénéré successivement par le hatti-chérif de Gulhané, une convocation de délégués provinciaux en 1845, le halli-humayoun de 1856, le retrait des caïmès, l'unification de la dette, l'organisation du vilayet, le voyage du sultan en Europe, l'institution du conseil d'État, le collège de Galata-Seraï, l'introduction de surveillants étrangers dans le Conseil des finances, la concession du droit de propriété aux étrangers, le monopole du tabac, la sécularisation des vacoufs, la construction des chemins de fer, l'établissement d'un budget, le détrônement d’Abdul-Aziz, etc., etc. ; toutes choses qui coïncidaient invariablement avec l'émission d'un emprunt'.

Tout cela a été essayé et tout cela a été stérile : la seule chose qui ait été fondée à l'état permanent, c'est le déficit, qui était inconnu auparavant ou transitoire; mais, à côté du mal visible, comme le déficit, comme le désordre et les excès matériels, il y a un mal plus terrible, celui qui ne saute pas à tous les yeux. Si les innovations ont été impuissantes à rien fonder, elles ont eu une prodigieuse puissance de destruction : elles ont fait disparaître une à une toutes les institutions, toutes les situations, toutes les traditions qui, depuis la conquête, avaient créé, dans l'empire ottoman, un état de choses viable. Encore quelques

1. Je ne mentionne pas une foule d'imaginations plus bizarres les unes que les autres. Ainsi, il a été suggéré de régénérer l'empire ottoman en y introduisant la législation française sur l'appel comme d'abus.

années de ce régime, et il ne restera plus rien de la Turquie de Mahomet II.

Je terminerai en rappelant les paroles écrites par le prince de Metternich au baron de Newmann en mai 1843, et en les complétant par un témoignage récent.

..... Ce soi-disant progrès, dit le chancelier, a détruit ce qui restait des institutions de l'ancien État turc, sans y avoir rien substitué qui ait la valeur de matériaux propres à la construction d'un nouvel édifice politique et social '. »

Le témoignage récent est de 1879. Il émane d'un homme profondément dévoué au sultan et à l'idée de l'agglomération ottomane, et qui a mis la main aux grandes affaires. Voici d'abord ce qui concerne l'application de la réforme administrative ?.

Dans la formation des Vilayets, on n'a eu apparemment qu'un but, celui de réunir des villes et des villages en nombre suffisant pour former des groupes de population assez importants; mais on n'a pas tenu compte de l'homogénéité de ces groupes, ni de la différence des langues, des usages et des meurs de ceux qui les composent. On a séparé ceux qui devaient être unis et l'on a mis ensemble des éléments disparates qui, poussés par des principes différents, se sont combattus et ont fini par se neutraliser réciproquement, en même temps qu'ils neutralisaient l'action du gouvernement et le développement des ressources publiques.

L'auteur passe ensuite à ce qui concerne spécialement une province :

L'Albanie s'est trouvée en butte à des convoitises coupables, à des innovations sans consistance, à des actes sans cohésion : la conscience du peuple en a été troublée : elle a flotté entre les souvenirs du passé, l'étonnement du présent et l'incertitude de l'avenir...

Aussi les conditions de l'Albanie, loin de s'améliorer sous l'influence du système nouveau, n'ont fait qu'empirer, et cela par la raison bien claire que ce système était imparfait, insuffisant et que les

1. Cité par Engelhardt, ut supra.

2. Sur ce point spécial, voir le ch. xvii et l'appendice au Livre jaune de 1877, page 134.

hommes chargés de le mettre en action ne le comprenaient pas euxmêmes ou feignaient de ne le pas comprendre. La superposition d'un système incomplet et peu adapté aux populations dont il devait augmenter les garanties de bien-être, à un système plus primitif, mais dont le fonctionnement datait depuis des siècles et était entré dans les moeurs publiques, a fait perdre l'équilibre à la machine gouvernementale, a jeté la confusion dans toutes les branches de l'administration et a fini par tarir les sources de la prospérité publique. Le commerce a chòmé faute de routes et de sécurité; l'agriculture a subi de grandes entraves de la part des fermiers ; l'industrie est restée inerte faute d'encouragement et de protection; l'instruction publique n'a pas fait le moindre progrès à cause du manque d'établissements scolaires proportionnés aux besoins du pays.

Il en est résulté qu'à la richesse ancienne a succédé la misère présente; le commerce a été anéanti par l'inaction et la méfiance; l'abattement et la nonchalance ont pris la place de l'activité agricole et industrielle. L'ancienne ignorance, tempérée par des vertus primitives, par l'aisance et par le respect de la dignité personnelle, a été remplacée par une ignorance aride, inconsciente, fille de la misére!

N'est-ce pas la réalisation de la prédiction lancée par le prince de Metternich en 1843?

XXI

RÉSUMÉ

Résumons cet exposé.

Les dix-sept premières années du règne d'Abdul-Medjid furent consacrées à l'application du Tanzimat. Pendant la guerre de Crimée, le même sultan publia avec la même solennité un nouvel acte connu sous le nom de hatti-humayoun de 1856, lequel acte était destiné à confirmer et à compléter celui de 1839. Enfin, vingt années plus tard, le

1. La vérité sur l'Albanie et les Albanais, par Vassa-effendi, fonctionnaire chrétien albanais. Paris, 1879, pages 83 et 94.

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