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2 mai 1814, à 5 heures du soir. Sa suite et celle de son fils se composaient de madame la comtesse de Montesquiou, qui avait promis de consacrer encore deux années à l'éducation du jeune prince; de madame la duchesse de Montebello, qui, espérant retarder le moment d'une séparation douloureuse, voulụt accompagner S. M. jusqu'à Vienne; de madame de Brignolé qui avait succédé à madame de Montebello en qualité de dame d'honneur, et qui devait rester et mourir auprès de l'impératrice. Le général Cafarelli, le baron de SaintAignan, le docteur Corvisart, M. Lacorner, chirurgien , etc., etc., devaient revenir en France avec madame de Montebello. M. le baron de Menneval, mesdames Hureau de Sorbec, Rabusson, Souflot et moi, devions rester pendant quelques années auprès de S. M.

Les événemens extraordinaires qui avaient obligé Marie-Louise à s'éloigner d'une patrie qu'elle avait adoptée avec autant de confiance que de bonheur et d'innocence , avaient mis dans son ame un sentiment de tristesse et de regret dont l'empreinte mélancolique se reproduisait sur les traits de son visage; mais la consolation d'avoir avec elle son fils adoucissait l'amertume d'une situation dont elle n'était point la cause, et qui l'avait laissée entourée de tant de personnes dont l'affection et le dévouement lui étaient bien connus. Dans sort service personnel, rien n'était changé : c'étaient les mêmes individus,

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la même représentation, les mêmes usages, le même état de maison, la même étiquette, la même domesticité, les mêmes équipages, etc., auxquels elle était accoutumée depuis son mariage. Ces transitions éclatantes et soudaines qui sont les conséquences d'une telle catastrophe, et qui divisent en deux parts si différentes une vie marquée par une haute fortune et par une chute profonde, n'existaient point pour elle. Si elle quittait un trône, des sujets qu'elle aimait et dont elle était adorée, c'était pour retrouver un père qui la chérissait et qui lui-même était un des plus puissans princes de la terre; pour elle-même , elle emportait l'espérance d'une vie douce et tranquille dans ces duchés de Parme, l'un des faibles débris de la couronne impériale qu'elle venait de déposer sur les bords du Rhin.

En effet, une destinée spéciale était réservée à cette princesse : au milieu du plus grand des naufrages, impératrice et régente, elle fut contrainte de descendre du trône en présence des armées de son père; et à peine eut-elle passé les frontières de l'empire, qu'elle retrouva le même éclat, la même pompe et les mêmes hommages dont elle était entourée dans le palais des Tuileries. Des corps nombreux de troupes autrichiennes et bavaroises l'attendaient sur la rive étrangère, et la reçurent avec tòus les honneurs dus à la puissance suprême : les acclamations et l'empressement des peuples l'accueillirent avec une espèce d'ivresse :

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elle était désirée ; elle était attendue, mais simple

; et modeste elle se refusa à toutes les démonstrations du vif intérêt qu'elle inspirait. Logée à Bâle chez le sénateur Wincher, elle y resta la journée du 3, renfermée dans l'intérieur de ses appartemens: ce fut le premier jour de repos depuis le voyage; il appartint tout entier aux plaisirs d'une mère. Son fils voyageant à part avec madame de Montesquiou , les journées de cette longue marche se passaient sans que l'impératrice pût le voir. Cette princesse ne consentit à sortir de l'intérieur de ses appartemens que pour donner audience à M. le général Kinski, accompagné des comtes de Wrbna et de Tosi, chambellans de l'empereur d'Autriche, qui avaient été chargés de l'honorable mission de la recevoir aux bords du Rhin et de l'accompagner jusqu'à Schoenbrunn.

Ah! je vois bien que je ne suis plus roi, dit ce même jour le jeune prince, car je n'ai plus de pages. Accoutumé à jouer avec ceux d'entre eux qui étaient de service auprès de lui, il avait remarqué leur absence : heureux âge! des jeux enfantins étaient les seuls objets de ses regrets!

Les frais de poste du voyage à travers la France furent réglés ce jour-là par le baron de SaintAignan; ils s'élevèrent à une somme ronde de 50,000 fr. qui fut payée sur les fonds de l'im

. pératrice à M. Carré, inspecteur des postes. Jusqu'aux bords du Rhin toutes les autres dépenses avaient également été acquittées avec les mêmes fonds; mais une fois hors de France , les frais de poste furent soldés par la maison d'Autriche : 24 voitures de toute cspèce composaient le cortége.

Je passerai rapidement sur les événemens de ce voyage, et ne m'arrêterai qu'aux incidens qui me paraîtront avoir quelque intérêt : il me suffira de dire une fois pour toutes que les plus grands honneurs furent rendus à Marie-Louise jusqu'au terme de son voyage. Notre marche avait plutôt l'air d'un triomphe que d'une fuite; on eût dit, peut-être avec raison, que l'Autriche , forcée de préter momentanément une princesse adorée, célébrait son retour comme une conquête. Tous les souverains de Bade, de Wurtemberg , de Bavière, etc., dont nous traversions les extrêmes frontières , envoyèrent des députations de grandsofficiers de leurs couronnes....; il n'y manquait que des arcs de triomphe pour se croire encore sur le terrain fidèle et soumis de l'ancienne confédération du Rhin.

Après avoir admiré la fameuse chute du Rhin près de Schaffhouse, les beaux lacs de Zurich et de Constance, nous arrivâmes dans le Tyrol. L'entrée de Marie-Louise dans Inspruck fut accompagnée de démonstrations encore plus éclatantes que dans les autres états. Les provinces du Tyrol à la suite du traité de Presbourg étaient échues en partage au roi de Bavière. Le sol était bien la possession de ce prince, mais l'affection et le coeur des Tyroliens appartenaient à la maison d'Autriche: accoutumés depuis des siècles à sa domination paternelle, ils supportaient avec peine ce changement de gouvernement. Leur joie fut d'autant plus vive à l'aspect de la fille chérie de l'empereur François, qu'ils avaient un espoir bien fondé d'être rendus à ce prince, qui n'y levait que de faibles impôts ". L'exercice de la souveraineté du roi de Bavière était certainement aussi modéré que celui de l'empereur d'Autriche; mais l'habi

; tude, d'anciens souvenirs, et les moeurs vierges de cette nation fidèle n'admettaient aucun calcul. Dans leur enthousiasme, ils se livrèrent à tous les sentimens de leur ame; ils dételèrent, malgré les ordres de Marie-Louise, les chevaux de sa voiture et de celle de son fils, et les traînèrent, ou, pour mieux dire, les portèrent en poussant des cris de joie; et comme presque tous les habitans voulaient participer à cette bruyante ovation,

1 Une convention signée à Paris le 20 juin 1814, entre l'Autriche et la Bavière, fit rentrer la première dans la possession du Tyrol : elle fut confirmée par les actes du congrès de Vienne.

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