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bâtissaient pas. Les plus pauvres étaient alimentés par les plus riches; en Grèce, moyennant de l'argent; à Rome, en nature. C'était la doctrine des plus grands philosophes, d'Aristote par exemple, que la moitié de l'humanité est faite pour servir à l'autre de bêtes de somme. On ne comprend guère comment on a pu confondre avec les sociétés modernes ces sociétés de gentilshommes guerriers et oppresseurs.

Le christianisme était une association; la féodalité se composait d'une hiérarchie de groupes différens. L'un et l'autre se trouvèrent en désaccord avec les sociétés antiques.

Dès lors scission et lutte.

Le principe chrétien se soutint pendant plusieurs siècles, et avec lui les associations ou corporations religieuses que cependant il eut peine à faire triompher.

On le vit s'affaiblir à la fin du dix-huitième siècle, et, à cette époque, commença la décadence des associations religieuses contre lesquelles la société elle-même s'insurgea.

Aujourd'hui la lutte est indécise. Le monde philosophique moderne s'appuie sur la législation romaine pour bannir les corporations et les effacer de son sein; --- le passé et l'esprit chrétien réclament la liberté des temps nouveaux, pour défendre et maintenir les associations religieuses des temps anciens. Une telle situation demande une étude approfondie.

Nous procèderons dans cette étude avec la plus rigoureuse simplicité.

D'abord nous examinerons comment les corporations religieuses ont pénétré dans le monde romain, s'y sont établies, et y ont constitué non seulement leur existence, mais leur autorité en dépit des lois et de l'essence même de la constitution romaine. Ce fait ne nous étonnera pas. Le christianisme primitif était une association et une révolte. Long-temps châtié à ce titre par le pouvoir civil, il a fini par triompher, et quand la rébellion est devenue pouvoir, elle n'a pas dù punir ou étouffer le principe d'association religieuse qui avait fait sa vie et sa force. On se contenta de le régler et de l'organiser. Deux pouvoirs, le pouvoir ecclésiastique d'abord, le pouvoir temporel ensuite, surveillèrent les corporations religieuses qui étaient de l'essence même de la société renouvelée, mais qui se montraient quelquefois capricieuses, déréglées, dangereuses et gênantes.

Nous chercherons dans le livre second, à quels dangers le monde politique fut exposé par cet étrange conflit du pouvoir moral représenté par les corporations, et du pouvoir civil qui prétendait et devait les surveiller. Ce péril n'est qu'une forme et un résultat extrême de la grande querelle du moyen-âge, entre le spirituel et le temporel. Au lieu de fondre, comme la société antique, la religion au sein de la loi, le monde moderne les avait séparées. D'une part s'élevait la loi privée de sanction religieuse; d'une autre, la religion ne prétendant qu'à l'autorité morale et divine. La loi était restée romaine: impérieuse, elle condamnait les corporations comme contraires à l'ensemble social. La religion était chrétienne et féodale, elle soutenait les corporations comme conforines au christianisme et à la pureté divine. Les résultats de ce conflit furent incalculables, et nous nous contenterons d'en rappeler les principaux.

Tel sera l'objet de notre second livre.

Deux institutions du monde moderne, étant essentiellement romaines et émanant de l'antiquité républicaine et païenne, ont dû lutter avec une vive persévérance contre les corporations qui sont l'expression dernière, et, selon plusieurs, l'exagération de l'esprit chrétien; je veux parler. de l'Université et des Parlemens : l'une représentant l'éducation de la jeunesse, l'autre la distribution de la loi.

Nous verrons l'Université et les parlemens livrer en France une guerre acharnée à ces

groupes détachés de la masse sociale, aux corporations religieuses. Les parlemens, en effet, interprètent la loi romaine. L'Université donne un enseignement tout romain. L'attaque combinée de ces deux puissances était d'autant plus redoutable, que les corporations, par leur génie même, étaient anti-nationales, elles ressortaient non d'une nationalité particulière, mais du fonds du génie chrétien. Leur centre était Rome.

Filles de la métropole catholique, les liens intimes qui les attachaient à ce point central du monde chrétien durent effrayer en même temps les rois, les parlemens et les maîtres de la doctrine. La lutte s'engagea donc dès l'origine et se continua sans désemparer. Au lieu de se trouver, comme le clergé séculier, soumises à la loi commune, elles y échappaient par leur existence même; des murs les cachaient à tous les yeux; elles reconnaissaient des lois spéciales; elles constituaient des républiques indépendantes ; elles relevaient d'un monarque étranger. Ces raisons puissantes militaient contre elles, et bientôt de nouvelles craintes vinrent s'y joindre. A toutes les époques de crise ou de danger, Rome catholique créait des corporations nouvelles; renforçant sa milice, elle en multipliait et en diversifiait les formes.

Les ordres mendians furent institués au XIII siècle pour faire renaître ou activer l'esprit religieux chez les peuples. On avait blâmé l'isolement dangereux des moines, leurs richesses, leur luxe, leur égoïsme; Rome envoya de tous côtés de nouveaux propagateurs, pauvres, les pieds nus, le bâton à la main.

Au xv° siècle, l'institut de Loyola eut pour but spécial de pénétrer dans les cours, dans le monde , parmi les gens instruits, et d'y relever l'esprit catholique. Ce fut de la part de l'Université et des parlemens l'objet d'une protestation plus violente. Nous examinerons, dans le livre troisième, cette existence déjà problématique des corporations religieuses aux xviio et XVIII siècles.

La révolution française la frappa du même coup que la monarchie. Mais, en 1800, lorsque le trône de Napoléon s'éleva, quand on s'aperçut que la société ancienne ne pouvait pas être complètement anéantie, les corporations reparurent. Et si elles se trouvaient en opposition avec la nationalité, l'enseignement et la loi romaine, elles étaient d'accord avec le fonds même de l'esprit chrétien. Le concordat de Napoléon passå légèrement sur cette question et se contenta de les soumettre au pouvoir

civil.

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