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AVANT-PROPOS.

Ce travail est la continuation naturelle, et peut-être nécessaire, de celui que nous avons déjà publié, il y a deux ans, sur les Institutions mérovingiennes.

Le premier traitait de l'établissement des sociétés barbares et du gouvernement des rois mérovingiens ; le second expliquera la nature et le développement, les conséquences rationnelles et les résultats historiques des institutions qui prévalurent après l'édit de 615. Tous deux , nous l'espérons, conduisent la question de nos origines à un point où la solution n'est plus douteuse, et où il sera facile à un autre de la reprendre; soit qu'on adopte nos idées ou qu'on préfère les réformer.

Nous savons qu'un ouvrage, quelles que soient les difficultés du sujet et la nouveauté des conclusions, ne peut jamais être mieux défendu que par lui-même, et qu'un livre qui a besoin d'explication a déjà besoin d'apologie. Nous n'avons pas la prétention de croire que le nôtre ne soit pas précisément dans ces conditions, et nous avons , au contraire, des raisons plausibles de penser que les appréhensions et les scrupules habituels des auteurs, et surtout des auteurs d'antiquités nationales, n'ont jamais été plus légi

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times. Chacun sait que dans ces sortes de discussions, aux difficultés ordinaires de la composition historique viennent se joindre les difficultés plus dangereuses encore de la rivalité des systèmes; et qu'il se rencontre telle circonstance où l'on n'est jamais plus sûr d'avoir mal réussi, que lorsqu'on a réussi à mettre la vérité de son côté.

Il en résulte que s'il est toujours fâcheux d'être dans l'erreur,

il n'est pas toujours utile d'être dans le vrai; et qu'en tout état de cause, il est bon de laisser au livre le soin de s'expliquer, et, s'il y a lieu, de se défendre.

Nous ne dirons donc que quelques mots de l'idée qui a présidé à notre travail, et de la manière dont nous l'avons réalisée.

L'établissement de la féodalité au x® siècle, et les causes qui ont présidé à cette grande révolution politique, ont été, depuis la Renaissance, mais surtout dans le dernier siècle et dans le nôtre, l'objet d'une étude persévérante, où la sagacité et la finesse des aperçus le disputent souvent à la profondeur des vues et à la richesse de l'érudition. Mais, tout en admirant les grands travaux qui ont été entrepris sur la matière, et sans vouloir rien enlever à la juste réputation qui leur est acquise, il nous a toujours semblé(et nous demandons pardon pour ce langage), que la question n'avait été prise généralement ni d'assez loin, ni d'assez haut, et que personne encore peut-être n'avait suivi d'assez près les développements successifs de l'institution, depuis le moment où elle s'annonce pour la première fois dans les écrits de

César et de Tacite, jusqu'à celui où elle s'empare presque universellement des faits et des idées vers la fin du x siècle, à l'avénement de la troisième race. I nous a páru que cette trame féodale, dont la plupart des auteurs ne commencent à former les premiers næuds qu'après la mort de Charlemagne, était déjà très-avancée de l'autre côtédu Rhin; et surtout que le travail n'avaitjamais été interrompu depuis l'invasion, ni par Clovis, ni par Charlemagne, ni par aucun de leurs successeurs, jusqu'à l'ère des royautés modernes.

Nous ne pouvons nous dissimuler que cette manière d'envisager la question ne nous mette dans un très-grand péril, en nous mettant en contradiction avec la plupart de ceux qui l'ont traitée avant nous; mais nous n'avons pas été libre d'a. dopter, à cet égard, une autre conviction que celle qui nous était inspirée par une étude patiente, impartiale et complète des documents; et nous avons le ferme espoir que si notre théorie parait audacieuse à quelques-uns, chacun du moins nous rendra la justice de nous absoudre du reproche que nous tenons avant tout à écarter, celui de témérité et d'irrévérence. D'ailleurs, si nos idées sont nouvelles, notre procédé ne l'est pas; car, jusqu'icichacun a usé sans scrupule du droit de prendre la question où il a cru qu'elle commençait; les historiens le plus souvent au ix® siècle, les feudistes aux x® et xi*, le petit nombre à l'invasion. Montesquieu luimême, qui, du reste, ne s'est généralement arrêté ni aux mêmes données, niaux mêmes conséquences que nous, n'en a pas moins, comme nous, déplacé la borne fatale à laquelle

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la plupart de ses devanciers s'étaient arrêtés avec crainte, en ravivant la tradition germanique et en allant la chercher jusque par delà le Rhin et le Danube. Aussi son livre fut-il d'abord envisagé presque comme un scandale ; mais c'est surtout de nous qu'il sera vrai de dire que nous finissons le traité des fiefs la plupart des auteurs l'ont commencé (1).

Celte vue nouvelle du sujet et les faits incontestables à l'aide desquels nous croyons l'avoir surabondamment justifiée, nous ont conduit à l'examen d'une question plus haute encore, car elle domine la première, savoir : quels ont été à l'origine, et dans leurs modifications essentielles, les principes et les maximes par lesquels se gouvernaient la famille et la propriété germaniques avant l'invasion, et dans les premiers siècles qui l'ont suivie? En d'autres termes, quelle fut la loi générale et la dépendancemutuelledes personnes et de la terre dans cette période de transition qui sépare le régime des sociétés d'outre-Rhin de celui des gouvernements qui naquirent de la ruine du système carolingien ? -- Nous nous sommes ainsi placéau coeur même des questions les plus débattues et des difficultés les plus hautes que présente le droit barbare; et néanmoins, telles étaient les conditions et les exigences du problème, que nous avons dù essayer de l'embrasser dans toute son étendue. Au lieu de nous borner à constaterle fait, nous avons donc voulu remonter jusqu'aux principes ; et puis encore,au sein de cette vaste unité, ratta

1 Espril des Lois, xxxi, 33, in fin.

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