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qu'elle renferme les plus précieux détails sur la famille de son chevalier d'honneur et sur la sienne propre. C'est moins une lettre qu'un journal, où se mêlent à l'accent religieux les tons les plus enjoués, avec un charme incomparable :

« Le septième jour après l'accouchement de ma cousine, le Basque est arrivé qui, je vous promets, a apporté une grande alégresse, voiant que nostre Seigneur conduit toutes choses tant félicement pour vous et fera encores pour l'avenir. Loué soit-il éternellement! Quand il fait plus de grâces aux siens, c'est à l'heure (alors) qu'il se faut plus humilier et le prier que nous ne perdions sa grâce, et que ce doux visage de père begnin qu'il nous a montré ne tourne en furcur, ce que je luy supplie jamais ne faire, mais continuer sa grâce. Je vous promets, mon cousin, que plus je regarde vostre grande lettre, mieux je congnois qu'il estoit avecques vous, et qu'il vous conduisoit et le cour des autres, et il vous a beaucoup mieux fait conduire et parler que nous n'avions pensé, tant que ne se peut rien adjouter. Louange doncq à luy! »

La noble narratrice ici s'interrompt pour donner place à des détails que leur exquise familiarité n'exclut pas de l'histoire : « Si ceste présente est mal escripte, le lieu et l'heure servira d'excuse, car c'est au lit et de si bonne heure quand je commence, que je n'y vois gueres clair. J'espère 'continuer ainsi tous les jours jusques au partement du Basque. Je commencay hier qui estoit le matin après son arrivée, aux enseignes que le petit Cagnolin (1) me vint faire mille caresses, entre lesquelles me print la plume de la main avecques sa petite gueule, et se vint coucher sur mon bras, et la plume sous sa teste, et s'endormit et moy aussy pour luy tenir compagnie, car je ne scay qui en avoit le plus de besoing de nous deux. Il a déjà levé sa petite teste pour me regarder; mais il s'est recouché, car c'est trop matin pour luy... Puis est venu se coucher sur mes deux bras, et ne vouloit bouger. Et quand je le veux oster, il fait le mignart, et me baise pour dire que non.

(1) Petit barbet qu'affectionnait la duchesse.

» Je lairrai ceste cagnolerie, et vous dire que cet après dîner arriva monsieur de Montpellier (1) à l'hôlellerie, qui n'avoit encores déjeuné. Je luy en envoyé. Il estoit si las que après il voulut un peu reposer, mais il fut bien reveillé du gouverneur de nos ambassadeurs qui luy donna l'alarme, luy disant que monseigneur (le duc) le venoit voir, et qu'il estoit desjå au pied du degré; et se leva vivement et y courut; mais il n'y trouva rien. On luy dit que c'estoit un peu plus avant, tant qu'ils le conduisirent jusques au chasteau a pié, et ainsy las par le plus extrême chaud que j'aye encores jamais veu, tant que le premier jour sont tombés malades une infinité de personnes.

» Sinapius (2) est un qui a veillé ma cousine et servie, qu'elle avoit tant agréable qu'il falloit que j'allasse deux ou trois fois de jour en l'autre chambre pour l'envoier querir secrètement, et le demandoit encores au soir. Je croy que Dieu luy a envoyé ce mal, afin que vostre seur (3) perde ceste fascherie, car elle mesme dit qu'elle se treuve le mieux du monde, et je vous asseure que si la mère se porte bien, que ainsi fait l'enfant. Il vous ressemble tout à fait, principalement de la bouche et du menton, tout comme vous. Je l'en ay baisé deux ou trois fois. Mais il a de plus une douceur au visage et à ce menton si grande que chascun prend plaisir à le regarder, et ne mine point comme faisoient les autres.

» Je vous assure, mon cousin, que nous avons besoin de vostre retour pour rendre la joye qu'avez emportée avec vous de ceste compagnie où vous savez n'en avoir point veu plus de ce qui estoit besoing... Vous congnoissez l'appréhension de ma cousine vostre femme, et l'ennuy qu'elle a accoustumé d'avoir quand vous allez près. Pensez ce que ce pourroit estre, si n'estoit la bonté de Dieu qui l'a maintenue et tous vos enfants autant sains qu'il est possible. Je vous prie que vostre retour soit

(1) Guillaume Pellicier, ambassadeur de France à Venise, et l'un des beaux esprits de la Renaissance.

(2) Le médecin allemand Jean Sinapius, précepteur des enfants de la duchesse. Voir : Olympia Morata, passim.

(3) Madenioiselle Anne de Pons, une des dames de la duchesse de Ferrare, aux gages de 300 livres.

avant l'hiver, tant pour elle que pour moy de qui je ne vous diré rien, car je n'estime point tout mon mal et ennuy, mais que vos affaires aillent bien; c'est l'une des principales requestes que je fais tous les jours à Dieu...

» Tous nos enfants ont eu des fiebvres qui leur ont duré un jour, et n'a esté que pour le chaud qui a esté grand, et ne s'en sentent point, et se portent tous très-bien. Le petit n'a jamais eu mal, et est tant fort que tire ses bras hors du maillot et lève la teste de dessus le chevet, et se faict très-bien nourrir. Aussy faict le grand qui me semble plus beau" et plus sain depuis qu'il ne teste plus. La petite est la plus belle des deux, et tant plaisante et jolie qu'il n'est possible de plus. La grande est tout le jour avec les miennes, et triomphe de bien appren

dre. »

Cette gracieuse épître, si bien faite pour transporter M. de Pons à la cour de Ferrare, se termine par le récit du baptême du plus jeune de ses fils, né durant l'absence de son père. Il a eu pour parrain le connétable de Montmorency, représenté par l'ambassadeur français à Venise. Anne, fille aînée de la duchesse, alors âgée de huit ans, s'est gravement acquittée des fonctions de commère. Un grand banquet a réuni tous les membres de la famille ducale. Un trait achève ce riant tableau : « La table estoit si bien brodée qu'on n'en pouvait approcher pour servir. » Le tout signé : Vostre bonne cousine et fidèle :

RENÉE DE FRANGE (1).

1

On ignore la date du retour de M. de Pons à Ferrare. Il dut y rentrer vers la fin de l'année, avec le prestige de l'accueil sympathique qu'il avait trouvé à la cour de France. Ainsi furent déjouées les trames de ses ennemis, qui étaient aussi ceux de la duchesse. Elle n'eut point à se séparer de ce qu'elle avait de plus cher. Elle recouvra, pour un temps du moins, sinon le bonheur qu'elle n'espérait plus, et qui avait reçu une irré

(1) A mon cousin, monsieur de Pons, 1539. Original autographe, in-40 de 14 pages. Archives d'Estc.

parable atteinte, au moins le calme et la sécurité dont elle avait besoin pour l'éducation de ses filles. On devine, en lisant ses lettres au roi, les sentiments qui remplissent son coeur. Aux confiantes illusions des premiers jours a succédé le découragement, la tristesse. Éloignée de la France sans espoir d'y retourner jamais, elle ne peut plus même se consoler par l'idée de servir son pays et de rendre utile son sacrifice : « J'ay entendu par M. de Pons bien au long de vostre santé, dont je loue Dieu de tout le cæur, et aussy de la souvenance qu'il vous plaist avoir toujours de moy, qui est le seul contentement que je désire el puis avoir, estant loin de vostre présence comme je suis, et en un lieu où il me déplaist n'avoir plus grant moien de vous donner continuellement congnoissance du désir que j'ay de vous faire service, si j'estois si heureuse d'avoir autant. de pouvoir que de bonne volonté... (1). » Le retour de son chevalier d'honneur, les nouvelles qu'il apporte de la cour, les propos sans cesse repris, interrompus, de ses longs entretiens avec le roi et les membres de la famille royale à Blois, à Paris, à Fontainebleau, sont un baume pour les blessures qui saigneront longtemps dans le coeur de la duchesse, et que l'avenir doit trop tôt raviver!

JULES BONNET.

(1) Au roy monseigneur. Sans date : Fin de 1539. Original, signature autographe. Bibliothèque de Saint-Pétersbourg.

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DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX

LETTRES DE LA DUCHESSE DE ZELL

Sous le titre de Correspondance originale de la duchesse de BrunswickZell et de sa famille, viennent de paraître des documents que nous ne saurions trop recommander aux lecteurs du Bulletin, en ce qu'ils font connaître, de la manière la plus touchante comme la plus vraie, l'illustre protestante morte en 1722, âgée d'environ quatre-vingt-cinq ans. l'histoire d'Éléonore, fille aînée d’Alexandre Desmier d’Olbreuse et de Jaqueline Poussard de Vandré, avait été racontée dans un grand nombre de livres, mais avec des inexactitudes. Elle n'a été bien connue que depuis la publication, par un recueil poitevin (1), du passage des Mémoires inédits de la comtesse d’Altembourg (2), concernant la belle et sage demoiselle élevée près de Marie de La Tour, duchesse de La Trémoïlle. Cette publication a eu aussi pour résultat de faire sortir du portefeuille où elles reposaient depuis près de deux siècles les lettres de la duchesse de Zell.

Leur savant et consciencieux éditeur les a annotées avec le soin le plus scrupuleux, mais il a imprimé leur texte en fac-simile, ce qui en rend la lecture parfois difficile. Pour les quatre que nous lui empruntons, une orthographe régulière a été adoptée. Toutes adressées à son frère aîné, Alexandre Desmier, seigneur d'Olbreuse, les lettres originales d'Éléonore prouvent qu'elle était digne des grâces dont Dieu l'avait comblée. On les appréciera encore mieux après avoir lu le récit, par la comlesse d’Altembourg, des circonstances qui ont fait d'une demoiselle noble, mais fort pauvre, la grand’mère de Sophie-Dorothée, reine de Prusse, et de George III, roi d'Angleterre. Emprunté à un recueil que va faire paraître le propriétaire du manuscrit original, ce récit n'a pas subi les corrections de M. Édouard de Barthélemy (3).

HISTOIRE D'ÉLÉONORE DESMIER D'OLBREUSE, TIRÉE DES MÉMOIRES DE

CHARLOTTE-AMÉLIE DE LA TRÉMOILLE, COMTESSE D'ALTEMBOURG.

L'histoire d'Olbreuse a ses singularités; et comme on en parle

(1) Annuaire de la Société d'émulation de la Vendée pour 1864, pages 196-200.

(2) Charlotte-Amélie de la Trémożlle, fille du prince de Tarente et d’Amélie de Hesse-Cassel.

(3) Voir pages 59 à 61 de son édition des Mémoires de Charlotte-Amélie de la Tréinoille. Paris, 1876.

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