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Avec l'année qui vient de finir s'achève pour nous un cycle de travaux persévéramment poursuivis durant un quart de siècle, avec le concours de collaborateurs aimés, dont quelques-uns, les plus doctes, les meilleurs, nous ont déjà précédés dans l'éternel repos. Le vide laissé dans nos rangs par des hommes tels que Christian Bartholmèss, Eug. Haag, Francis Waddington, Ath. Coquerel fils, est de ceux qui ne sont jamais remplis. Il nous est doux de continuer l'oeuvre qui leur doit tant, et d'ajouter quelques pierres taillées dans le roc et polies avec soin, à l'édifice de filiale piété que couronneront d'autres mains.

Un important changement marque l'entrée de la nouvelle période que nous aimons à rêver active et féconde. Quand notre Société se constitua en 1852, sous l'heureuse initiative de M. Ch. Read, son premier président, et décida la publication d'un Bulletin mensuel, elle choisit pour imprimeur M. Marc Ducloux, dont la mémoire est restée chère à ceux qui l'ont connu. Sa mort fut notre premier deuil. Il eut pour successeur M. Ch. Meyrueis, avec lequel nous avons entretenu, durant vingt-trois ans, les plus agréables rapports fondés sur une parfaite harmonie de vues. Aussi n'est-ce pas sans tristesse que

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nous avons appris la retraite prématurée du coreligionnaire et de l'ami qui, par un dévouement constant dans les bons et les mauvais jours, s'était comme identifié à notre ouvre historique. Notre président, M. Fernand de Schickler, a été l'interprète de nos sentirnents, quand il a exprimé, dans la séance du 14 novembre dernier, le regret de voir disparaître une imprimerie protestante qui a rendu et pouvait rendre encore de précieux services à notre Église. Dans la même séance d'unanimes remerciments ont été votés au digne prote de M. Meyrueis, M. Alph. Levray, qui, durant plus de vingt ans, a consacré les soins les plus dévoués et les plus éclairés au Bulletin. Ce nous est une consolation de savoir que son zèle et son expérience sont utilement employés ailleurs.

Le choix d'une nouvelle imprimerie répondant aux convenances d'une société telle que la nôtre, n'était pas sans difficultés. Nous croyons les avoir heureusement résolues en confiant l'impression du Bulletin à M. Émile Martinet, qui occupe un rang si distingué dans la typographie parisienne. L'établissement fondé par lui à Puteaux, sous le patronage d'un comité protestant, avait un titre spécial à nos sympathies. Dans un vaste atelier, dont rien ne trouble le recueillement presque religieux, et où pénètrent à flots l'air, la lumière, cinquantehuit jeunes filles, appartenant à notre culle, exercent, non sans succès, l'art des Estienne et des de Tournes, et acquièrent par leur travail quotidien un pécule sagement réservé pour l'avenir. Hors de l'atelier, ce n'est plus qu'une famille dirigée par deux diaconesses, et recevant l'instruction religieuse du zélé pasteur de la paroisse.

Nous n'avons pu visiter sans un vis intérêt l'atelier de Puteaux : il nous a paru qu'il y avait une sorte d'harmonie préétablie entre son personnel tout protestant et la coinposition d'un recueil consacré à l'histoire du protestantisme français. Ces beaux noms de Calvin, Coligny, Mornay, Jeanne d'Albret, Anne de Rohan, et tant d'autres que nous rencontrons à chaque pas dans nos études, et qui se lient à nos infortunes

comme à nos gloires, deviendront ainsi familiers à cette portion de notre jeunesse si digne d'encouragements. Le culte des souvenirs, qui est pour nous un devoir, sera pour elle une vertu. Ainsi, nous contribuerons pour notre part à réaliser l'évangélique programme inscrit sur le mur de l'atelier, comme la formule d'un idéal qui s'impose également à l'écrivain et å l'humble ouvrière : «Que toutes les choses qui sont véritables, toutes celles qui sont honnêtes, justes, pures, aimables, de bonne réputation, où il y a quelque vertu; et qui sont dignes de louange, occupent vos pensées! »

J. B.

P.-S. Le Bulletin publiera dans ses prochains numéros la suite de Jean Macard : un an de ministère à Paris, sous Henri II, ainsi que des Études historiques de MM. le comte Jules Delaborde, Gaufres, Ch. Paillard, lauréat de l'Institut, etc... La Rédaction tient en réserve une ample moisson de documents inédits sur divers points de notre histoire dans les trois derniers siècles.

ETUDES HISTORIQUES

UNE MISSION D'ANTOINE DE PONS A LA COUR DE FRANCE

A

(1539)

L'année 1536 avait été marquée par de grandes épreuves pour la duchesse de Ferrare. Elle vit alors s'éloigner Calvin et Marot, qui représentaient pour elde ce que la France avait de meilleur. Elle dut se séparer de son ancienne gouvernante, madame de Soubise, qui personnifiait les plus doux souvenirs de sa jeunesse, et dont le départ fut un vrai déchirement. On en peut juger par ces lignes de Marco Pio, seigneur de Carpi, au cardinal Gonzague : « Depuis que madame de Soubise est partie, madame la duchesse n'a plus paru en public, ni n'a mis les pieds dehors, excepté dans un petit cabinet où elle est servie par ses demoiselles d'honneur, et où personne n'est admis å la voir. Ses enfants sont si beaux, gracieux et charmants que rien plus (1). »

Ce passage en dit beaucoup, dans son expressive brièveté, sur la situation de la duchesse isolée dans une cour étrangère, et ne trouvant de consolation aux chagrins les plus intimes, ceux qui naissent du désaccord des croyances, que dans les soins donnés à l'éducation de ses enfants. Une mission secrète confiée deux ans après (février 1539) au chevalier d'honneur de la duchesse, Antoine de Pons, comte de Marennes, prouve qu'à cette date les mésintelligences entre le duc Hercule II et sa femme étaient loin d'être dissipées. A vrai dire, depuis la crise de 1536, malgré son apparente soumission aux volontés de Fran

(1) « Li figlivoli sono tanto belli, piacevoli, et galantiche che più non si potria desiderare. » Lettre du 5 avril 1536. Archives de Mantoue.

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çois Ier itérativement exprimées, le duc n'avait qu'un désir, éloigner les dames françaises qui formaient une cour, trèsaustère d'esprit, dans sa propre cour, pour y substituer des dames italiennes choisies par lui et à l'abri de tout soupçon d'hétérodoxie. Il insistait sur ce point auprès de son royal beau-frère et du connétable de Montmorency, plus enclins à se laisser guider dans cette délicate question, par des considérations politiques que par des scrupules religieux. Le renvoi des dames françaises qui composaient la maison de madame Renée, et qu'avait désignées le roi lui-même, eût paru un grave échec pour le monarque français dans la seule cour d'Italie directement soumise, à son influence. Pouvait-il abandonner sa belle-søur sans défense dans l'exil qu'elle avait accepté comme un douloureux sacrifice ? La reine de Navarre, toute-puissante sur l'esprit de son frère, ne cessait de lui répéter qu’un tel acte serait moins une abdication qu'une trahison. Elle n'aimait pas le duc de Ferrare, depuis surtout que par crainte de se compromettre aux yeux de Charles-Quint, il avait interdit à sa femme le voyage de Lyon où se trouvait la cour, et résisté aux plus touchantes prières de la jeune reine d'Écosse, Madeleine de France, partant, non sans regrets, pour le lointain royaume où l'attendait une mort prématurée. Marguerite s'en souvenait, et son hostilité persévérante, armée d'un charme irrésistible, ne laissait pas échapper une occasion de desservir le duc auprès de François [or. Ses manéges n'avaient point échappé au trèshabile agent ferrarais Jérôme Feruffini, qui dans une dépêche à Hercule II, du 15 août 1537, s'exprimait ainsi : « Votre Altesse n'a pas ici de plus grand ennemi que la reine de Navarre (1). »

Renée ne l'ignorait point, et elle n'attendit pas, pour agir, de nouveaux orages domestiques. Parmi les personnages de

marque attachés à son service, aucun n'avait plus de titres à sa confiance et ne semblait plus apte å plaider victorieusement sa cause,

(1) « Mi par anco di dirle che a mio juditio ella non ha il maggior nimico in questa corte che la regina di Navarra, 9 Lettres de Girolamo Feruffini. Archives d'Este à Modène.

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