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gentaient le triomphe prochain d'une cause qui ne pouvait périr, et ces espérances grandissaient encore, alors qu'ils voyaient un homme dont le nom était entouré de la plus juste popularité, Lafayette, venir à Nimes, en 1784, pour voir le patriarche du désert, Paul Rabaut, afin de s'entendre avec lui sur les meilleurs moyens d'abroger les lois aniques qui pesaient sur les protestants. Au moment même où l'on pouvait prévoir la fin de ces longues persécutions, elles se renouveVèrent avec une intensité qui put faire redouter le retour des temps malheureux qui suivirent la Révocation. Mais le théâtre de la lutte fut changé, et ce fut en Normandie, de 1780 à 1790, que les protesfants eurent à souffrir de nombreuses vexations.

Dans son excellent ouvrage sur le protestantisme en Normandie, M. Francis Waddington, enlevé trop tôt aux études historiques, avait déjà signalé le fait de cetle persécution. Nous pouvons aujourd'hui, grâce à l'obligeance du savant éditeur de l'Histoire de la persécution faile à l'Église de Rouen, compléter le récit de ces événements. M. Lesens a bien voulu nous confier un dossier important de pièces relatives aux persécutions éprouvées par les réformés du pays de Caux depuis 1780 à 1790, et au procés criminel intenté au pasteur Mor

dant (1)

Il nous a paru intéressant, à l'aide de ces précieux documents, de refaire l'histoire de ces dernières luttes qu’eut à soutenir notre Église avant d'obtenir la liberté de conscience. Sans doute, l'époque héroïque de la résorme est passée, et le temps des grandes souffrances s'est plus; mais cependant il ne saurait être in différent de laisser dans l'oubli les noms des derniers persécutés de cette Église, qui a fourni des milliers et des milliers à cette glorieuse armée, que dans la lumière de la prophétie l'apôtre voyait revenir de la grande tribulation, Dans son martyrologe a peine fermé, elle inscrira les noms du pauvre paysan Hebert qui pleure son fils enlevé, du travailleur qui ne peut obtenir l'eau du baptême pour son enfant, du pasteur Mordant et de son ami Couturier, décrétés de prise de corps à la veille de la révolution. Avons-nous besoin de dire que l'intérêt de ces quelques pages s'expliquera surtout par le fait du procès intenté par le parlement de Rouen à un pasteur coupable d'avoir béni un mariage

(1) Le dossier, qui fait partie des archives du consistoire de Rouen, comprend 29 pièces, dont 7 ont trait aux persécutions éprouvées par les protestants du pays de Caux et les 22 autres ont rapport au procès de Mordant. Ce sont pour la plupart des copies d'actes originaux de la main même du pasteur de Rouen.

mixte, et si on ne nous voit négliger aucuns détails, qu'on ne s'en étonne point : ils ont pour nous cette importance qui s'altache toujours à une grande cause noblement défendue.

Les églises de Normandie, dispersées à la suite de la Révocation, s'étaient relevées pendant les années qui suivirent cette triste époque. On les avait cruellement frappées, mais sans pouvoir les faire disparaître. Le parlement de Normandie renouvelait avec fidélité les arrêts qui défendaient aux religionnaires la vente de leurs biens, puis le silence se faisait, troublé de temps à autre par les cris de désespoir de quelques parents en voyant leurs enfants enlevés et jetés aux Nouvelles Catholiques.

En 1763, à la suite du terrible incendie qui avait ravagé Bolbec, une lettre de cachet venait frapper une mère restée veuve, en lui enlevant ses deux enfants, Anne-Elisabeth et Marie-Suzanne de Bray. «Sire, disaient les protestants de Bolbec dans une touchante supplique, Votre Majesté a désiré que nous rebâtissions nos maisons incendiées; nous y employons le peu que nous avons réchappé de notre désastre, plusieurs sont commencées; mais, Sire, que nous servira de les faire construire, si nous ne sommes point sûrs de les pouvoir habiter avec nos familles, dès qu’un ennemi voudra nous susciter une affaire et nous forcer å les abandonner (1)? »

Près de vingt ans s'étaient écoulés depuis ces événements; les protestants malgré l'isolement dans lequel les jetaient les lois de leur patrie, exerçaient cependant une influence considérable. Éloignés de toutes les places dont l'État dispose, ne pouvant aspirer à aucune charge, ils s'étaient consacrés entièrement à l'industrie et au commerce, doublement récompensés par l'indépendance que leur assurait une fortune vaillamment conquise, et par le privilége qu'ils avaient de pouvoir donner du travail à ceux de leurs coreligionnaires dont la position était humble et difficile. Pendant de nombreuses années laissés à eux-mêmes, sans pasteurs, ils avaient, avec cette fidélité qui honore le caractère protestant, maintenu le culte en se réunissant dans quelques pauvres chaumières, ou dans des carrières abandonnées (2).

(1) Muret, A travers champs, II, 331.

(2) L'une d'elles était à Saint-Jean-de-Neuville, l'autre au Valasse, propriété de M. A. Fauquet, près de Bolbec.

Le protestantisme s'était maintenu malgré les persécutions dans le pays de Caux, et il semble que les Églises aient été protégées par leur éloignement des grands centres. Dans les riches campagnes de la haute Normandie, dans les étroites vallées qui descendent des plateaux vers la Seine, on comptait de nombreuses familles protestantes, derniers débris de ces grandes Églises qui formaient le colloque de Normandie. Les centres les plus importants étaient alors comme ils le sont aujourd'hui, si nous en exceptons le Havre, Bolbec et ses nombreuses annexes, Luneray et les villages qui en dépendent, Rouen et ses faubourgs. Les réformés y vivaient paisibles; depuis près de quatre années, le jeune pasteur Mordant, avec un zèle infatigable, se transportant d'Église en Église, leur prodiguait les soins de son ministère, lorsque cette tranquillité fut troublée par l'intolérance de quelques prêtres qui voulurent faire revivre contre les protestants tous les odieux arrêts des règnes précédenis.

En 1783, un jeune enfant de onze ans, fils de Jean Hebert, humble journalier de la paroisse de Mélamare, était enlevé le 29 avril à minuit et demi de la demeure de son père, par quatre cavaliers de la maréchaussée de Saint-Romain, sans qu'on pût savoir ce qu'il était devenu. Le curé de Mélamare avait reçu ce jeune enfant quelque temps auparavant, et par des promesses doucereuses l'avait engagé à demeurer avec lui; mais la mère avait réclamé avec tant d'insistance qu'il avait été obligé de le lui rendre, mais ce n'était que pour le lui ravir plus tard, au nom de cet odieux arrêt, du 17 juin 1681, qui portait que les enfants de la R. P. R. pourraient se convertir dès l'âge de sept ans. Est-il besoinde parler de la douleur des pauvres parents ; « déjà, dit la supplique d'Hebert à M. le comte de Vergenne, dans tout le pays de Caux, les mères effrayées de proche en proche sont dans des transes cruelles, elles frémissent d'avance en envisageant pour elles et leur postérité, la perspective horrible des maux que leurs pères ont soufferts (1). »

Mais ces appréhensions, loin de se calmer, allaient grandir encore car la persécution éclata avec violence dans les Églises de Luneray, de Dieppe et de Bolbec. Le curé de Luneray était un homme aux convictions ardentes et qui poussait à l'extrême son désir de combattre l'hérésie. Il avait montré ce dont il était capable en faisant exhumer de pauvres enfants, et par cette froide barbarie il avait porté

(1) Bullelin, 1876, 4:15,

l'effroi dans le coeur de tous les protestants du pays. A la suite de l'emprisonnement pour cause de religion d'un nommé Lardant, plusieurs familles quittèrent la France pour se réfugier en Angleterre, et la situation s'aggrava de telle manière, que les réformés durent adresser suppliques sur suppliques au procureur général du parlement, comme à l'intendant de la généralité de Rouen (1).

En 1784, un gentilhomme protestant, M. d'Angeville, mourait å Lintot, petite commune des environs de Bolbec, et son cadavre était insulté par une foule ameutée et sa tombe remplie d'une grêle de pierres, spectacle qui pénétrait de douleur et d'indignation la famille, comme les nombreux protestants de ces contrées..

Les quelques réformés qui se réunissaient loin de la ville de Bolbec afin de célébrer un culte de famille, voyaient ces humbles dévotions troublées par les prêtres qui venaient leur intimer l'ordre de les suspendre. Rien n'échappait à cette sévère inquisition du clergé, et deux femmes de Bolbec, qui recevaient quelques enfants en bas âge pendant que leurs parents étaient occupés aux fabriques, recevaient l'ordre de fermer ce qu'une surveillance jalouse appelait des écoles. Ajoutez à cela que le principal du collége de Bolbec avait reçu l'ordre formel de n'admettre aucun élève protestant; devant celte persécution qui les atteignait dans leurs plus chères affections, les protestants du pays de Caux firent entendre un cri de douleur.

« Cette longue suite de malheurs, disent-ils, ces accusations, ces menaces, ces ordres continuels, sous un gouvernement aussi sage, aussi éclairé, jettent les suppliants dans des inquiétudes qu'il serait impossible d'exprimer. Ils croyent apercevoir les anciennes contraintes et se voient privés de pouvoir adresser leurs voeux au ciel. Ils avaient d'autant moins lieu de s'attendre à cette privation, que Sa Majesté accorde une tolérance facite à leurs frères des provinces méridionales. Les suppliants seront-ils donc les seuls malheureux ?

« C'est ainsi, ajoutaient-ils, que des hommes intolérants, peu éclairés et conduits par le fanatisme, ce monstre destructeur de toute société, osent dans le siècle de la raison abuser de l'autorité qui leur est confiée sous un gouvernement doux et humain (2). »

Les humbles maisons de prière furent ainsi ferınées dans la haute

(1) Pièces 1, 3, 4, 5.

(2) Pièce no 5, 'Requête des protestants de Bolbec à M. l'intendant de la généralité de Rouen.

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Normandie, grâce à la sollicitation du clergé, et leurs propriétaires, M. Neel à Luneray, M. Jacques Legriel à Dieppe, reçurent l'ordre de ne plus y recevoir leurs coreligionnaires.

Ces hommes honorables, qui jouissaient d'une grande influence autant par leur caractère que par leur position, aimaient à réunir leurs familles comme leurs ouvriers, pour se mettre sous la protection de Dieu, et puiser dans un culte en esprit et en vérité, les forces qui sont nécessaires pour accomplir dignement la tâche de chaque jour. « L'orage, dit une autre pétition, s'étendit plus loin encore, et à Bolbec, où il se trouve une douzaine de manufactures d'imprimerie en indiennes, onze de ces manufactures sont tenues par des maîtres protestants; et cependant ces citoyens utiles reçurent l'ordre de cesser leurs assemblées religieuses. »

Ce ne fut que plus tard que cette liberté leur fut rendue, mais encore devaient-ils user de précautions infinies; car un arrêté du consistoire de Bolbec (1) enjoint aux directeurs des maisons de société, ainsi appelait-on tous ceux qui ouvraient leurs demeures aux fidèles, de prier toute personne étrangère qui se présenterait pour assister au culte de se retirer en leur rappelant que ce lieu n'était pas public.

On sait avec quels transports de joie fut accueillie la publication de l'édit de tolérance (1787). Les auteurs contemporains ont raconté mille scènes louchantes auxquelles donna lieu cette justice rendue aux réformés d'une manière si tardive et si incomplète. Ils crurent que désormais leurs souffrances étaient finies, mais ils avaient oublié qu'aux persécutions brutales de la force, peuvent succéder les persécutions administratives qu'autorise l'explication tourmentée des textes de loi.

C'est ainsi que Michel Boulen, fabricant de Saint-Pierre-le-Vigier, se voit contraint de faire baptiser son enfant par un prêtre au mépris de l'art. 25 de l'édit; s'agissait-il de payer les droits, suivant les tarifs mentionnés à l’édit, les protestants du pays de Caux se voient victimes d'exactions inouïes et contraints de protester énergiquement. Un prosélyte protestant, enfin, ne peut faire enregistrer son mariage, les lois ne parlant que des non-catholiques, et cependant si inattendues que fussent de pareilles rigueurs, elles devaient être dépassées

(1) Registre du Consistoire de Bolbec, 6 octobre 1788.

XXVI. - 15

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