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bientôt par un acte éclatant de persécution qui allait frapper Pierre Mordant, ce zélé pasteur de Rouen (1).

Le parlement de Normandie n'avait pas enregistré sans protestations l’édit de 1787, et même il avait donné la mesure de cette résistance, en faisant ouvertement imprimer à la suite de l'édit certaines conclusions qu'il se proposait de maintenir et de faire appliquer dans les bailliages et siéges du ressort. Après la mention faite des nouveaux arrêts, il était ajouté : « Toutefois il sera ordonné que l'édit du mois 1680, enregistré en la cour le 7 juillet suivant, portant défenses aux catholiques de changer de religion sous quelque prétexte et considération que ce soit; ensemble l'édit du mois de novembre 1680 registré en la cour le 12 décembre suivant, portant défenses aux catholiques de contracter mariage avec aucuns hérétiques comme étant un scandale public et une profanation visible du sacrement, seront exécutés selon les formes et teneur sous les peines y portées. »

Si nous signalons ce fait, c'est qu'il expliquera par la suite, la conduite du parlement, en même temps qu'il fait connaître de quel esprit étaient animés les membres qui le composaient.

Ils eurent la mortification, après avoir fait imprimer les conclusions qu'ils voulaient maintenir, d’être obligés de les retirer, en faisant publier à nouveau l'édit, mais sans qu'il fût fait mention de ces arrêts de 1680, dont ils pensaient pouvoir faire l'application plus tard (2).

Le cas qui avait été prévu, celui d'un mariage mixte, devait se produire une année plus tard et, bien que le parlement fût désarmé, il n'hésita pas à poursuivre, jaloux en quelque manière de maintenir malgré tout les principes qu'il avait proclamés. C'est l'histoire de ce procès, le dernier de ceux qui furent intentés au XVIII° siècle pour cause de religion, que nous voulons retracer.

Le 12 février 1789, un honorable négociant de Rouen, nommé Muller, originaire de Saint-Gall, venait trouver le pasteur Pierre Mordant pour lui communiquer le dessein qu'il avait d'épouser une jeune fille catholique, Anne-Julie Piquenot, dont le père occupait une position considérée dans le petit commerce de la ville.

Ce ne fut pas sans de secrètes inquiétudes que M. Mordant apprit

(1) Les pièces 7, 8, 9 renferment quelques détails, sc rapportant aux faits mentionnés ci-dessus.

(2) Nous avons en effet sous les yeux l'exemplaire qui porte ces conclusions, il est du 26 février; celui qui le remplaça est du 25 avril 1788.

ce projet de mariage, mais il ne put que laisser l'affaire suivre librement son cours, et Muller se rendit chez le lieutenant général du bailliage, pour savoir s'il lui était possible de faire la publication des bans de son mariage, et d'en recevoir la déclaration suivant les formes prescrites par l'édit de 1789.

M. le Boullenger, lieutenant général, ne se trouvait pas alors å Rouen; aussi le sieur Corbin père, doyen des conseillers, statua sur la demande que lui présentait Muller, et lui accorda même la dispense de deux publications de bans. Le dimanche, 15 du même mois, le sieur Corbin fils, conseiller, faisait la troisième et dernière publication aux paroisses de Saint-Étienne et de Saint-André, la grande église de Rouen; les bans furent levés sans opposition, et le mardi 17 le sieur Corbin père recevait la déclaration du mariage conformément à l'édit.

Ce fut à ce moment que M. Mordant lut prié de donner la bénédiction aux nouveaux époux; il y consentit, mais avec hésitation (1). La cérémonie eut lieu le même jour, à huit heures du soir, dans l'appartement d’Abraham Lejeune, maitre menuisier, rue des Filles-NotreDame, paroisse de Saint-Maclou de Rouen, avec cette simplicité austère et émouvante qui caractérise le culte réformé.

Un ami du pasteur, négociant à Rouen, Thomas Couturier (2), sur la demande de quelques-uns des assistants avait bien voulu lire un chapitre de la Parole de Dieu, et il avait choisi le cinquième chapitre de l'épitre de Saint-Paul aux Éphésiens.

Vêtu de noir, avec le rabat blanc et le petit manteau, le pasteur Mordant occupait, pendant la lecture des Saintes-Écritures, une place de distinction d'où il pouvait dominer l'assemblée qui comptait environ quarante personnes, dont le plus grand nombre appartenait aux deux familles. Après avoir à son tour lu quelques passages de la Bible, il procéda à la bénédiction du mariage, en se servant de la liturgie des Églises réformées de France. Une sérieuse et éloquente exhortation sur les devoirs des époux, la lecture de quelques psaumes en vers, et une prière terminèrent celte cérémonie, qui laissa après elle l'impression du plus profond recueillement (3). Une quête en

(1) Supplique à M. de Barentin, pièce no 10.

(2) Thomas Couturier, âgé de 50 ans, demeurant rue Porche-Fourré, paroisse de Saint-Maclou.

(3) Les déclarations des témoins sont unanimes sur ce point. Je témoin, exhortation très-édifiante. 10e témoin, tout s'y est passé avec beaucoup de décence et d'édification. 150 témoin, quoique catholique, il a été très-édifié de la manière dont s'est faite la cérémonic, etc.

faveur des pauvres avait enfin rappelé la nécessité pour le chrétien de se souvenir de ceux qui souffrent, surtout aux jours où il est heureux.

Le pasteur avait hésité à bénir ce mariage; mais, comme il avait prévenu lui-même le secrétaire du lieutenant général de la différence des cultes professés par les deux époux et que les déclarations de l'enregistrement n'en avaient pas moins eu lieu, il n'éprouvait que peu de crainte; d'un autre côté, le triomphe des idées de modération et de tolérance ne lui faisait pas supposer la possibilité d'une poursuite judiciaire.

Mais il ne devait pas en être ainsi, car deux jours plus tard, le 19, une assemblée se tenait chez le curé de Saint-Maclou, et Nicolas Auvray, curé de Saint-André, homme passionné et violent, y prenait a parole pour demander que l'affaire de ce mariage mixte füt déférée au parlement. Muller lui avait demandé quelques jours auparavant de publier les bans de son mariage, et Nicolas Auvray avait répondu par un refus accompagné de plusieurs observations, « tant spirituelles que temporelles ». Quelques instants après, Piquenot et sa fille étaient venus l'interroger sur les motifs de son refus, et le curé leur avait fait « une vive exhortation sur le scandale qu'ils donnaient ainsi au reste de leur famille, et leur avait présenté plusieurs observations relatives à l'invalidité de ce mariage et aux suites qu'il pourrait avoir. ). Cependant les intéressés n'en avaient tenu aucun compte, et, malgré ses protestations, les bans avaient été affichés sur le principal portail de l'église par l'ordre du conseiller Corbin. De tels faits ne pouvaient se produire sans danger, et il était du devoir de l'Église menacée d'aviser; aussi, sous l'impression du discours de Nicolas Auvray, l'assemblée arrêta de présenter une requête au procureur général près le parlement de Normandie (1).

Cette requête fut promptement accueillie par la cour, car, dès le 3 mars, le procès était extraordinairement extrait, et le 11 du même mois, le procureur général requérait « que les sieurs Mordant et Couturier, trouvés chargés d'avoir exercé des fonctions et un acte proscrits par les lois du royaume; Jacques-Antoine Muller et AnneJulie Piquenot, d'avoir fait des actes publics d'une religion dont le calle est proscrit; le nommé Lejeune, menuisier, d'avoir prêté sa

(1) Déposition du sieur Renaud, curé de Saint-Étienne la grande église, 1er témoin, et de Nicolas Auvray, curé de Saint-André, 2e témoin. Pièce no 19.

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maison aux fins de la prétendue cérémonie du mariage, fussent adjournés à comparoir en personne (1). »

Le 6 mars, vingt témoins avaient dû déposer devant Louis-FrançoisRené Berthal de Bagthéroul, conseiller, commissaire, député par la cour, assisté de maitre Martin-Michel-César Poullet, procureur de la cour.

Les dépositions n'avaient fait qne reproduire, sans les aggraver en aucune manière, les faits déjà connus; et il pouvait sembler qu'une ordonnance de non-lieu dût mettre fin au débat, quand la cour la grandchambre assemblée, ordonna, le 13 mars, qu'il serait continué d'informer « et que les nommés Mordant et Couturier seraient pris et appréhendés au corps, mis et constitués prisonniers en la conciergerie de la cour, pour prester interrogatoire sur les faits et charges contre eux rapportés au procès. » Le menuisier Lejeune, Muller et sa femme étaient assignés « à comparoir pour estre ouïs et interrogés sur les faits du procès (2). >>

C'est à dessein que nous laissons à la procédure son rude langage, car c'est pour la dernière fois qu'il se fait entendre, au XVIII° siècle, dans une cause où les intérêts protestants sont engagés, et il ne saurait nous déplaire de le constater.

Il n'y avait pas deux ans que l'édit de tolérance, « cet édit plus célèbre que juste », pour rappeler une parole de Rabaut de SaintÉtienne avait été proclamé, et déjà, par une interprétation coupable, la cour de Normandie violait les principes de liberté qu'il avait consacrés.

Pour justifier son décret de prise de corps, le parlement avait dû invoquer cet édit de Louis XIV, en date de novembre 1680, «portant défenses aux catholiques de contracter mariage avec ceux de la R.P.R.) L’édit déclarait les mariages, il est vrai, « non-valablement contractés et les enfants qui en proviendraient illégitimes et incapables de succéder aux biens meubles et immeubles de leurs pères et mères, » mais il ne faisait aucune allusion à ceux qui avaient béni ces mariages (3).

L'Église de Rouen fut profondément agitée alors que la nouvelle de la mesure rigoureuse prise contre son pasteur fut connue dans la ville. Les souvenirs des longues persécutions subies pour la cause de

(1) Pièce no 20. (2) Pièce no 26.

Recueil général des Édits concernant ceux de la R. P. R. (1684).

l'Évangile, se réveillèrent dans une Église qui avait cruellement souffert au moment de la Révocation sous l'oppression des dragonnades de Marillac, de Beuvron et de Brumare. Était-ce un retour vers ces tristes temps, où la justice était foulée aux pieds, que préparait ce terrible arrêt de la cour? Fallait-il de nouveau redouter l'arrivée des missionnaires bottes ?

Quant aux accusés, ils comprirent que le danger était trop grand pour rester à Rouen; Mordant, en particulier, savait que depuis le jour où il s'était chargé des Eglises de Rouen, Dieppe et Luneray, le parlement de Normandie cherchait le moyen de le surprendre en flagrant délit d'exercice. Il y avait dix ans que des ordres d'arrestation le poursuivaient chaque dimanche; mais la fidélité et le zèle de ses paroissiens, sa prudence et son habileté, avaient défié toutes les poursuites des agents du parlement.

Il avait su se faire aimer autant que respecter, et à l'heure du danger de nombreux amis s'empressèrent de lui fournir les moyens de la fuite; caché dans la maison d'un fonctionnaire public, il put entendre de la chambre où il était un membre du parlement dire, en parlant de lui : « Nous le ferons pendre. » Mais, s'il put échapper, ce fut grâce aux avis officieux du vénérable prêtre l'abbé Aroux, curé de la paroisse Sainte-Croix-des-Pelletiers qui empêcha ainsi les huissiers de le saisir. Quelques années plus tard, sous le régime de la Terreur, Mordant avait le précieux privilége de sauver à son tour celui qui s'était si noblement conduit à son égard (1).

Ce fut à Paris que les accusés se réfugièrent; ils devaient y trouver l'accueil que méritait une telle inforlune et l'appui que nécessitait une cause où de tels intérêts étaient engagés.

Dès le 16 mars, Mordant avait adressé une supplique éloquente å M. de Barentin, en son nom, comme au nom de Couturier. Après avoir exposé les raisons qui avaient décidé la grandchambre à les déclarer de prise de corps, après avoir montré combien ils croyaient peu contrevenir aux lois, il ajoutait: « Si les suppliants sont coupables c'est par erreur involontaire, et pourquoi n'en ont-ils pas été tirés par leurs accusateurs? pourquoi les curés de Saint-André et de SaintÉtienne la grande église, qui ont su à l'avance qu’un pareil mariage était projeté, eux qui l'ont vu publier à la porte de leurs églises, eux qui n'ont conduit aucune opposition à cette publication, eux qui sont

(1) Pour ces quelques détails, voir Th. Muret, A travers champs, t. II, 332.

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