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le serment exigé des membres des consistoires : « Je promets et jure de maintenir et procurer l'honneur et profit du roy, prince souverain du Béarn, et d'obéir à ses commandements, lois et ordonnances, et m'assujettir aux magistrats qu'il a ordonné ou ordonnera, et aux lois civiles et bonnes coutumes du pays, sans toutefois préjudicier en rien à l'obéissance que Dieu veut qu'on lui rende. » L'Église du Béarn est étroitement unie à l'Etat; mais elle sait allier l'indépendarrce à la soumission, fidèle encore sur ce point aux prescriptions du grand réformateur qui, dans la formule du serment de 1542, promet obéissance aux magistrats, « sans préjudicier à la liberté que nous devons avoir d'enseigner selon ce que Dieu commande, et faire valoir les choses qui sont de nostre office. »

C'est dans l'excellente introduction de M. Frossard qu'il faut lire l'histoire de celle charte ecclésiastique si bien appropriée au pays qu'elle devait régir, et qui continua de subsister après l'incorporation du Béarn à la couronne de France en 1620, comme après l’union des églises béarnaises aux églises réformées accomplie quelques années plus tard. Avec la sagesse qui les animait, nos pères comprirent qu'ils n'avaient point à effacer les diversités originelles qui n'excluaient point l'unité de l'esprit. Les synodes de Charenton et d'Alençon (16311637) proclamèrent l'union des églises du Béarn à celles de France sans rutrancher aux premières leurs traits distinctifs. Le synode de Londres, le dernier, hélas ! de la glorieuse série de nos assemblées représentatives (1659), confirma l'oeuvre en incorporant « les églises de la souverainelé du Béarn » dans le synode national où elles devaient être représentées par deux députés, noble hommage rendu à un passé digne de mémoire !

A ces divers titres on ne pouvait que souhaiter la publication d'un document qui offre plus d'un point de comparaison intéressant avec la discipline des Eglises réformées, telle qu'elle sortit des délibérations de son premier synode sous Henri II. M. Frossard n'a rien négligé pour recomposer le texte primitif, en le collationnant sur quatre manuscrits d'une écriture fort ancienne conservés en divers dépôts. Ses scrupules d'éditeur ne sont pas allés jusqu'à reproduire des erreurs manifestes, et, par le soin avec lequel il a noté les variantes, il nous a soumis les éléments de son travail, et donné, pour ainsi dire, voix au chapitre. Nous n'en abuserons pas, nous bornant å recommander une brochure qui sera lue avec fruit de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire du protestantisme français et aux graves questions agitées dans son sein.

J. B.

M. le pasteur'0. de Grenier, de Caussade, auquel le Bulletin doit de précieuses communications, met en souscription au prix de 3 fr., une biographie de Charles de Bourdin, pasteur distingué du Masd'Azil, réfugié en Suisse après la révocation. Nous ne pouvons que recommander ce volume, qui contiendra des lettres inédites de Bayle et de sa famille.

J. B.

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:

SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE

DU

PROTESTANTISME FRANCAIS

ÉTUDES HISTORIQUES

UN ÉPISODE DE L'HISTOIRE DU PROTESTANTISME

AU XVIII SIÈCLE (1)

Le but d'Herrenschwand était double. Il voulait s'assurer de l'étendue du complot et saisir le texte du fameux mémoire dont il a été déjà question, adressé par le prince de Conti à Paul Rabaut. Il voulait enfin gagner la confiance des religionnaires, grâce à l'éclat de ses relations politiques, établir une correspondance générale dont il serait le centre, et jouer au profit de la cour le rôle que le prince de Conti avait essayé de jouer pour son propre compte. Mais à peine arrivé, il s'aperçut que ses craintes avaient été chimériques. Sans doute, Paul Rabaut avait communiqué aux Rochelois le mémoire du prince, mais « ce mémoire, rempli de traits et d'informations suspectes, » avait produit sur l'esprit des religionnaires de cette province des impressions en tous points contraires à celles qu'on en attendait : il avait été brûlé. A Bordeaux, même constatation. Dans le Quercy, la tranquillité était absolue. Le Montalbanais était

(1) Voir le dernier numéro du Bulletin, p. 289.

XXVI.

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calme. Il n'y avait que la Saintonge qui pût inspirer quelque inquiétude.

Montauban, 8 juin, 1757. J'ai parcouru la majeure partie de cette province, que j'ai trouvée parsemée d'édifices, auxquels il ne manque absolument que la forme extérieure pour être des temples; les protestants s'y assemblent régulièrement tous les dimanches, s'y marient et y font baptiser leurs enfants ; quelques-unes de ces maisons peuvent contenir jusqu'à douze cents personnes. J'ai eu avec le ministre Gibert, qui est l'auteur de toutes ces contraventions aux ordonnances du roi, quatre conférences, dont la dernière a duré toute une nuit; c'est l'homme du monde le plus dangereux et le plus violent; malgré toutes les raisons que j'ai pu appeler à mon secours pour combattre son pernicieux système et l'engager à imiter la sage soumission des Rochelois, je n'ai rien pu gagner sur lui et je l'ai trouvé résolu et inébranlable dans ses idées. Il n'a point été inquiet de sept à huit de ces maisons que monsieur le maréchal de Sanecterre a prises pour en faire des corps de garde; il se propose d'en faire construire d'autres en leur place; ce misérable a même osé me dire qu'il les défendrait le mieux qu'il pourrait et qu'il était en état de le faire, ayant environ quatre mille hommes bien enregimentés, auxquels il ne manquait ni chefs ni armes; que si cependant, contre toute attente, il succombait dans son dessein, qu'alors il prendrait le parti de sortir hors du royaume avec environ quinze mille religionnaires, que tous les arrangements pour cette sortie étaient pris dès à présent et qu'il défiait qui que ce soit de l'en empêcher par les mesures dont il était assuré.

J'ai mis cet homme sur le chapitre de la personne dont il est question et du mémoire dont j'ai fait mention dans ma précédente. Quelque tournure que j'aie pu donner à ma façon de lui en parler, il m'a constamment assuré qu'il n'avait aucune relation avec cette personne, et dans les premières conférences il me disait même n'avoir eu aucune connaissance du mémoire ; cependant il m'a avoné à la fin qu'un de ses confrères, nommé Duga, à qui ce mémoire avait été communiqué à Nîmes, lui en avait parlé et qu'il savait qu'on en avait envoyé des copies à la Rochelle et à Bordeaux; j'ai employé inutilement tous mes efforts pour en savoir davantage, mais je me suis assuré pour l'avenir d'une bonne correspondance et j'ai pris de certains arrangements qui feront peut-être donner Gibert lui-même dans un panneau qui est tout dressé pour cet effet. Au reste, j'ai appris dans différents endroits de la province de Saintonge et particulièrement à Cognac, Jarnac et Jonsac que Gibert se vantait d'être protégé par un puissant prince, sans vouloir cependant nommer cette protection; par des informations exactes que j'ai prises du produit des collectes que Gibert fait parmi les protestants de la Saintonge pour subvenir à quantité de dépenses et particulièrement à la construction des maisons qui doivent servir de temples, j'ai cru m'apercevoir que les dépenses excédaient de beaucoup les sommes collectées, et je serais tenté de croire que ce mallieureux tire de l'argent d'ailleurs,

peut-être des ennemis de l'État. Je compte pouvoir successivement et avec un peu de patience m'éclairer sur toutes ces choses...

Herrenschwand essayait, dans cette dernière phrase de s'en faire accroire. Il n'avait pas découvert le mémoire qu'il recherchait et le cercle de ses relations ne s'était que fort peu étendu. Lorsqu'il revint à Paris, au mois d'août, il affirma bien qu'il était « à même de suivre l'affaire de près par le canal de plusieurs personnes »; mais il enflait la voix pour jouer au personnage; à dire le vrai, en plus d'un endroit, il avait été accueilli avec suspicion, et dans les autres églises il avait trouvé beaucoup plus de froideur que d'empressement. Toutefois le bruit qu'il avait fait avec Berryer autour de cette affaire était arrivé jusqu'à la cour. Madame de Pompadour avait été mêlée à l'aventure, et la chose, on le sait, était allée jusqu'au roi. C'en était assez pour ne pas abandonner la partie.

Madame, écrivait-il, le 29 août 1757, å madame de Pompadour, j'ai eu l'honneur, depuis mon retour, d'écrire deux lettres à M. Berryer au sujet de l'affaire dont il a été question... Je n'ai point encore reçu de réponse, mais il me paraît essentiel que je sois instruit, Madame, de vos intentions, afin que je puisse continuer ou suspendre mes relations, suivant que vous le jugerez à propos. Je n'ai pas de plus forte passion que celle de me rendre utile et de faire connaître mon zèle pour le bien de l'État; si j'avais le bonheur d'être connu de vous, Madame, j'ose me flatter que vous me feriez la grâce de me juger digne de votre protection. J'ai partout exhorté les religionnaires à persister dans les sentiments de soumission et de fidélité qu'ils doivent au roi, et j'ai quantité de lettres qui prouvent que mes conseils n'ont pas été sans fruit.

Plus d'une fois déjà, depuis le commencement du siècle, l'assemblée générale du clergé avait solennellement appelé l'attention de la monarchie sur la restauration du protestantisme et sur la marche de ses progrès. Mais Louis XV n'avait jamais pensé que les religionnaires fussent assez puissants pour attirer l'attention d'un prince de sa famille et pour devenir un appui menaçant ou un adversaire dangereux. Cet incident éveilla son attention. D'ailleurs, ni Herrenschwand ni Berryer n'étaient hommes à perdre le fruit de leurs démarches. Ils avaient soulevé une question intéressante en elle-même; ils voulaient en tirer tout le parti possible. Deux ordres du roi comblèrent leurs désirs.

M. Berryer continuera à faire suivre à M. Herrenschvand la corrrespondance des affaires des protestants dans mon royaume, et aura une attention particulière sur Paul Rabaut et Gibert : A la Muette, ce 27 août 1757.

Signé: LOUIS.

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26 novembre 1757. Monsieur Berryer, vous continuerez, quoique vous ne soyez plus lieutenant de police, de suivre l'affaire des protestants avec le sieur Herrenschvand, ainsi que je l'ai précédemment ordonné.

A Versailles, ce 26 novembre 1757.

Signé: Louis.

Mais déjà Herrenschwand avait compris qu'il ne pouvait plus longtemps continuer à exploiter les relations du prince de Conti avec les religionnaires. Bien que ces relations, tout affaiblies qu'elles fussent, persistassent encore, elles ne pouvaient donner lieu à aucun incident nouveau : le sujet était épuisé. Son imagination ou son désir d'être utile lui firent trouver quelque chose de nouveau et vraiment curieux. Il en avait déjà touché un mot au moment de son retour : « Je conçois la possibilité de tirer dans les circonstances présentes un avantage réel des religionnaires du royaume, c'est-à-dire un secours en argent d'environ vingt ou vingt-cinq millions. » Et dans sa lettre adressée à madame de Pompadour, il lui demandait de vouloir bien lui accorder une audience pour lui communiquer son plan et le moyen d'en assurer le succès.

Les finances du royaume étaient très-basses; depuis le commencement de la guerre de Sept ans, la cour empruntait, faisait argent de tout et ne pouvait combler le gouffre. D'un autre côté, les protestants, qui avaient survécu à la lutte ou aux persécutions si habilement dirigées par les intendants, n'avaient cessé depuis le commencement du siècle de rechercher par tous les moyens possibles un modus vivendi qui leur permît de

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