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tassent à appuyer une combinaison qui devait leur assurer la tolérance?

D'ailleurs ils s'étaient fait précéder par deux lettres qui avaient été répandues å profusion, et qui étaient appelées, pensaient-ils, å renverser les obstacles, s'il en surgissait. La première était la copie d'une missive adressée par le maréchal de Belle-Isle à Rey et à Boudon, à la date du 4 février; la seconde, d'un protestant dont le nom nous est inconnu, mais qui, sans doute, avait de l'influence parmi ses coreligionnaires.

J'ai rendu compte au roy, disait Belle-Isle, du projet que vous avez formé d'établir à Paris une maison de commerce, dont l'objet principal consistera à faciliter par des avances que vous rendrez aussi considérables qu'il vous sera possible les opérations relatives aux besoins de l'État, et particulièrement au service de la guerre. Sa Majesté m'a chargé de vous marquer toute sa satisfaction, des témoignages de zèle que vous donnez dans celte circonstance... (Suivaient les conditions de l'établissement de cette maison.)

Sa Majesté approuve que vous formiez des actions pour recueillir les fonds nécessaires à l'établissement de cette maison; mais comme il serait dangereux de multiplier les effets publics, vous vous rappellerez que vous vous êtes engagé, positivement, de donner à ces actions une forme qui en borne la circulation à votre Société seulement et que c'est là une condition iudispensable.

A l'égard des autres arrangements concernant la régie et le commerce de votre maison, le roi s'en rapportera à la prudence des directeurs dont il aura fait choix et sur l'état que vous m'adresserez des personnes que vous désignerez pour régler cette Société.

L'autre lettre disait :

Il se traite actuellement une grande affaire dont la réussite dépend du zèle des protestants, ce qui pourrait leur procurer bientôt une protection marquée et quelque faveur de la part du gouvernement; voici de quoi il est question :

On se propose d'établir à Paris une maison de banque et de commerce sous la raison de Boudon, Rey et Cie, dont les fonds seront toujours à la disposition du roy et de l'État, qui pourvoira au remboursement des sommes qui seront délivrées par les prescriptions ou ordonnances sur le trésor royal, payables dans un an, avec des coupons pour l'intérêt à raison de 6 pour 100. Les fonds capitaux de cette maison doivent et ne peuvent être faits que par les protestants du royaume, dont un chacun s'intéressera suivant ses facultés et son zèle, depuis la somme de 100 francs jusqu'à 1000 et au delà. Cette Société, quoique sous la raison de Boudon, Rey et Cie, sera gérée par tel ou tel nombre de gérants que les principaux intéressés voudront se choisir.. Dans chaque ville considérable de province, il y aura aussi un gérant particulier pour correspondre avec la maison de Paris, soit pour les affaires de commerce, soit pour autres. Voilà en gros le fond de ce projet, qui est connu et autorisé par le roi et par le ministère, et dont la réussite permet la plus flatteuse perspective... »

Suivaient les recommandations et les exhortations à prendre part å la souscription qui allait avoir lieu. Sans doute les protestants de Paris avaient refusé, sous divers prétextes, leur concours, mais c'était pour les plus misérables motifs person

nels :

Je ne puis pas vous écrire, ajoutait-on, tout ce que je sais de la sûreté des espérances que nous pouvons nous former; tout ce que je puis vous dire, c'est que les protestants ne se sont jamais trouvés dans des circonstances plus favorables et qu'il est très-essentiel pour eux de témoigner leur zèle et leur attachement par leur empressement à concourir au succès d'un projet autorisé par le gouvernement... }

Ainsi annoncés et recommandés, Rey se rendit dans le Languedoc et Boudon dans le Poitou pour lancer leur entreprise.

Ils étaient porteurs de modèles de souscription, ainsi libellés :

Nous, soussignés, nous engageons à nous intéresser à l'établissement de banque et de finances qui doit se foriner incessamment à Paris par une compagnie de protestants, sous le bon plaisir du roi, qui leur remboursera les avances par des ordonnances ou assignations à différentes échéances sur le trésor royal et sur les autres caisses de Sa Majesté, lequel établissement consistera en actions de cents livres tournois jusqu'à mille, revêtues d'un coupon annuel pour les intérêts de nos fonds, à raison de 5 pour 100, sans préjudice de la répartition des bénéfices qui pourront se faire dans la suite, actions et coupons qui ne pourront être négociés qu'entre des protestants et après en avoir donné connaissance aux directeurs ou aux personnes par eux établis à cet effet dans les provinces, n'entendant pas que nos risques excèdent les sommes énoncées par nos souscriptions; nous nous engageons, disons-nous, à nous intéresser à cet établissement et à remettre les sommes pour lesquelles nous avons souscrit ci-après au caissier de cette maison ou compagnie, après que ledit établissement aura été amené à sa dernière perfection, ce qui ne sera censé tel qu'après qu'il sera constaté que le roi aura fait choix de directeurs sur le nombre des sujets qui lui auront été présentés par les provinces du royaume, intéressées dans ladite compagnie, et après la première assemblée qui aura été tenue dans laquelle les directeurs auront délibéré sur les règlements nécessaires pour la bonne administration de cette affaire.

N. N... pour... livres tournois.

A peine arrivé à Nîmes, Rey se présente avec un autre négociant devant le lieutenant du roi, M. de Ralel, et lui demande la permission de tenir une assemblée au Désert pour conférer avec les religionnaires sur la création de la banque. Le lieutenant du roi, très-étonné de la demande, s'informe à Montpellier, auprès du maréchal de Thomond, s'il doit l'accorder, et celui-ci en refere immédiatement à Belle-Isle et à Saint-Florentin; en attendant, il refuse la permission. Le 7 mai, on lui répond de Paris qu'il s'est sagement conduit, et Belle-Isle ajoute même « qu'il convenait de suspendre pour le moment présent la suite de cette affaire, et cesser tout mouvement et toute proposition de la part des sieurs Rey et Boudon auxquels il faut donner ordre de sortir du Languedoc et revenir à Paris. » Quelle était la cause de ce revirement subit? Rey et Boudon ne s'étaient-ils pas conduits « avec la plus grande circonspection? » La cour avait-elle cédé aux remontrances du clergé ou craignait-elle de laisser voir par cette manifestation publique la force et le nombre des religionnaires du royaume ? Il est probable que Belle-Isle avait cédé aux observations de son collègue Saint-Florentin, car sa lettre au maréchal de Thomond contenait un mot éloquent dans sa concision : « Il y avait des inconvénients. » De toutes façons l'ordre de Belle-Isle était formel : il arrêtait net l'entreprise.

Tandis que Rey se heurtait aux ordres du maréchal de Thomond, Boudon ne trouvait pas un accueil plus favorable auprès des protestants. « Vous nous parlez, lui répondirent les religionnaires de Bordeaux, de l'établissement d'une maison de banque que nous commanditerions nous seuls, et c'est nous qui prêterions au roi, moyennant intérêt, les sommes qui lui seraient nécessaires. Mais il n'y a qu'un édit ou arrêt du conseil qui nous puisse donner la faculté d'agir légalement : nous n'existons pas. Que Louis XV nous reconnaisse d'abord en retirant l'édit de 1715, alors, mais alors seulement, nous pourrons suivre les mouvements de notre amour. » Autre objection : Vous voulez assembler tous les religionnaires du royaume et les faire souscrire pour différentes sommes proportionnées å leur fortune. Mais nous formerons ainsi un corps dans l'État, nous ferons suspecter nos intentions, et nous irons ainsi contre notre but.

Paul Rabaut présenta de nouvelles objections. Quelques religionnaires firent enfin observer que travailler à l'établissement de cette banque serait se dénoncer soi-même, que les amendes se multiplieraient, que la cour ruinerait les protestants et qu'elle n'épargnerait pas plus la banque qu'elle n'aurait épargné ses fondateurs.

Ni Boudon, d'ailleurs, ni Rey n'inspiraient une grande confiance. Ils avaient beau montrer leur correspondance avec Belle-Isle, ils ne parvenaient pas à dissiper les préventions de leurs coreligionnaires, ceux surtout du Midi : « Il n'y eut sortes d'imputations, dit Rabaut, qu'on ne fit à ceux qui étaient les auteurs et les promoteurs du projet de banque... Les calomniateurs n'atteignirent que trop leur but. »

Ainsi attaqué par ceux-là même qui paraissaient en devoir être l'appui le plus naturel, le projet de Herenschwand fut définitivement abandonné : on essaya rainement de le reprendre à la fin de l'année. Un prédicant fit vers la même époque une contre-proposition qui parut un moment réunir tous les suffrages : il s'agissait de faire à Louis XV un don gratuit :

Il y aurait, disait-il, plus de générosité de notre part dans une pareille offre que dans l'établissement de la banque; ou, pour mieux dire, le don gratuit est une générosité, tandis qu'il n'en parait pas dans un prêt fait avec usure, et dans l'espérance mème d'un gain considérable. Comme tout bon protestant se ferait un devoir de donner des preuves de son zèle pour le roi et le bien du royaume, les plus pauvres même se signaleraient en cette occasion, et quand la somme que chacun donnerait serait petite, la totalité ne laisserait pas que de faire un objet considérable.

Proposition stérile ! Toute entreprise de ce genre devait avorter. Après quelques pourparlers, on ne tomba pas d'accord, et un silence complet succéda bientôt au bruit qu'avaient soulevé ces aventures et ces entreprises.

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La même année où échouait le projet d'Herrenschwand, SaintFlorentin donnait l'ordre au maréchal de Thomond, qui commandait en Languedoc, d'arrêter et de faire pendre l'homme hardi qui avait noué des relations avec le prince de Conti, le prédicant Paul Rabaut. Le 15 octobre de l'année suivante, on affichait dans les villes protestantes de nouvelles ordonnances contre les mariages au Désert et les assemblées des religionnaires. Ainsi, moins de vingt ans avant la Révolution, la persécution continuait, une persécution incessante, de chaque jour, savamment étudiée, et qui, sous différentes formes, allait sûrement atteindre ceux qu'elle visait. Une expérience d'un demi-siècle n'avait point modifié les résolutions de la cour. Ni la sagesse, ni la résignation, ni le dévouement des religionnaires, n'avaient trouvé grâce devant ceux qui dirigeaient les affaires de la R. P. R.; ces deux derniers épisodes d'une douloureuse histoire en étaient la triste

preuve. Deux ans après à Toulouse, Calas était mis à mort.

Mais cette fois-ci, la mesure était dépassée. Ce que n'avaient fait ni les emprisonnements, ni les galères, ni les pendaisons, le supplice d'un seul allait le produire. L'opinion publique éveillée, surexcitée et indignée devait faire entendre sa voix, et sa voix allait être écoutée. Ce n'était pas en effet à un prince mécontent ou à un vulgaire ambitieux, aux gages de la cour, qu'il appartenait d'obtenir la fin de la persécution et l'établissement en France de la liberté religieuse; cet honneur était réservé aux grands hommes du siècle et aux légitimes revendications de la conscience du pays.

EDMOND HUGUES.

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