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C'est dans ces sentiments de ferme confiance et de chrétienne abnégation que Macard reçut, en novembre 1558, le message qui le rappelait définitivement à Genève. Il revit Calvin. Il retrouva une épouse chérie qui plus d'une fois avait voulu le rejoindre pour partager ses fatigues et ses périls. Il fut remplacé dans l'Église de la capitale par François de Morel, qui devait présider, l'année suivante, le mémorable synode d'où sortit la confession de foi et la discipline ecclésiastique de la Réforme française triomphante des bûchers. Macard n'avait pas peu contribué à préparer ce grand jour, et son nom s'inscrit parmi ceux des pasteurs de l'âge héroïque, La Rivière, Chandieu, Des Gallars, de Morel, Malot, dont l'Église de Paris doit garder un pieux et reconnaissant souvenir.

Rendu å sa patrie adoptive, à cette cité du refuge qui préparait des apôtres et des martyrs pour tous les pays de l'Europe, Macard voyait se rouvrir devant lui une ère d'évangéliques travaux, sous les auspices de l'illustre réformateur qu'il vénérait comme un père. Mais il était de ceux que Dieu aime, selon la touchante expression d'un ancien, et qui sont rappelés de bonne heure par une mélancolique dispensation qui ressemble à une faveur du ciel. La peste qui plus d'une fois, dans le cours du siècle, avait ravagé les cités du Léman, fit en 1560 une nouvelle apparition à Genève et y compta de nombreuses victitimes. Macard ne fut pas moins héroïque devant le fléau que devant les auto-da-fé de Henri II. On le vit se multiplier au chevet des mourants, en homme qui a fait d'avance le sacrifice de sa vie. Atteint à son tour, il expira le 6 septembre, vivement regretté de ses collègues, qui lui consacrérent l'inscription suivante sur les registres de la Compagnie. C'est la plus belle des oraisons funèbres :

Septembre 1560. -- « Le troysiesme de septembre, nostre bon frère maistre Jehan Macar, ministre de la parole de Dieu en ceste cité, ayant fidèlement, il y a environ deux ans, administeré la parole de Dieu à l'Église de Paris, avec un merveilleux grand fruit, mesme visité dans la Conciergerie les prisonniers

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pour la vérité de l'Évangile, et remonstré aux présidens qu'ils auroient Dieu pour juge s'ils condamnoient ceux qui maintiennent sa querelle (1), et en une si sainte charge ayant perseveré l'espace de dix mois, jusques à ce qu'il fut rappelé pour la nécessité de ceste Église, est décédé d'un fièvre pestilence, en la fleur de son eage, au grand regret et dommage de l'Église, persévérant jusques au dernier sanglot en la confession de foy qu'il avoit saintement preschée (2). »

Calvin s'émut, au milieu des labeurs de son infatigable apostolat, de cette mort prématurée, et il paya un juste tribut de regrets au jeune collègue, au disciple affectionné qu'il venait de perdre. On lit en effet dans une lettre à Bullinger, du 6 septembre 1560 : « La mort récente de notre excellent frère Jean Macard m’a plongé dans une profonde tristesse. Elle a privé l'Église d'un fidèle pasteur, et moi d'un collègue cher entre tous. En mon particulier, je perds en lui un frère d'une rare intégrité, et comme un autre moi-même. Toute la ville pleure, et les plus fermes ont de la peine à comprimer l'expression de leur douleur (3). » On aime à clore par ces lignes attendries de l'austère réformateur la belle vie et la sainte mort qui sont l'objet de ce récit.

JULES BONNET.

(1) Voir l'entretien de Macard avec le président de Thou, Bulletin d'octobre 1876,

p. 445.

(2) Je dois la communication de ce texte important à M. Th. Claparède. Extrait des procès-verbaux des séances de la Vénérable Compagnie des pasteurs de Genève, registre coté B. copie, fol. 91. Voir aussi Gaberei, Histoire de l'Église de Genève, t. 1, p. 459. Rectifions ici une erreur de l'historien qui attribue trois ans de durée au ministère de Macard à Paris.

(3) « Ego privatini orbatus sum fratre integerrimo et fere dimidio animæ meæ. Tota urbs luget, sed cordatiores gravis mæror occupat. » Calvinus Bullingero, 6 septembre 1560, msc. de Genève.

UN EMBARQUEMENT

DE RÉFUGIÉS FRANÇAIS A YVERDON

EN 1752 (1)

Depuis sept ans les protestants français enduraient avec constance ce qu'on a appelé à bon droit la grande persécution, quand celle-ci, sévissant tout à coup avec une intensité exceptionnelle dans le Languedoc, se traduisit par un ordre de rebaptisation en masse et par la force de tous les enfants protestants. Ne se sentant pas en état de résister à ce dernier outrage, un grand nombre de parents décidèrent de s'expatrier. Le comité irlandais qui, dès 1746, s'était formé pour repeupler l'Irlande, décimée par Ireton et Cromwell, leur fit des offres qui furent acceptées. Antoine Court, qui jusque-là s'était opposé à toute idée d'émigration, fut le premier cette fois à l'encourager. « Partez, disait-il à ses coreligionnaires, l'Angleterre et les PaysBas vous offrent l'hospitalité. C'est la seule chance de salut pour vous, et pour vos frères, et le seul moyen de rendre nos protestations efficaces auprès de la cour (2). » La société irlandaise organisa rapidement les voies et moyens de l'expatriation. Les émigrés devaient traverser la Suisse en se rendant par les lacs de Neufchâtel et de Bienne, l'Aar et le Rhin, à Rotterdam, ой un négociant était chargé de les recueillir sur un vaisseau et de les conduire en Angleterre.

Un grand nombre de protestants français auraient émigré å cette époque, mais les secours leur manquaient. « De mauvaises récoltes qui se sont succédé, disait à ce propos Antoine

(1) L'histoire du Refuge a bien des épisodes ignorés et touchants. On ne lira pas sans émotion ce morceau détaché d'un volume de Récits historiques que doit publier prochainement notre collaborateur M. L. Arnaud.

(Réd.) (2) Ed. Hugues, Antoine Court, t. II, p. 162.

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Court (1), le manque de travail, des impôts exorbitants et des amendes fréquentes et ruineuses, les ont mis hors d'état de rien mettre en réserve. « Que n'ai-je dix mille livres à dépenser, dit l'excellent M. Paul [Rabaut] dans sa lettre du 2 de ce mois, pour mettre en état de faire le voyage un grand nombre de familles qui ne sauraient fournir aux frais des voitures ! » Il ajoute : « La misère est ici très-grande; il n'y a presque rien dans la bourse des pauvres, personne ne veut se prêter pour faire une collecte, et quand on la ferait, elle se réduirait à peu de chose, parce que chacun pense à soi et qu'il s'imagine qu'il en aura d'autant moins de reste qu'il faudra, en quittant le pays, laisser tous les biens-fonds, attendu qu'on ne donne point de permission pour s'en défaire. Ainsi, ajoute ce pasteur plein de la plus tendre sollicitude, ainsi, bien des gens ne peuvent sortir à moins qu'ils ne se résolvent à mendier, de même que leurs enfants, le long de la route. »

Une première troupe d'émigrants languedociens plus heureuse, conduite par le ministre Coste (2), arriva par petites bandes à Genève dans le courant du mois de juin. La bourse française fit les frais de son séjour dans cette ville et leurs Excellences de Berne, sur la demande de la direction française de Lausanne, votèrent une somme de 300 livres pour les dépenses qu'elle ferait dans le pays de Vaud.

Arrivés à Yverdon sur le lac de Neufchâtel, lieu de son embarquement, cette première troupe, composée de 114 personnes, fut divisée en six bandes. « Alors, dit Antoine Court (3), qui les accompagna depuis Lausanne et présida à leur départ, je les appelai chacun par leurs chefs et les fis entrer dans la barque l'une après l'autre, et selon la place qu'elle devait occuper et, à mesure que chacun entrait, M. Fèvre, excellent homme qui a toute la confiance du public d'Yverdon, distribuait à la vue des spectateurs et de M. Le Maisonneur, assistant là de la part du

(1) Lettre à Étienne Chiron, du 8 juin 1752. (Arch. Sérusclat, d'Étoile.)

(2) Quel rapport y a-t-il entre ce Coste et celui qui tira un coup de feu sur le prieur de Ners le 11 août 1742 et dont le vrai nom était Marc Portal? C'est ce que nous ne saurions dire. (3) Lettre à Ét. Chiron du 29 juin 1752. (Arch. Sérusclat, d'Éloile.)

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XXVI.

conseil, à chacun la portion qu'il devait avoir dans la gratification et qui était enveloppée dans un papier étiqueté. Lorsque tout fut entré, la distribution ainsi faite, je m'avançai dans la barque et j'adressai un discours à ces zélés fugitifs et leur indiquai quelques règles de conduite. J'étais si touché que je me demande encore comment j'eus la force de parler. Je le fis néanmoins et je vis non-seulement nos chers émigrants, mais encore tous les spectateurs fondant en larmes. J'arrachai mon corps de ce lieu, où je laissai mon coeur et sur lequel je venais de répandre les veux les plus ardents. En sortant de ce lieu si attendrissant, je m'adressai à M. le ministre Coste pour lui dire

la barque aurait démarré, il serait bien de faire un exercice de piété qui commencerait par le chant d'un psaume, qui serait suivi de la lecture d'un chapitre, de la prière et de quelques paroles de consolation qu'il adresserait à un troupeau d'affligés, qu'il devait désormais regarder comme le sien. Il tarda au zélé ministre que la barque eût viré de bord pour entonner un saint cantique au Seigneur. Il choisit le psaume xci :

que, dès

que

Qui, sous la garde du grand Dieu,
Pour jamais se retire
A son ombre, en un si haut lieu
Assuré se peut dire :
Dieu seul est mon libérateur,
Mon espoir, mon asile;
Sous la main d'un tel protecteur,
Mon âme, sois tranquille.

» Que le chant en fut mélodieux! qu'il donna une scène touchante! Les larmes redoublerent et je ne vis personne qui n'en versåt. C'est ainsi que je me séparai d'un peuple d'infortunés, que je porterai longtemps dans mon cour, que j'accompagnerai partout de mes voeux, et au sort de qui je prendrai toute ma vie le plus tendre intérêt. »

*
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Une seconde troupe d'émigrants languedociens, conduite par

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