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UNE LETTRE DES GALÈRES

Extrait de lettre de M. Pierre Serres, de Marseille, du 3 décembre

1694, en réponse à une lettre de consolation qu'on lui avait écrite (1).

Que nous serions heureux, Monsieur, de trouver tous les jours des occasions si favorables pour nourrir notre piété et nous faire entrer dans la méditation du glorieux avantage que nous pouvons tirer de la tribulation et des combats qui nous sont livrés de la part du monde, de la chair et du prince de l'air. Puisque tous ces combats nous fournissent des victoires, et que cet état abject aux yeux du monde le fait triompher vainement d'une défaite imaginaire, nous avons sujet de le considérer comme le plus élevé, et dans lequel nous trouvons un triomphe solide et certain dans la croix de notre Sauveur, par lequel le monde nous est crucifié comme nous sommes crucifiés au monde,

Mes maux sont grands, mes faiblesses plus grandes, mais parmi tous ces maux et toutes ces faiblesses, j'espère de demeurer plus que victorieux par celui qui m'a aimé. Dans mes plus grandes douleurs, plus je souffre, plus j'ai d'amour pour la vérité qui me fait souffrir. La religion à laquelle mon salut est attaché, me console de tout, el rien ne sauroit me consoler de sa perte. Les galères, les chaînes, la faim, la soif, les rigueurs du froid, les ardeurs de la campagne, la vermine, la puanteur, le mépris, les injures, en un mot la rigueur des ennemis et la fureur des hommes, se présentent à mes yeux sous la forme du plus agréable objet du monde. Voilà ce que tu endures, me dis-je en moi-même, pour la gloire de ton Sauveur. Ces chaînes représentent celles qu'il a portées pour toy. La faim, la soif, la nudité, élaient les moindres de ses maux. Tes sueurs, tes travaux, tes coups, tes souffrances, ne sont qu'un tableau imparfait de ce que ce divin maître Jésus a souffert pour ton salut. Les crachats, les épines, les croix, les clous, le fiel, la lance et tout le

(1) Pierre Serres, l'aîné des trois admirables forçats de ce nom, mourut au bagne. Plus heureux, ses deux frères, David et Jean, recouvrèrent la liberté en 1713. (Bull., t. XXIV, p. 447.) L'admirable fragment ci-dessus n'a pas besoin de commentaire.

triste apprêt de sa mort sanglante, sont bien différens de ce que tu endures, soit dans le nombre, soit dans la grandeur. Mais quand tu serois conforme à ton Sauveur dans tout ce qu'il a souffert en son corps, tu n'en serois que plus glorieux.

Dans cet état je me considère comme saint Paul qui ne se glorifioit que dans les souffrances que lui faisoit naître la profession de la vérité. Mais tirerai-je vanité de cette heureuse conformité ? Ainsi n'avienne ! Je sais avec l'apôtre que je ne puis rien, et que de moimême je penche vers le néant dont je suis tiré, et que si je possède quelque chose, elle vient du père des lumières de qui descend toute bonne donation, et si j'ai receu, pourquoi oserai-je me glorifier comme si je n'avois point reçu ? Je ne suis naturellement que le jouet de l'inconstance, et si Dieu m'abandonnoit un moment, je serois déjà un enfant d'ire, comme ceux dont la chûte et l'apostasie font aujourd'hui le scandale et la douleur de toute l'Église de Dieu. Je sens quant à l'homme intérieur le désir de faire le bien, mais la loy de mes membres combattant contre la loy de mon entendement, je reconnois dans cette guerre intestine le penchant de mes mauvaises habitudes, et quoi que je fasse tous mes efforts pour les déraciner de mon coeur, la vigueur du vieil homme remporte souvent la victoire dans ce combat intérieur. J'ai donc reçu le don de croire, j'ai reçu le don de souffrir, mais ces dons sont à ma confusion et rendent témoignage à ma dureté. Ils ne glorifient point l'auteur de tout don, et n'édifient point mon prochain.

Je crains, Monsieur, de vous contrister en vous faisant part de ma tristesse; mais voici ce qui me console. Ma déclaration excitera votre pitié, votre cour ému de mes faiblesses bouillonnera d'un saint zèle, et demandera à celui qui est capable de m'enrichir qu'il me donne de son or éprouvé, de cet or affiné qui s'achète par plusieurs larmes et par une confusion de soupirs. Vous prierez pour mon indigence, et par le secours de vos oraisons, je me verrai changé en une nouvelle créature. D'ailleurs, Monsieur, rien ne m'empêchera de vous donner les voeux de mon coeur froissé et brisé. Je vous assure de tous les sacrifices d'une âme doublement oppressée, accablée de la colère de Dieu et du sentiment de son indignité. Je vous proteste aussi que je mettrai peine à devenir meilleur et à avancer dans la sanctification sans laquelle nul ne verra le Seigneur.

Excusez-moi si je me sers de petites feuilles, je ne puis faire autrement étant obligé d'écrire sous mon capot, couché et à plusieurs reprises.

(Coll. Court. Lettres de divers à divers, n° 11, 1° 387, 390.)

REQUÊTE DES PROTESTANTS DE LA VILLE DE CETTE

AU COMTE DE SAINT-PRIEST, INTENDANT DU LANGUEDOC

Sans date : 1756.

Le souffle du XVIIIe siècle a passé sur cette lettre qui, sous des formes un peu surannées, n'exprime pas moins, d'une manière touchante, l'invincible attachement d'une minorité opprimée au culte de ses pères. Elle fournira une intéressante page à l'historien de l'Église de Montpellier et des paroisses voisines, à notre savant correspondant M. le pasteur Ph. Corbière, dont on annonçait, il y a quelques années, une notice sur l'Église réformée de cette :

Monseigneur, Du sein de l'abattement et de la douleur où nous plongent des ordres rigoureux émanés de votre autorité, nous allons élever une voix timide et nous adresser à vous comme à notre protecteur, notre mentor, notre père. Un peuple dispersé, sans pasteur et sans culte, soumis à des volontés qu'il respecte, fussent-elles la source des plus affligeantes calamités, vient en foule se précipiter à vos pieds, répandre son âme devant vous, vous fléchir par l'abondance de ses larmes et frapper vos oreilles de ses plaintifs accents.

Pour vous intéresser en notre faveur, nous n'aurons point recours aux vains artifices de l'art; nous parlerons le langage de la douleur : c'est le plus adapté à nos circonstances et le plus digne de l'âme sensible à qui nous l'adressons. Connaissant la noblesse et la pureté de vos sentiments, votre attachement pour tout ce qui intéresse l'humanité, nous osons tout attendre de la bonté de votre cour et de votre amour pour le bien public.

C'est à ces titres, Monseigneur, et pleins de confiance en vos vertus et dans ce rare assemblage de qualités éminentes qui vous distinguent, que nous prenons la liberté de représenter à votre Grandeur que depuis environ six années les protestants de cette ville étaient paisibles possesseurs d'une chétive cabane où ils s'assemblaient régulièrement pour les célébrations de leur culte. Ce lieu agreste et désert acquis par une rente annuelle que nous payons à un C. R. propriétaire du terroir, ne devint point dans nos mains un objet d'ostentation. Quelques planches grossièrement jointes ensemble, sans fondement et sans appui, composèrent le frêle édifice dont la destination première fut de servir d'entrepôt à la maison voisine, et qui ne devint un asile pour nous que dans les temps orageux. Une raison de prudence nous dirigea dans le choix. Connaissant l'état précaire des protestants en France, une campagne isolée nous parut la plus favorable à nos desseins religieux. Celle où nous nous sommes assemblés jusqu'au moment où vous avez donné le signal de la dispersion (car notre premier devoir fut d'obéir et de suspendre nos dévotions publiques) était au bord de l'étang assez distant du grand chemin et de la ville pour que rien ne fût aperçu ni entendu, et ce qui assura la réussite de nos précautions, c'est que plus d'un lustre s'est écoulé sans que vous fussiez instruit de nos démarches (1), ce qui prouve et l'éloignement du lieu et le concours peu tumultueux de nos assemblées ordinairement composées de cent à cent cinquante personnes au plus, ce qui ne peut faire sensation que sur des esprits naturellement prévenus.

Vous connaissez, Monseigneur, la position de notre ville, qui, située au pied de la Balaine (2), n'offre d'abord qu'un terrain renfermé dans d'étroites limites, un pays aride entouré par les eaux et entièrement découvert. Des assemblées à la campagne, telles que celles qu'on fait dans presque tous les endroits de celle province, étaientici impraticables. Sur le penchant de la montagne nous n'eussions pu nous dérober aux regards publics, et nos hymnes répétés en plein air, eussent peut-être interrompu le service des autels, ce que nous avons toujours cherché à éviter avec un soin scrupuleux. Sur la plage, battus par mille vents contraires, exposés à l'inclémence des saisons, nous aurions encore été vus de tous les quartiers de la ville qui dominent sur cette petite étendue, entourés d'une foule de gens que la curiosité eût amené dans ces lieux, et alors nous avions un double intérêt à ménager ce que nous devions à la délicatesse de ces hommes

(1) Ce passage permet de fixer la date de celte lettre écrite la sixième année de l'administration du comte de St-Priest, qui remplaça l'intendant Lenaiu d'Asfeld comme intendant du Languedoc en 1750.

(2) Nom de la colline de forme allongée qui domine Cette.

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vénérables qui portent leurs mains à l'encensoir et à la majesté du culte (sic).

Que fère, Monseigneur, dans cette alternative, car il faut un culte, ne fût-ce que pour former de bons citoyens et de sujets fidelles. La prudence nous suggéra le moyen que nous employâmes. Dans l'éloignement de nos habitations nous élevâmes une frêle charpente, et là, rassemblés avec nos femmes et nos enfants, nous nous excitions à la charité et aux bonnes auvres. On nous y répétait souvent que craindre Dieu et honorer le roy était la devise du chrétien et du citoyen. Instruit dès notre enfance de la fidélité due au souverain, on ne nous vit jamais rebelles å ses lois, refuser de nous soumettre à sa volonté. Élevés dans le respect dû aux puissances supérieures, convaincus de leur utilité pour le maintien des intérêts de la religion et de la politique, nous implorions ardemment sur elles les secours du ciel.

Ce ne sont plus des veux publics que nous sormons aujourd'huy pour l'auguste maison de Bourbon, et l'illustre famille de saint Priez, dont vous êtes les délices. Mais quoique renfermés dans l'intérieur de nos maisons, nos prières portées jusqu'au thrône du Roy des Roys n'en sollicitèront pas moins la prospérité de la monarchie et la conservation de ses jours pour la prospérité d'une province dont vous êtes le protecteur et l'appuy. Faites nous, Monseigneur, ressentir les ellets de votre bonté qui vous est si naturelle. Tandis que la foule heureuse des citoyens ralliés sous votre sage administration répète vos bienfaits, serions-nous les seuls privés de cette douce joye qu'ils inspirent? Sépareriez-vous notre sort du sort général? Sommes-nous plus coupables que les autres Églises éparses dans ce royaume? Ah! nous espérons que touchés de nos cris, vous verserez dans rios âmes alarinées un baume de consolation, que vous prononcerez sur nous des . paroles de paix, et que nous pourrons encore servir Dieu dans l'intégrité de nos cæurs. C'est dans cette attente que nous nous disons avec une soumission très-respectueuse

MONSEIGNEUR, DE VOTRE GRANDEUR :
Les très-humbles, très-obéissants et très-soumis serviteurs

LES PROTESTANTS DE LA VILLE DE CETTE.

(Copie. Collection Rabaut.)

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