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seigne de Dieu, puisque ses flestrissures sont plus honorables que toutes les gloires du monde (1). »

La lecture de ces admirables épîtres ne trouvait pas le roi de Navarre insensible. Mais c'est le châtiment des âmes asservies par les voluptés, de ne pouvoir ni faire un sérieux retour sur elles-mêmes, ni prendre une virile résolution. Toute leur énergie s'épuise en quelques émotions passagères. Antoine de Bourbon croyait s'acquitter envers l'austère Réformateur en le louant dans le cercle de la reine Jeanne d'Albret, auprès de ses plus intimes familiers, sans amender en rien sa vie, renouvelant ainsi, à travers les âges, le mot de Festus à Paul : « T'u me persuades presque d'être chrétien! » On peut juger des mécomptes accumulés de Calvin par ce mot expressif d'un de ses messages au roi : « Je le supplie de me récompenser en me faisant réjouir selon qu'il m'a fait pleurer (2). » (Suite.)

JULES BONNET.

(1) Lettres françaises, t. II, p. 200. (2) Aux ministres de Paris, décembre 1560. Lettres françaises, t. II, p. 348.

DOCUMENTS INÉDITS ET ORIGINAUX

LETTRE D'HENRI DE LA TOUR, DUC DE BOUILLON

AUX PASTEURS ET PROFESSEURS DE ZURICH.

3 juillet 1604.

M. Auguste Laugel vient de publier dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1876 et du 1er janvier 1877, deux articles qui ne sont pas sans obscurités sur le duc de Bouillon. C'est, du reste, une figure assez énigmatique que celle de cet Henri de la Tour, vicomte de Turenne, « qui semble avoir légué à l'aîné de ses fils, son goût pour l'intrigue et ses penchants de rebelle; au second, ses grandes qualités militaires. » Accusé, bien à tort, de complicité dans la conspiration du maréchal de Biron, qui devait porter sa tête sur l'échafaud, Henri de la Tour vit ses relations gravement altérées avec Henri IV, qui occupa Sedan, en avril 1606, pour en sortir un mois après. La lettre qui suit ne laisse aucun doute sur la sincérité des sentiments huguenots du duc de Bouillon, qui fut toujours tenu avec raison pour un des principaux chefs du parti.

Le ministre Renaud, ou Regnaud; dont il est question dans cette lettre, avait été chargé d'une mission relative à la réunion-des-Églises françaises et allemandes, qui excita les ombrages de Henri IV. Voir l'article de la France Protestante, t. VIII, p. 409.

A messieurs les pasteurs et professeurs de l'Église et université de Zurich.

Messieurs, ce m’a esté ung singulier contentement de voir que au milieu de tant d'afflictions que ceux qui suivent Jésus-Christ souffrent en leur propre patrie, le père de toute consolation suscite le plus d'assistance d'où ils en attendoient le moins. Je me recongnois grandement obligé à vous remercier affectueusement de ces charitables offres qu'il vous plaist de rendre au seigneur Regnaud, duquel vous avez entendu les souffrances, et n'en pouvez ignorer les causes, puis que l'esclaircissement de son innocence dépend en grande partie de la congnoissance de vostre tesmoignage. J'espère que le père de vérité l'accompagnera de telle efficace que le père de mensonge n'en remportera que confusion, et que ceste fournaise de la calomnie n’aura fait

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autre chose qu'à esprouver et purifier de plus en plus la cause de l'innocence.

Je ne vous puis céler que cognoissant la haine et ruse des ennemis de la vérité, je luy ay dissuadé, tant que j'ay peu, le voyage qu'il a fait vers son Église, à cause des dangers éminens et évidens où il semblait se précipiter. Mais ce bon personnage a postposé toute considération de sa seureté, et de sa vie mesme, à celle de l'honneur de son ministère, estimant d'être obligé en toutes sortes de le garentir et maintenir net des blasmes et opprobres dont les ennemis communs et les faux frères, plus dangereux que les autres, ont tasché de le noircir. Il est donc parti de ce lieu avecq un extrême regret de tous ceux qui cognoissent aussi bien le danger auquel il fut exposé, comme sa preudhommie, et la vraye cause qui lui attire ce péril.

De faict je viens d'entendre tout présentement que le roy aussitôt qu'il a sceu qu'il s'estoit acheminé vers Bourdeaux, a commandé à monsieur le maréchal d'Ornano de le luy envoyer en diligence, disant que le sieur de Vicq, son ambassadeur en Suisse, est son principal accusateur, luy ayant mandé les choses que le dit sieur Regnaud vous a fait entendre, sur lesquelles il s'est rapporté à vostre tesmoignage. Je ne sauldray à vous donner advis de la procédure de ceste affaire. Cependant je loue Dieu du zèle qu'il vous donne à ressentir si chrestiennement les maux de vos membres en Christ, nonobstant la diversité des pais et l'esloignement des lieux, et vous supplie de prendre de moy ceste créance que je n'ay autre but au monde que

de

procurer ceste saincte union de tous les vrays membres de ce mesme corps par tous les inoyens que Dieu me mettra en main, voyant à l'ail que comme il n'y a rien plus plaisant et souhaittable que ceste concorde des frères, aussi n'y a il rien si nécessaire pour rompre et dissiper les malheureuses conspirations de l'antechrist et de ses supposts, qui se descouvrent tous les jours plus manifestement. Et combien que je ne puisse douter de vostre désir et affection entièrement conforme à la mienne en ceci, toutefois j'ay estimé vous la debvoir encor tesmoigner plus évidemment par une sérieuse prière que je vous fay, d'emploier tout vostre soing et industrie à ce que ceste concorde et correspondance des uns envers les autres soit de plus en plus confirmée, tant en conformité de doctrine qu'en la mutuelle compassion et ressentiment des souffrances ct persécutions; à quoy j'estime nécessaire que vos magistrats soient exhortés à bon escient, lesquels,

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selon leur prudence, prévoient assez que tous les maux que l'antechrist nous a faicts par le passé, et qu'il espère redoubler à l'advenir, ne procèdent que de ce manquement qui est entre nous, et à quoy plusieurs seroient très-disposés, s'ils voyoient quelque moien sainct et légitime d'y remédier.

Il me semble, sauf meilleur advis, que si messieurs vos magistrats vous permettoient de députer quelques exprès pour porter vostre response au sinode national qui se doibt tenir à la Rochelle, ce seroit un bon expédient de nous lier et estreindre ceste union d'un noud plus ferme qu'il n'a esté par le passé, et qu'après avoir une fois commencé, on trouveroit aisément le moien de continuer par après ceste société, au moien de laquelle on obvieroit à plusieurs maux qui naissent quelquefois des mesintelligences, tant en la doctrine comme en la police et gouvernement des Églises.

Je ne vous puis dissimuler que les artifices de l'ennemi de vérité ont opéré parmi les nostres avecq tant d'efficace, que pour complaire aux hommes qui dépendent du Pape, et qui luy veulent gratifier en tout ce qu'ils pourront, on a offert au roy d'en convoquer ung autre pour rescinder et abolir l'article touchant l'antechrist, et en somme de faire un schisme manifeste entre les Églises de France (1). Vous jugez aisément que ce seroit le plus agréable spectacle que le Pape scauroit souhaiter, et la plus grande calamité qui pourroit arriver de tomber en une telle division. Cela m'a donné juste subject d'ordonner au professeur de mon académie de traicter cette matière exprès et extraordinairement, laquelle réduite en thèses, et puis augmentée d'une apologie, a desjà réprimé quelques-uns des contredisans, et rompu une partie de leurs desseins, prévenant leurs cavillations par les raisons que vous verrez déduites, et ostant aux ennemis communs l'espérance qu'ils avoient de profiter de vostre dissension, dont ils apprestoient desjà leurs triomphes; les fauteurs desquels, qui se disent des nostres, ne sachant plus que répliquer, s'attachent maintenant à ce spécieux prétexte que les dites thèses mises en lumière font paroistre nostre division qu'on devoit couvrir; puis ils dissimulent malicieusement qu'on n'a rien fait paroistre qui ne fût que trop cognu du Pape, des jésuites et autres qui se fussent bien autrement esjouis,

(1) Le synode tenu à Gap, le 1er octobre 1603, avait déclaré que le Pape est l'antechrist, comme un des principaux fondements de la séparation des Églises réformées et de l'Église romaine, manifestation peu opportune, qui déplut au roi, sans être avantageuse aux protestants.

s'ils eussent veu publier un escrit soubs le nom de cenx de nostre confession tendant à remonstrer les fautes d'un sinode national, et représentant les causes pour lesquelles on doit abolir l'article de l'antechrist, au lieu que par les susdites thèses ils trouvent que leur joye est vaine, que le nombre de ceux qui s'opposent au dit sinode est petit, leur témérité grande et leur puissance nulle, et conséquemment leur joye vaine.

Au demeurant je suis contraint de vous déclarer que l'indignation du roy contre moy continue, encores que non-seulement le subject, mais aussi l'apparence en cesse, m'estant soumis à tous les devoirs que ma conscience, mon honneur et ma seureté m'ont peu permettre; tellement que dorénavant je n'ay autre recours qu'à Dieu le protecteur de l'innocence, duquel seul j'attends mon secours, espérant que ne plus ne moins qu'il a fait voir mon intégrité si clairement que mes plus grands ennemis mesmes ne font plus que se rire des crimes qui m'ont esté aussy énormément imposés que grossièrement controuvés, il me restablira aussy en ce qu'il scait estre expédient pour sa gloire et le bien de son Église, au service de laquelle il cognoist mon coeur estre voué, suivant lequel voeu je prépare ce lieu qu'il m'a donné exempt de toute autre subjection que de la sienne, pour servir de refuge et de retraicte à ceux qui desjà souffrent ou craignent de souffrir pour son nom. Outre les fortificalions dont il est, grâces à Dieu, très-bien asseuré, je l'embelli le plus qu'il m'est possible, d'autres ornemens nullement superflus, ains du tout nécessaires, y ayant dressé une Académie et École de piété, qui depuis cinq ans a fourny nombre de pasteurs, pour relever vingt-cinq ou trente Églises gisantes par terre. Monsieur l’Électeur Palatin y a consigné le jeune prince Frédéric son successeur, accompagné de trois petits comtes de la maison de Nassau, d'Isembourg et de Solms, outre plusieurs autres comtes et seigneurs qui sont en cette dite ville, et qui y sont attendus dans peu de jours. Vous ne doutez de quelle importance est l'éducation de cette jeunesse en la piété et verlu, veu les ruses des ennemis en ce temps à les en destourner. J'espère que plusieurs autres seigneurs imiteront cest exemple de mon dit sieur l'Électeur.

J'ay entendu avec une grande tristesse lo peu d'espérance que vous avez de l'union et réconciliation de ceux de la confession d’Augsbourg avec vous, ct advoue que ce seroit chose de tout vaine de

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XXVI.

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