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Et, en effet, de la manière dont il était placé, Salvator avait pu voir le bon M. Müller traverser la cour.

Justin alla ouvrir et poussa un cri de joie en reconnaissant le vieux condisciple de Weber, qui, après une course sur les boulevards extérieurs, venait lui faire sa visite du

Inatin.

On le mit au courant de la situation; et, quand M. Müller eut exprimé le bonheur que cette nouvelle lui causait, Salvator dit :

Il n'y a qu'une chose qui empêche Justin d'être com. plétement heureux, cher monsieur Müller.

Laquelle, monsieur Salvator ?

Eh! mon Dieu, il se demande qui, en son absence, va le remplacer près de ses pauvres petits écoliers.

· Eh bien, dit simplement le bon M. Müller, est-ce que je ne suis pas là, moi ?

Ne vous avais-je pas dit, mon cher Justin, que la personne qui frappait à votre porte vous apportait la réponse ?...

Justin s'était jeté sur les deux mains de M. Müller, qu'il baisait avec reconnaissance.

Il fut convenu qu'à partir du jour même, ce serait M. Müller qui recevrait les écoliers, Justin étant dans une situation de corps et d'esprit qui ne lui permettait pas de faire sa classe.

Aux vacances, on annoncerait aux écoliers que, l'absence de Justin menaçant de se prolonger indéfiniment, les parents devaient profiter de tout le mois de septembre, qu'ils avaient devant eux, pour chercher à leurs enfants un autre professeur.

Salvator se retira, en laissant à M. Müller le soin de faire la classe, et à Justin celui de préparer madame Corby et sæur Céleste au changement qui venait de s'opérer, ou plutôt qui allait s'opérer dans leur existence au moment où elles y songeaient le moins ; puis il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, et, à neuf heures sonnantes, il était élendu au soleil du matin, rue aux Fers, sur son crochet, à colé du cabaret de la Coquille d’or, où nous avons vu la Gibelolie faire un compte si fantastique à son féal ami Croc-enJambe.

Comme on le voit, Salvator avait assez bien commencé sa

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journée; nous apprendrons, dans le chapitre suivant, comment il l'acheva.

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Le soir, à l'heure dite, la calèche de voyage, parfaitement remise en état par le charron, s'arrêtait à une cinquantaine de pas de la barrière Croulebarbe.

Le postillon, arrivé ventre à terre, et dix minutes avant l'heure convenue, crut d'abord à une mystification, lorsqu'il vit que les personnes qui l'avaient fait venir avec tant de rapidité, non-seulement ne se trouvaient pas au rendezvous, mais encore ne faisaicni point mine de paraitre.

Au bout de quelques minutes cependant, en apercevant deux jeunes gens qui arrivaient d'un pas rapide, et marchant bras dessus, bras dessous, le postillon, qui était descendu de son cheval, se remit en selle, et se tint immobile sans lourner la tête, comme un postillon de pierre.

Salvator et Justin s'approchèrent de la voiture, précédés de Roland, qui, si vite qu'ils marchassent, marchait encore plus vite qu'eux. Salvator ouvrit la portière, déplia le marchepied et dit à Justin :

Montez! En entendant ce seul mot, le postillon se retourna, comme s'il eût ressenti quelque commotion électrique, et, en voyant et reconnaissant celui qui l'avait prononcé, il devint écarlate de plaisir.

Soulevant alors lentement son chapeau, il salua Salvator d'un joyeux et respectueux bonjour.

- Bonjour, mon ami! fit Salvator en souriant et en ten

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dant au postillon sa main fine et aristocratique; comment se porte ton vieux brave homme de père ?

Comme un charme, monsieur Salvator! répondit le postillon; et, s'il eût su que c'était vous qui voyagiez, il serait venu vous conduire lui-même, malgré ses soixante et seize ans.

· C'est bien; j'irai le voir un de ces jours. Il demeure toujours à la Bastille ?

Parbleu / repartit orgueilleusement le postillon, qui estce qui a le droit d'y demeurer si ce n'est lui?

Au fait, tu as raison, dit Salvator! c'est bien le moins qu'un conquérant habite la place qu'il a conquise!

Puis, montant après Justin, qui s'était déjà accommodé dans la voiture :

Veux-tu monter, Roland ? demanda-t-il à son chien. Roland secoua la tête.

Non ? continua Salvator; tu aimes mieux aller à pied ?... Va, Roland I va !

Quelle route, monsieur Salvator? demanda le postillon.

La route de Fontainebleau... Motus! tu ne me connais pas.

- Sans vous commander, monsieur Salvator, puisqu'il y a du mystère là-dessous, pouvez-vous dire à un ami où vous allez ?

A toi, oui, mon petit Bernard... Je vais à la Cour-de. ance. - Et vous vous arrêterez là ?

Toute la nuit. - C'est bien; vous ne serez pas espionnés, je vous le promets !

Que veux-tu dire ? - Rien : ça me regarde, monsieur Salvator; rapportezvous-en à moil Faut-il vous enlever l'étape ?

Non, Bernard : marche ordinaire ; nous n'avons pas besoin d'être à la Cour-de-France avant dix heures,

Alors, en douceur et au petit trot... Ce n'est pourtant pas comme cela que j'aimerais à vous conduire, monsieur Salvator.

- Et comment voudrais-tu me conduire, mon garçon?

C

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Comme j'ai conduit l'empereur en 1815 : cinq lieues à l'heure. Puis, tout bas :

Est-ce que vous n'êtes pas notre empereur, vous, mon• sieur Salvator? est-ce que, quand vous direz: « Aux armes! » on ne prendra pas les armes ? est-ce que, quand vous direz : « En marche ! ne marchera pas ?

Eh bien, Bernard !... fit en riant Salvator.

Chut! silence l... Bah! est-ce que les amis de nos amis ne sont pas des amis ? Puisque ce monsieur-là est avec vous, c'est qu'il en est. Et Bernard fit un signe maçonnique.

Oui, mon ami, j'en suis, répondit Justin, tu as raison; et puissé-je être là le jour où, comme tu le disais tout à l'heure, il faudra prendre les armes et marcher !

Vous voyez, monsieur Salvator, tout va bien! il ne nous reste qu'à chanter :

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Alons, enfants de la patrie!

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Et, chantant le refrain national, le postillon enleva ses chevaux d'un coup de fouet.

La voiture partit, soulevant un tourbillon de poussière qui, doré par les derniers feux du jour, la faisait ressembler vaguement au char du soleil descendant du ciel sur la terre.

Nous ne rapporterons pas la causerie des deux amis pendant que l'obscurité s'épaississait graduellement autour d'eux. Comme on le comprend bien, ce fut l'espérance qui devint le sujet principal de la conversation. Encore quatre heures, encore trois, encore deux, on toucherait au sommet de ces félicités humaines qu'on entrevoyait depuis si longtemps à travers d'épais nuages et de noires brumes.

Madame Corby et sœur Céleste avaient été ravies de l'événement qui se préparait ; c'étaient deux cæurs croyants, et qui espéraient bien que Dieu n'abandonnerait pas Justin à l'heure dis danger. La séparation qui était nécessaire ne pouvait être que momentanée, et l'on se retrouverait réuni au foyer de famille, pour ne plus se quitter jamais.

Tout était donc pour le mieux, et, de ce changement de position, nul ne voyait autre chose que les ineffables promesses et les suprémi s joies.

1

C

On s'arrêta à Villejuif le temps de relayer, et l'on repartit.

Salvator se pencha en dehors de la portière et regarda à sa montre : il était neuf heures et demie.

Au bout d'une heure, on aperçut le profil des fontaines de la Cour-de-France, ou, nommons-les de leur véritable nom, des fontaines de Juvisy, fontaines fastueuses, ornées de trophées et de génies sur un piédestal, véritables types de l'ar. chitecture de Louis XV vers le inilieu du XVIIIe siècle.

Le postillon s'arrêta, descendit de cheval, et ouvrit la portière.

On y est, monsieur Salvator, dit-il.
Comment! c'est toi, Bernard ?
- Eh ! oui, c'est moi!
Tu as fait deux postes ?
Sans doute.
Je croyais la chose défendue.

Est-ce qu'il y a quelque chose de défendu pour vous, monsieur Salvator?

· Mais, enfin 9... - Enfin, voici comment ça m'est venu. Je me suis dit : • M. Salvator fait un coup pour le bien de la chose; il a besoin d'un homme qui n'ait ni yeux ni oreilles, mais qui, peut-être bien, soit muni de bons bras. Je suis l'hommel , Alors, à Villejuif, voici ce que j'ai fait. J'ai dit à Pierre Lenglumé, dont c'était le tour de marcher : «Ce n'est pas ça, quiot Pierre, mon ami, ce pauvre Jacques Bernard a une affection aux fontaines de la Cour-de-France : il faut que lu lui cèdes ta place, afin qu'il puisse dire deux mots en particulier à sa particulière, et on payera bouteille au retour. Ça va-t-il ? -- Touche à la répondu Lenglumé. J'ai touché, et me voilà ! Maintenant, monsieur Salvator, me suis-je trompé ? Bonsoir ! il n'en sera ni plus ni moins ; j'aurai dans le ventre cinq lieues de plus que mon compte : un postillon d'amour comme moi ne meurt pas pour si peu... Ne me suisje pas trompé ? A vos ordres i et, si l'on se fait casser pour vous la margoulette, on se confectionnera une sous-gueule avec son mouchoir, et l'on ne vous reparlera jamais de la chose. Salvator tendit la main à Jacques Bernard.

Mon ami, lui dit-il, je ne crois pas que j'aie besoin de

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