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Une débauche militaire, comme celles qui déshonorèrent l'antique Rome, a livré tout-à-coup la France aux caprices d'un aventurier. Ce gouvernement, volé pendant la nuit, n'a pu se maintenir jusqu'à ce jour que par le mensonge et

la violence.

Depuis plus de huit mois, les défenseurs du droit sont

poursuivis, traqués, emprisonnés et proscrits par l'usurpateur odieux et ridicule qui prétend s'enrichir des dépouilles de la République. Jamais dans ses plus mauvais jours, la patrie n'avait été frappée de tant de coups à la fois. Toutes les prisons ont regorgé de victimes. Les citoyens les plus honnèles, les plus dévoués au bien public ont été brusquement arrachés à leurs familles et jetés dans des cachots. On a vu les voitures cellulaires, ces prisons mobiles des forçats, promener à travers la France des représentants du peuple, des magistrats, des écrivains soupçonnés de républicanisme.

Et pendant que la patrie était ainsi dépeuplée au profit de cette dictature, fruit d'un crime nocturne, une seule voix se faisait entendre. C'était celle de l'usurpateur et de ses complices. Les journaux étaient suspendus ou supprimés; les chaires se taisaient : plus de tribune, plus d'oraleurs; plus de livres. Un silence pareil à celui des Plombs de Venise enveloppait la France toule entière. La République était devenue une vaste caserne, où l'on n'eutendait plus que les rires et les cris des nouveaux préloriens. Qui donc aurait parlé au milieu de ce camp rempli de soldats ivres ? Le soupcon veillait partout : la délation écoutait à loutes les portes. C'était comme dans ces mauvais jours de l'empire qui avaient attristé l'âme généreuse de Tacite :

Adempto per inquisitiones et loquendi audiendique commercio.(1).

La proscription, dans ce silence universel, a pu frapper sans bruit et sans éclat tous les noms, tous les dévouements, toutes les idées qui offusquaient le nouveau pouvoir ou menaçaient de troubler son triomphe. Des milliers de citoyens ont été chassés clandestinement de leur patrie. On a vu des frères éloignés l'un de l'autre se rencontrer en exil et s'étonner mutuellement du coup qui les frappait. La France mutilée dans les ténèbres n'a pu savoir encore quels sont ceux de ses enfants qui ont été arrachés de ses entrailles.

Elle ne restera pas longtemps, Dieu merci! dans cette ignorance, et quelle que soit la puissance de ses geôliers, elle connaitra bientôt l'histoire de toutes ces fureurs qui ont souillé son territoire. Il faut qu'elle sache les noms de toutes les victimes : elle doit aussi savoir les noms de

leurs bourreaux.

C'est une première vengeance que le droit réclame, en attendant les réparations inévitables de l'avenir : elle sera complèle.

(1) Tacit Agricol. tit. Cap. ?.

Rejeté, comme tant d'autres de mes concitoyens, du sein de la Patrie, mêlé à leurs douleurs et à leurs souffrances, je devrai du moins à l'exil de pouvoir dresser toutes ces listes de proscripteurs et de proscrits. Je reprends ainsi en dehors de la France l'inviolable mandat de Représentant du Peuple, que les soldats du tyran ont pu déchirer dans mes mains, mais qui n'a pu être détruit à coups de bayonnette.

Hôte de la Belgique, j'ai pu à l'ombre de son drapeau , interroger à loisir les victimes de cette terreur bonapartiste. L'ancienne patrie d'Artevelde était la première étape de ces exilés, condamnés à se disperser bientôt dans les autres parties de l'Europe. Ils y arrivaient pleins de la Patrie et de ses angoisses : ils portaient encore les cicatrices de la tyrannie; leurs blessures saignaient encore. Ils échappaient, pour la plupart, à une longue captivité; mais comme ils venaient de franchir la frontière et qu'aucune impression étrangère n'avaient eu le temps de les saisir, ils emportaient, pour ainsi dire, leur prison avec eux. Ils ne pouvaient pas avoir oublié les noms de leurs geôliers : ils avaient encore sous les yeux ces prétendus juges qui les avaient frappés au nom du dictateur, et comme il faut toute sorte de valets à la tyrannie, ils pouvaient citer jusqu'aux agents subalternes qui avaient servi les fureurs de Louis Bonaparte et de ses complices.

J'ai recueilli tous ces détails de leur bouche. L'entretien a duré des jours, des semaines et des mois. Il a été souvent interrompu et souvent repris. Quc de fois il s'est renouvelé après s'être épuisé, tant les choses de la Patrie nous attiraient et comme si le sentiment d'un devoir civique nous eût poussés les uns et les autres à préparer, du fond de notre exil', ce réquisitoire vivant contre la tyrannie!

Ces récits ne m'ont pas suffi. Je ne me suis pas contenté d'entendre tous ces exilés que la tempête jetait sur ma route. J'ai voulu consulter ceux que l'orage avait poussés vers d'autres frontières. De là un grand nombre de lettres de nos amis répandus en Espagne, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et dans les deux Amériques.

Enfin j'ai puisé à une autre source. Le despotisme a beau peser sur ceux qui l'environnent, il n'étouffe pas autour de lui tous les sentiments généreux. Plus d'un fonctionnaire du nouveau pouvoir n'a pu assister sans indignation aux scènes hideuses dont il était condamné à ètre le témoin. L'humanité a été plus puissante que le double sentiment de la discipline et de l'intérêt : le cæur a parlé. Ces généreuses indiscrétions, qui honorent et

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