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LIVRE PREMIER

VALEUR MORALE DE L'EPISCOPAT

CHAPITRE PREMIER

Choix des évêques et des cardinaux

Une épreuve terrible attend l'épiscopat. Comment il était préparé à l'affronter. Ses qualités morales. — I. Le choix des évêques est meilleur, durant les 150 ans qui précèdent la Révolution, que ne pourraient le faire craindre les ambitions de famille et les intrigues de cour. - Le pouvoir qui nomme a conscience de sa responsabilité. II. Grands abus légués par le XVIo siècle. Evêchés donnés à des laïcs, à des enfants. - Appétits des maisons de Bourbon et de Lorraine. Evequcs qui ne sont pas dans les ordres. - Evêchés héréditaires. – Habitudes séculières et humeur belliqueuse de tels évêques.

Les « prélats de l'Eglise militante » sous Richelieu. Ill. Le concile de Trente veut réformer. Les nominations épiscopales de Richelieu. Vincent de Paul au conseil de conscience. Les choix peu scrupuleux de Mazarin. — Ils sont meilleurs avec Louis XIV. Tenue ecclésiastique.

Quand tomba la barbe, la moustache? Les Jésuites confesseurs du roi, transformés en ministres, - Les Pères La Chaise et Le Tellier chargés de la feuille.

Les nominations du régent. - IV. Liberté d'allures laisséc aux cardinaux qui sont princes moitié ecclésiastiques, moitié civils. — Maisons princières qui poussent les enfants à la pourpre pour leur faire une grande situation. Un cardinal de Guise, non engagé dans les ordres, qui se marie pour sauver le duché de Lorraine. Les cardinaux sous Louis XIV et Louis XV. Impression qu'ils font sur Rome par leur pouvoir et leur opulence. Les derniers cardinaux d'ancien régime. V. Les ministres de la seuille au XVIIIe siècle. Bons choix faits par le cardinal Fleury, aidé du supérieur de Saint-Sulpice. .- Son successeur à la feuille, Boyer, évêque de Mirepoix, continue ces traditions avec plus de raideur." Après Boyer, vient le cardinal de la Rocbefoucauld, plus conciliant, mais très digne.

La feuille passe ensuite aux mains indignes de Jarente, évêque d'Orléans. Ses successeurs, le cardinal de la Roche-Aymon, Marbeuf, évêque d'Autun, sont bons, quoique très attaqués. Excellents choix de Mgr de Pompignan, dernier ministre de la feuille. VI. Les ministres de la feuille depuis 150 ans, ont fait généralement les nominations épiscopales arec conscience. Mais des exceptions regrettables, des scandales partiels provoqucnt des attaques contre la feuille en 1789.

Jamais, dans le cours de sa longue histoire, l'épiscopat des Gaules n'avait traversé une crise pareille à celle que fit éclater la Révolution. Ni l'invasion des barbares, ni les siècles de ser du moyen âge, ni la tempête du protestantisme, ne nous présentent cette catastrophe immense et soudaine dans laquelle parut sombrer, avec la royauté nationale, avec la fortune, la situation sociale et politique de l'Eglise de France, l'unité religieuse ellemême. On pouvait se demander comment des hommes attachés à leur roi par les liens les plus tendres et les plus forts, accueilleraient la transformation profonde qui allait s'opérer dans la constitution; comment des prélats élevés dans les principes gallicans, dans le respect de la déclaration de 1682, se conduiraient dans une lutte où il s'agissait de séparer presque complètement la France de Rome; comment de grands seigneurs entourés d'hom. mages, bercés dans le luxe et l'opulence, supporteraient la persécution, l'exil et la misère. Un tel sujet, intéressant en tout temps, emprunte aux circonstances présentes,aux débats qui s'agitent avec passion autour de nous, une véritable actualité.

Avant de montrer les évèques de l'ancien régime aux prises avec la terrible épreuve qui les attend, il convient de se demander comment ils y étaient préparés. Dans ce but, faisons avec eux connaissance plus intime. Nous savons tout l'éclat, toutes les pompes de leur situation séculière. Nobles, riches, souvent princes, ducs, comtes, barons de leur ville épiscopale, présidents des assemblées diocésaines ou provinciales, des pays d'Etat, au besoin administrateurs civils et promoteurs de toutes les mesures favorables au bien-être de leurs peuples, admis près du ceur et de la personne du roi, ils nous sont apparus avec un prestige temporel, une illustration de race, avec des dignités humaines, avec un rôle politique et social dont on chercherait en vain la trace dans l'épiscopat fran. çais de notre époque 1. Enfin l'étude de leur administration diocésaine nous a montré plus particulièrement en eux l'évêque.

Après les avoir regardés en quelque sorte par le dehors, il s'agirait maintenant de les observer de plus près, de nous demander ce qu'ils étaient comme hommes, comme prêtres, quelles étaient leurs vertus, leur valeur morale, avec quelle dignité de vie, quelle force de caractère ils allaient affronter la grande crise qui se prépare.

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Peut-on aborder un pareil sujet sans crainte ? Le recrutement à peu près exclusif des évêques dans la noblesse, les compétitions des familles, ardentes à pousser leurs membres dans les grandes situations ecclésiastiques, ne sont-ils point redouter des ordinations et des promotions aux plus hautes charges sans vocation véritable. Il n'était pas facile, même au roi de France, de suivre les impulsions de sa conscience au milieu du tourbillon d'intrigues qui s'agitaient autour de lui. Il fallait savoir la vérité, ce qui ne sut jamais aisé aux princes ; il fallait ensuite résister à un véritable assaut de recommandations, de protections venant de toutes parts. Qu'on se figure ce monde de la cour où ministres, maréchaux, grand-maître, grand-chambellan, gentilshommes de la chambre, capitaines des gardes du corps, dames d'honneur, dames du palais et princesses, parfois maîtresses royales, avaient un candidat à pousser aux premières dignités de l'Eglise ; qu'on se représente ce siècle si ditférent du nôtre, où l'esprit public avait des tolérances qu'on ne lui ferait point accepter aujourd'hui, où un Dubois pouvait s'emparer du siège de. Fénelon et du chapeau de cardinal, où l'affaire du collier était possible, où Louis XVI est amené à prendre pour premier ministre ce Loménie de Brienne qu'il méprise, et on comprendra à travers quel réseau d'inextricables difficultés devait se mouvoir le ministre des nominations ecclésiastiques.

1. Voyez notre ouvrage : L'Ancien Clergé de France. Les évêques avant la Révolution. Un beau volume in-8 de 523 pages. Prix 6 fr. Librairie Lecoffre, 90 rue Bonaparte, Paris,

Saint-Simon a raconté d'une façon piquante les compétitions qui s'élevèrent au dix-septième siècle entre l'abbé de Bouillon et l'abbé Le Tellier, le premier poussé par son oncle, Turenne, l'autre par son père et son frère, Le Tellier et Louvois!. Voilà un Le Tellier coadjuteur de Reims à vingt-sept ans, grâce à la protection des siens; voilà l'abbé de Bouillon cardinal à vingt-six ans, parce qu'il est le neveu de Turenne, et parce que Louis XIV aime mieux en faire un cardinal qu'un coadjuteur de Paris, craignant de préparer un nouveau Retz. Plusieurs fois, clans la suite et au dix-huitième siècle, des ambitions de famille engagèrent dans la carrière et les honneurs ecclésiastiques des sujets qui auraient du rester dans le monde.

1. L'abbé Le Tellier, grâce à l'appui de sa famille, obtient, à vingtsept ans la coadjutorerie de Reims. « M. de Turenne, qui n'aimait pas M. de Louvois ni guère mieux M. Le Tellier, en fut piqué au dernier point. C'était de plus an morceau unique qu'il convoitait pour son neveu, qui déjà plein d'ambition sut ennuyé de se le voir Oter, et par l'abbé Le Tellier. » Turenne apporta dans cette affaire « l'attachement extrême qu'il eut pour les grandeurs et les distinctions de sa maison qui, toute sa vie, le conduisit et fut sa passion dominante. » Il avait recommandé chaudement l'abbé de Bouillon à M. de Péréfixe, archeveque de Paris. Pour le dédommager du triomphe de Le Tellier à Reims, « ils imaginèrent la coadjutorerie de Paris et, avec les avances d'amitié intime qu'ils avaient avec M. de Péréfixe, ils le lui persuadèrent si bien et si tot qu'il ne le désira pas moins passionnément qu'eux. » Péréfixe s'en ouvrit au roi. « M. de Turenne vint au secours qui s'y mit tout entier comme pour un coup de partie. Le roi, dans l'embarras du refus à M. de Péréfixe qu'il aimait et qu'il considérait fórt, et encore plus à M. de Turenne dans la posture où il était, et qui était pourtant résolu de ne hasarder pas de faire un second coadjuteur de Retz, en sortit par proposer à M. de Turenne sa nomination au cardinalat au lieu de la coadjutorie, et se trouva heureux et obligé à M. de Turenne de ce qu'il voulut bien l'accepter. » (Saint-Simon, Mémoires, éd. in-12, t. I, p. 373-375.)

Malgré tant d'interventions intéressées et aveugles, tant de cabales des courtisans, tant d'indulgence dans l’opinion, tant de causes de relâchement, tant d'écueils et tant d'obstacles semės sur les pas des ministres de la feuille, l'épiscopat francais était à la veille de la Révolution, bien plus régulier, bien plus recommandable qu'on ne le pense généralement et que ne l'ont dit la plupart des historiens. L'on juge des évêques de 1789 par les scandales d'un Jarente, d'un Brienne, d'un Rohan, d'un Talleyrand ; mais il y aurait complète injustice à généraliser. Au fond, l'histoire des nominations épiscopales durant les cent cinquante ans qui précèdent la Révolution, nous montre les rois de France et leurs conseillers résolus, à travers quelques défaillances malheureuses, à n'ouvrir les portes de l'épiscopat qu'à des sujets capables d'en remplir les devoirs. Ici la charge était trop importante, le malheur d'y appeler un indigne trop irreparable, pour que des princes chrétiens fissent leurs choix sans discernement. A défaut de religion, l'esprit politique et le sens administratif leur eussent imposé la prudence.

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