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" julW YORK PUBLIC LIBRARY

MOR, LENOK AND

** FOUNDATION.

LE PÈRE LA TROMPETTE.

ÉTUDE DE MEURS CYNÉGÉTIQUES.

CHAPITRE XIV

OU LE ROMAN DEVIENT TRAGIQUE DÈS LE DÉBUT.

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« J'avais déjà été bouleversé de la tête aux pieds et jusque dans les profondeurs de mon âme par les cris déchirants et les appels désespérés qui étaient parvenus à mon oreille, au milieu du complet silence de la nuit et de la distraction de mes rêveries, poursuivit le Père la Trompette, après avoir suspendu son récit pendant quelques secondes.

– Il y avait pardieu! bien de quoi! — s'écria mon père, qui n'avait pu retenir plusieurs exclamations de surprise des plus énergiques à cette brusque péripétie des bizarres aventures du vieux veneur.

Celui-ci reprit aussitôt, comme s'il n'avait pas été interrompu dans l'endroit le plus intéressant de sa narration ; « Vous n'aurez donc point de peine à comprendre, messieurs,

à quels durent être, à la minute même, mon trouble, mon saisissement, mon effroi et mon profond désespoir quand j'eus acquis la cruelle certitude que c'était la charmante Delphine, l'ange consolateur du comte Michel, mon hôte de la petite maisonnette blanche des bois au-delà des steppes, qui venait de tomber sans connais

TOME XXIX.

- 2e suUESTRE 1860.

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sance dans mes bras, après avoir appelé quelqu'un à son secours, sans savoir probablement que ce serait un caur dévoué qui l'entendrait.

« Elle fuyait, selon toutes les apparences, quelque grand péril dont je ne me rendais pas bien compte encore, mais que j'entrevoyais vaguement du milieu des souvenirs confus de toutes les scènes de désordre dont le château de Latouka était chaque jour le théâtre, et qui ne devait pas tarder à m'apparaître dans toute sa hideuse vérité, ainsi que vous allez le voir.

« Le misérable qui la poursuivait, en insultant d'avance de ses cris de fureur quiconque oserait prendre contre lui le parti de cette innocente victime, se trouva bientôt en face de moi.

« C'était monsieur Balthazar Ruys, l'intendant du château. La répulsion chaque jour plus violente qu'il m'inspirait me l'avait déjà dit, et vous l'avez sans doute aussi deviné.

« Ivre de lubricité, de vin et de liqueurs fortes, l'écume de la rage aux lèvres, l'injure et la provocation dans le geste, les vêtements dans un désordre à faire rougir une sage-femme, le libertin Balthazar était horrible à contempler ainsi à la clarté sinistre de la lune, qui nous enveloppait tous les trois de ses rayons les plus chauds, sur la clairière à l'entrée de laquelle j'avais transportéle corps inanimé de la malheureuse Delphine.

Rendez-moi cette fille! — balbutia-t-il d'une voix entrecoupée par la fureur et en étendant les mains vers moi, comme pour recevoir de ma pusillanimité ou m'arracher par la force mon cher fardeau, que j'avais déposé sur mon bras gauche, afin de tenir l'autre libre pour le défendre au besoin.

« Et je m'assurai par un regard rapide que le couteau de chasse dont je m'étais armé précipitamment à tout hasard, avant de quitter ma chambre, pendait toujours à mon côté.

(— Si vous la touchez seulement du bout du doigt — m'écriaije de toute la puissance de mes poumons, en reculant de quelques pas pour élargir l'étroit espace qui me séparait de l'homme que je regardais comme un adversaire depuis que j'avais reconnu Delphine, – j'appellerai un solidecompagnon à mon aide, et vous recevrez à la minute mème le juste châtiment que vous méritez!

« – Gardez-vous bien de cette imprudence ! — s'écria-t-il à son tour avec une énergie égale à la mienne, - car je ferai aussi un appel à mes amis, et alors nous verrons beau jeu, monsieur le paladin....... Encore une fois, voulez-vous oui ou non remettre

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entre mes mains cette petite extravagante qui s'ayise de jouer avec un rusé compère tel que moi la comédie de la verlu ?

Jamais, misérable! et plutôt que de me déshonorer par une infâmie pareille j'aurai votre vie ou vous aurez la mienne !

« — Mais cette fille m'appartient!

(- Tu mens, lâche ravisseur ! Une aussi noble créature ne sau rait appartenir autrement que par un crime à un débauché de ton espèce! arrière ! arrière ! sinon je te tue sur l'heure même comme un loup! « En prononçant ces dernières paroles, je dégageai aussi

prestement que résolûment mon couteau de chasse de son fourreau, et j'en fis briller la lame acérée et tranchante aux yeux enflammés de vengeance de Baltazar Ruys, qui, heureusement, était sans armes, ne prévoyant pas que ses victimes pussent jamais rencontrer un protecteur dans un lieu où il croyait n'avoir, parmi les compa- : gnons de ses débauches, que des complices ou des approbateurs de ses criminelles turpitudes.

« Il resta un moment comme frappé de stupeur devant la fermeté hostile de mon attitude, puis il fit lentement demi-tour, et, trébuchant, chancelant de la double perturbation de son ivresse et de son impuissante colère, il se dirigea vers le château en grommelant entre ses dents des menaces terribles et des injures grossières, qui me laissèrent aussi indifférent les unes que les autres, comme il est aisé de le comprendre dans la situation où je me trouvais.

« Je ne songeais qu'à la malheureuse Delphine, toujours rent versée sur mon bras gauche, et non moins immobile et froide que si elle eût été déjà frappée par la mort. « Le bruit de cette scène de violence, bien qu'elle n'eût pas

été longue, avait promplement arraché à son sommeil mon brave Brise-Tout, qui ne dormait jamais que d'un oeil, et, au grand soulagement de mon cour, anxieux au dernier point, ainsi que vous devez le penser, des suites de cette terrible catastrophe, j'eus l'indicible satisfaction de voir accourir à mon aide ce fidèle compagnon de mes infortunes.

« Quelques mois sustirent pour éclairer, autant que cela était nécessaire, l'excellente créature dont l'intelligent et énergique concours ne m'avait jamais fait défaut dans aucune de mes nombreuses détresses. Elle prit Delphine dans ses bras, avec toutes les tendres précautions d'une mère et elle la transporta dans po

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tre maison, où je me barricadai du mieux que je pus, aussitôt que nous en eûmes franchi le seuil.

Puis, pendant que Brise-Tout allait déposer sur le lit de la chambre qu'il occupait la pauvre jeune fille, que le mouvement n'avait pas ranimée, je rassemblais à la hâte toutes mes armes à feu, au nombre d'une douzaine, tant fusils que pistolets, et je les déposais avec des munitions à la portée des différentes issues de notre demeure contre lesquelles le misérable intendant pouvait diriger une attaque avant que le retour de sa raison lui eût démontré les inconvénients d'une telle aggravation de son crime de rapt.

« Le cas échéant, j'étais décidé à ne le laisser arriver jusqu'à Delphine, vivante ou morte, qu'en passant sur mon cadavre et sur celui de Brise-Tout, dont le dévouement ne me semblait pas plus douteux

que

le mien. « Une des plus grandes souffrances de cette terrible nuit fut l'obligation que je m'imposai tout d'abord de rester dans l'ignorance de ce qui se passait dans la chambre de Brise-Tout, pour veiller sans relâche à tout ce qui pouvait nous menacer du dehors. Mon brave piqueur venait bien de temps en temps me jeter quelques mots à la porte, mais encore qu'il m'eût appris, dans une de ces brèves communications, que Delphine avait donné à plusieurs reprises de faibles signes de vie, mes inquiétudes n'en étaient pas moins toujours horribles, car l'existence de cette malheureuse enfant assurée, que de choses il me restait encore à redouter pour elle et pour son respectable aïeul, déjà sans doute au désespoir de sa disparition.

« Lorsque le jour fut grand et qu'il n'y eut plus de surprise à craindre, j'allai frapper discrètement à la porte de Brise-Tout. Elle vit me dit-il ;

elle parle; mais ses paroles sont plus effrayantes que son silence..... Je crois

que

la

pauvre enfant a perdu la raison.

C'est un des malheurs que je prévoyais pour elle! — m'écriai-je. — Que faire, mon Dieu ?

« - Courez à Wilna, monsieur; ramenez-en un médecin et une garde-malade, et, quand ils seront ici avec vous, moi, je m'en irai prévenir son grand-père.

Mais si ce misérable vient la reprendre pendant mon absence?

« — Je la défendrai jusqu'à la dernière extrémité, et si je ne la

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