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UNE VISITE CHEZ BOU-AKAS

SOUVENIRS D'AFRIQUE (1855.)

Qui n'a entendu parler du chef arabe Bou-Akas, surtout parmi ceux qui ont visité l'Algérie et la province de Constantine ? Comme beaucoup de nos lecteurs peuvent cependant ne pas le connaître, je vais chercher à esquisser le portrait de cet homme, qui ne fut pas sans influence parmi les Arabes, dans la lutte qu'ils soutinrent tant d'années contre notre domination : même, après la sou. mission d'Abd-el-Kader et d'une grande partie des tribus qui ne reconnaissaient pas l'autorité de l'émir, Bou-Akas conserva son indépendance, et le vaste pays du Ferdjioua, situé à l'ouest de Constantine, à l'entrée de la Grande-Kabylie, le considérait comme son unique chef et obéissait à ses lois. Monseigneur le duc d'Aumale, gouverneur de la province, ne put même jamais obtenir que ce chef vint s'humilier devant lui, qui était le fils du sultan des Français. Après sa soumission, Bou-Akas était aussi une sorte de sultan, car, à nos portes, un signe de son doigt faisait tomber une tête, sans qu'il s'embarrassât autrement de notre voisinage.

Bou-Akas, aujourd'hui, est un de nos fidèles feudataires; je me sers de cette expression, parce qu'elle peint mieux l'idée d'un grand commandement, et que là où son pouvoir s'exerce, on lui obéit comme au seul maître. Ce chef reste peut-être le seul représentant de la grande puissance des kalifats, établie avant la conquête française. La France, avec raison, tend toujours à fractionner les commandements, et les enfants du vieux chef Mokrani, kalifat de la Medjana, ont vu à la mort de leur père, cette grande unité de commandement rompue et partagée entre eux. Aussi, dans quelques années n'en restera-t-il plus aucun vestige : ce fut donc un grand bonheur pour moi d'avoir pu jouir, à l'époque où cet État existait encore, de l'hospitalité du grand chef Bou-Akas, un vrai marquis de Carabas quand une fois on avait mis le pied sur ses domaines. On ne disait pas de lui, comme du roi des Espagnes, que le soleil ne se couchait jamais dans ses États, mais on pouvait s'y promener longtemps sans craindre de changer de maître, car sa protection, dès que vous étiez son hôte, équivalait à un firman du Grand-Seigneur et vous couvrait d'une égide invulnérable. Au reste, Bou-Akas avait toutes les allures d'un grand chef; sa taille, sa figure sévère, qui, quand elle se déridait, reflétait la plus charmante douceur; son weil intelligent, enfin un je sais quoi d'aristocratique répandu sur toute sa personne, décélait au premier abord l'homme prédestiné au commandement; celui qui porte au front ce signe précurseur de la domination sur les autres : l'énergie et la volonté. Tel était Sidi-Bou-Akas, seigneur suzerain du Ferdjioua.

Appelé, dans l'année 1855, à faire une tournée dans les smalas des spahis du 3. régiment, je dus à l'obligeance du général Desvaux de recevoir une lettre pour Sidi-Bou-Akas. J'avais souvent exprimé le désir de voir de près cette grande figure arabe, et le général, avec une bonté parfaite, s'empressa de donner satisfaction à ma curiosité. Je partis donc un matin du mois de mai 1855.

Avant d'arriver aux tentes du chef du Ferdjioua, je ne puis résister au besoin de raconter quelques épisodes du petit voyage militaire qui précéda mon entrevue avec lui. Mes lecteurs me pardonneront si je tiens un peu du braconnier, toujours tenté que je suis de sortir de mon propre terrain, pour butiner à droite et à gauche.

Quoique habitant l'Afrique depuis longtemps déjà, je n'avais jamais eu la chance de rencontrer un lion à l'état naturel, jouissant de la liberté, le plus légitime apanage du roi des animaux, que je ne connaissais qu'au travers de ces affreux barreaux, devant lesquels les badauds parisiens et étrangers contemplent au Jardin-des-Plantes le magnifique prisonnier. Bien des fois, dans mes campagnes et dans nos courses, j'avais recherché avec avidité la rencontre d'un vrai lion, se promenant libre et sans fers; ce bonheur m'avait toujours été refusé. Sur la Tasna, je crus pourtant toucher au moment fortuné. Trois fois mon chasseur, qui chaque matin en voyait un au bout de sa faucille, en allant couper du vert, accourut m'avertir; j'eus beau faire diligence, j'arrivai toujours trop tard ! il fallut me contenter de reconnaître les volcelets de ces monstres, et ce genre d'étude ne m'a pas fait défaut, car un soir, après une pluie d'orage, sur le sable d'une petite rivière, dans la province d’Oran, je pus examiner les traces d'un lion, dont le pied n'aurait certainement pas tenu dans la gamelle d'ordinaire d'un soldat. J'étais blasé cependant sur les volcelets; ma fantaisie plus exigeante, courait toujours au devant de l'animal par corps.

Arrivé sur les bords de la Seybouse, dans la direction de la Calle ; je m'arrêtai à la cabane du préposé au bac :

Oserai-je avouer que ce fut autant par gourmandise que par nécessité. Ce gardien, qui appartenait au génie, avait un talent tout spécial pour la préparation et la salaison de quartiers de sangliers qu'il entassait dans des barriques, et dont il faisait des jambons fort estimés dans la colonie.

La route que je venais de faire m'avait mis en grand appétit, etje résolus de faire connaissance avec les jambons du bonhomme, aussi bien qu'avec les innombrables histoires de sangliers qu'il racontait; histoires à faire bouillir le sang dans les veines d'un chasseur.

Il tuait une si grande quantité de ces animaux dans un marais qui était tout proche, qu'il les empilait en morceaux dans ses barriques, absolument comme les pêcheurs du Croisic procèdent avec les sardines; je dois ajouter qu'il lui arrivait de temps en temps de saler son propre bien. Mon homme avait eu l'idée d'élever des cochons domestiques; mais la sagesse de ses élèves n'avait pas su résister au mauvais exemple des sangliers leurs voisins, et tous avaient décampé un beau matin. Renonçant à la civilisation, à l'instar des peuples qui, trop avancés sur ce point, retournent à la barbarie, les cochons s'étaient fait sangliers et partageaient les fouilles du marais voisin avec leurs sauvages congénères.

Le vieux troupier, victime de la désertion, s'en vengeait en massacrant sans pitié tout ce qui lui tombait sous la main, et civilisés ou non arrivaient tous au même tonneau. Or donc,l'heure avancée du jour m'autorisant à ne pas pousser plus loin, je fis établir ma tente près de la cabane et je devins l’hôte du passeur, saleur de sangliers.

Tout en savourant quelques grillades, je vins à mettre la conversation sur les lions et sur le grand désir que j'avais d’en voir un.

Ma foi, me dit le soldat, puisque vous avez attendu dix ans, c'est assez comme cela, mon colonel, et, foi de Picard (c'était un Picard), je vous en montrerai un cette nuit. Il n'y a pas plus de deux jours qu'il a suivi un de vos spahis, qui portait la correspondance, jusque sur les bords de la rivière de l'autre côté. Comme mon bac se trouvait de ce côté-ci, je sortis aux cris de dé

tresse du cavalier; je passai sur l'autre bord: le lion restait tranquillement assis à quelques pas du spahis ; mais quand il me vit aborder, il s'en fut en nous tournant le dos et en tortillant de la queue, comme M. du Botdéru, dans la chanson que vous savez, vous qui êtes chasseur, mon colonel.

Très-bien! très-bien! mon garçon; mais qui donc vous a appris ce Marlborough des chasseurs ?

Parbleu! mon père, qui était chez le prince de Condé, et qui me sifflait la fanfare tous les soirs pour m'endormir.

Alors, vous avez connu le prince des veneurs ? répliquai-je.

Je crois bien; il me donnait toujours une petite tape sur la joue avec son fouet de chasse et m'appelait Bébé, un mot qu'il avait rapporté d'Angleterre.

Alors, mon ami, une poignée de main en souvenir du grand homme; et, maintenant, à quand le lion ?

- A ce soir, mon colonel, comme je vous l'ai dit, au clair de lune. Voyez-vous de l'autre côté cette allée s'enfonçant dans la forêt, qui est fameuse, par parenthèse, pour la bécasse; eh bien ! cette allée, ce sont ses galeries; tous les soirs il se promène en flânant; je vous passerai dans mon bac, et votre cheval avec vous, et nous ne tarderons pas, une fois arrivés, à rencontrer celui que nous cherchons. Seulement, mon colonel, vous me permettrez de vous accompagner; car, dans ces sortes de visites, il est toujours bon d'avoir un témoin.

Tope! lui dis-je; c'est conclu, et nous nous mîmes en devoir de bourrer deux bonnes pipes et de deviser en attendant.

Vers onze heures, je pris place dans le bac, et le passeur, après y avoir fait entrer mon cheval, s'établit à son poste et nous nous mîmes en route pour les bords opposés de la rivière. Je pense avoir, comme un autre, ma petite dose de courage ; mais j'avoue sincèrement que, dans cette occasion, à mesure que j'approchais du terme de la navigation, j'aurais autant aimé suivre que couper le fil de l'eau; j'allais donc me trouver face à face avec le roi des forêts, et je sentais déjà se glisser en moi un certain respect craintif pour Sa Majesté. Je n'étais en fait ni Gérard, ni Bombonel, et, dans les braves, il y a des nuances ; car, comme disait un jour un zouave, dont je surpris la conversation : « On dit que celui-ci, que celui-là est très-brave; je voudrais le voir travailler. » J'avais couru au devant l'épreuve, c'était un devoir detenir bon. Je fis donc appel à toute mon énergie. Enfin, nous abordâmes. Je sautai à terre; mon cheval m'ayant étéamené, jeme mis en selle, et, suivi de mon compagnon, je m'engageai dans l'allée. Je marchais au pas depuis quelques minutes, lorsque le passeur tira violemment mon cheval par la queue :

Tenez, me dit-il à voix basse, j'entends un bruit dans ce fourré, ce doit être lui !

Mon cheval, qui, si l'on en croit ce que l'on dit de la terreur qu'inspire la présence du lion à tous les animaux, eût dû se montrer fort agité, était, au contraire, le plus calme de nous trois et ne semblait nullement s'inquiéter du voisinage. J'attendis encore un instant; bref, comme je ne voulais pas paraître en reste, je pris mon courage à quatre mains, et je piquai sur le buisson.

A peine avais-je fait quelques pas dans le fourré, que j'entendis, en note de contre-alto, éclater la voix du compagnon de Balâam. Quelle métamorphose, mais aussi quel bon éclat de rire ! C'était un misérable âne, qui, tout pelé, tout rogneux, accourait au devant de nous.

Tel était, chers confrères, ce lion terrible qui avait suivi le spahis, sans doute dans l'espoir de partager la pitance de son cheval.

Nous rentrâmes aussitôt, moi me plaignant très-haut de ma mauvaise chance, mais assez content, au fond, de ce changement à vue; seulement, je me promis bien de n'écouter plus qu'avec circonspection les histoires de soldat sur les lions, avec variantes sur M. du Botdéru.

Après avoir pris congé de mon passeur, et l'avoir engagé à imiter la clairvoyance du gendarme, je me remis en route, renonçant définitivement au lion en liberté, mais du moins espérant encore entendre le rugissement de celui que je ne pouvais voir. Je voyageai donc en caressant cette douce et dernière illusion.

Ma foi ! mon colonel, vous tombez ici fort à propos, me dit l'officier de la première smala où je m'arrêtai. Tous les soirs, depuis quelques jours, un grand lion fait sa nuit dans le voisinage et nous donne un concert qui vous ravira. Si ce soir vous ne craignez pas une petite veillée militaire, je serais charmé de vous le faire entendre.

J'eus confiance, j'acceptai, et naturellement je n'entendis rien. Le lendemain, ne voulant plus m'y laisser prendre, je fus tranquillement me coucher à l'heure ordinaire et je m'endormis du sommeil du juste.

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