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Eh bien! mon colonel, j'espère que cette fois vous l'avez entendu, me dit le lendemain l'officier en entrant chez moi.

Entendu quoi ?
Mais le lion.

Ah! laissez-moi donc tranquille avec vos plaisanteries. J'ai dormi comme un bienheureux, mais je n'ai pas l'oreille assez dure pour ne pas être éveillé à pareille musique.

- Vous ne voulez donc pas y croire, mon colonel ? - Ma foil non, je ne crois plus à rien en matière de lion.

- Eh bien ! mon colonel, ce matin, à déjeuner, je vous convertirai à la croyance.

Effectivement au déjeuner, l'officier qui regardait à la porte de la tente sous laquelle nous déjeunions, héla un sous-officier du génie, qui inspectait les travaux du Bordj et surveillait les ouvriers a Sergent, lui dit-il, racontez donc au colonel l'histoire qui nous est arrivée il y a trois jours avec le lion. » A peine eut-il prononcé ces mots, que le visage du sous-officier se couvrit d'une pâleur subite, et que je vis ses cheveux se dresser graduellement sur sa tête; il parait que ce souvenir lui était peu agréable, mais par obéissance, comme disent MM. les prévôts d'armes, il commença ainsi son histoire :

J'étais allé il y a trois jours avec un des ouvriers maçons chasser, dans ce petit bois à côté, des petits oiseaux pour notre diner. Comme nous revenions à la smala vers l'entrée de la nuit, par un petit sentier qui descendait au Bordj, moi devant et le maçon après moi. Tout à coup je me sentis tirer par les pans de ma capote ; je crus que mon compagnon trébuchait et cherchait un point d'appui; mais la maneuvre s'étant répétée, je me retournai pour en savoir la cause. Je vis mon compagnon, vert de peur, et les dents lui claquant dans la bouche, me désigner du doigt quelque chose qui marchait derrière lui. C'était un énorme lion. J'avisai de suite un petit poirier sauvage et je grimpai tout en haut. Le maçon me suivit dans mon ascension, et nous voilà tous deux perchés comme des perroquets. Quant au lion, il s'arrêta, nous considéra avec ses grands yeux, et poussant un soupir probablement de contrariété de nous voir si haut, il se coucha au pied du poirier. Le maçon, de son second étage, me demanda si j'avais encore mon fusil chargé.

- Oui, lui répondis-je, mais à quoi bon.
Eh bien ! tandis qu'il nous regarde, tirez-lui dans l'oeil;

, pendant qu'il sera aveuglé du coup, nous descendrons et nous jouerons des jambes.

Farceur, lui dis-je, cela vous va bien de plaisanter, vous êtes de la couleur de votre mortier. Attendons. Bref,nons attendîmes quatre heures. Comme je commençais à avoir des crampes, je criai à l'autre de se déranger un peu, que j'allais descendre

Ah! ne faites pas cela, s'écria le maçon se cramponnant après mes jambes et m'appelant son général, il vous mangera sous mes yeux, je perdrai la tête, et je serai dévoré comme vous.

Le lion restait toujours au pied de son garde-manger, quand tout à coup nous entendimes des cris, nous aperçûmes des lumières : c'étaient les gens du Bordj qui, inquiets de ne pas nous voir rentrer, battaient le bois en tous sens. Nous nous mîmes aussitôt de la partie et nous criâmes plus fort que les autres. Enfin, nos libératcurs arrivèrent. Quant au lion, il s'était donné de l'air en entendant tout ce tapage.

Voilà mon histoire, mon colonel, et le pauvre garçon essuya du revers de sa main les gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

Je dus me rendre à l'évidence; il y avait eu un lion, mais je n'eus jamais la chance de le voir ni même de l'entendre.

Je continuai ma tournée pendant quelques jours, puis je me mis en mesure d'aller remettre ma lettre à Bou-Akas, et je me dirigeai vers les domaines de ce grand seigneur arabe.

Je tombai un jour vers les midi dans la belle vallée du Ferdjioua ; là était assis le vaste campement de Bou-Akas. Quand j'arrivai aux tentes, un grand nègre de six pieds, d'assez mauvaise figure, vint m'aider à descendre de cheval; puis je fis demander par mes spahis la tente du grand chef : il était absent, mais il devait rentrer dans la soirée. Son jeune neveu, Si-Ahmet, charmant jeune homme, vint au devant de moi, me fit entrer dans sa tente, me fit apporter toutes sortes de rafraichissements, et je restai à causer avec lui jusqu'à l'arrivée de son oncle. Tout à coup une grande rumeur se fit dans le camp; Si-Ahmet se leva, écouta et puis se lança hors de la tente. Tout ce bruit étrange annonçait l'approche de Bou-Akas; sa présence faisait tout rentrersous terre; je sortis aussitôt et j'aperçus un'Arabe coiffé de ces grands chapeaux de paille comme en portent les Arabes par-dessus leur capuchon pendant les chaleurs de l'été. Ce cavalier, monté sur une mule, arrivait au petit trot vers moi; c'était Bou-Akas seigneur suzerain du Ferdjioua. Un spahis s'avança, lui annonça ma visite et le message dont j'étais porteur. Je remis la lettre à Bou-Akas, qui la prit, me regarda d'un air assez hautain, puis continua sa course et regagna sa tente. J'étais peu flatté de l'accueil, mais j'en eus bientôt l'explication; le soleil était sur le point de disparaître derrière les grandes montagnes de la Kabylie, c'était l'heure de la prière.

Assis sur un pliant, à l'entrée d'une tente, j'entendis bientôt des chants doux et mélancoliques : c'était l'hymne du soir. Bou-Akas, entre deux de ses fidèles, ayant toute cette population groupée derrière lui à ciel découvert, invoquait cette toute puissance qu'adorent tous les peuples dans des cultes différents. Ce spectacle, par cette belle soirée, éclairé par ce magnifique soleil couchant de l'Afrique, ces chants qui portaient à la rêverie, tout contribuait à jeter mon esprit dans une enivrante extase.

La prière achevée, Bou-Akas, accompagné de Ramdan, son chaouch, son serviteurintime, leconfident de ses pensées et son éternel compagnon, s'avança vers moi. L'expression de sa figure n'était plus la même, une douceur inexprimable était répandue sur ses traits; il me tendit la main ; j'étais devenu son hôte. Il fit apporter un énorme et succulent plat de couscoussou, me convia à manger, et s'asseyant près de moi, assista à mon repas, sans rien prendre, suivant l'usage des Arabes,

Le repas terminé, il me fit par son interprète force compliments sur le général Desvaux, à l'obligeance duquel je devais ma lettre, me dit que j'étais son ami et que je pouvais me considérer comme un membre de sa famille. Puis se retirant avecungrand air de dignité, il me laissa seul. J'avais pu considérer à mon aise cette belle tête d'un des plus grands chefs arabes d'alors, ainsi que celle de son compagnon Ramdan, et je vais chercher à les dépeindre tous deux.

Bou-Akas est un grand Arabe, aux traits remplis de distinction; son wil doux quand il le veut, doit être terrible dans la colère, sous ces sourcils épais quiombragentles éclairs desesyeux; sa bouche est superbe et dédaigneuse, comme celle de beaucoup dechefs, accoutumés à voir tout plier sous leur volonté; mais quand l'expression en est amicale elle prête à sa physionomie une gracieuseté charmante : tel m'apparut Bou-Akas après la prière du soir. Quant à Ramdan, c'était un type à part; grand, un peu épais dans sa taille, d'une figure terrible qu'un énorme coup de yatagan ou de sabre ne contribue pas à adoucir, cette tête eût pu servir à mo

deler Olivier-le-Daim ; il avait dû exécuter à la lettre bien de terribles sentences lors de la toute puissance de son maître, le voisinage de l'armée française lui avait enlevé sans doute beaucoup de son prestige ; mais que de mystères se sont passés là, que les Bureaux arabes n'ont jamais pu pénétrer. Sous ces traits sévères Ramdan cachait un cour d'or, il obéissait comme obéit l'esclave; mais je l'ai bien connu depuis, et je fus son ami. Au reste le chaouch arabe n'est point le bourreau des nations civilisées et n'emporte point avec lui la même répulsion : qui n'a connu à Constantine le fameux Braham Chaouch sous-officier du 3° de spahis, le chaouch du général Négrier, qui fit tomber 22 têtes dans une matinée à la porte Valée; ce qui ne l'empêchait pas, l'exécution ou plutôt sa mission accomplie, de regarder en souriant les enfants qui jouaient aux billes ! C'était à qui lui tendrait la main, à ce vieux serviteur de la France. Braham-Chaouch n'était point le bourreau, c'était la volonté, la loi du général français, si puissant alors qu'à dix lieues à la ronde, un soldat pouvait se promener sans armes en toute sécurité.

Je restai trois jours sous la tente hospitalière de Bou-Akas; et comme il savait que j'aimais la chasse, il fit monter une partie dans les marais qui environnaient son campement et où il y avait beaucoup de sangliers, mais j'eus la bonne fortune de faire une autre chasse à laquelle je ne m'attendais pas et qui me divertit beaucoup. Les Arabes en parcourant les roseaux avaient reconnu la présence d'un chat sauvage, on résolut de chercher à le prendre avec les scèlegh ou lévriers d'Afrique.

Un beau matin, en compagnie de Si-Ahmet neveu de Bou-Akas. cavalier accompli, de Ramdan, qui ne me quittait plus, de plusieurs cavaliers arabes et des lévriers, nous partîmes pour chercher querelle au matou. Nous avions foulé le marais dans tous les sens sans même voir un sanglier; quand nous vimes nos Arabes courrant sur les bords du marais et poussant de ces cris comme ils savent en pousser; ils avaient lancé le chat sauvage, qui bondissait devant eux. Les chiens, animés par les cris et par les

de fusil qui partaient de tous les côtés, se jettent dans les roseaux et la chasse commence. Comme le chat se dérobait souvent aux lévriers dans les intervalles des grands roseaux qui couvraient le marais, il n'y avait de débuché que quand le terrain était uni; mais l'animal chassé avait bientôt regagné ses fourrés, et la lutte recommençait. Tout à coup, nous voyons un des lévriers sortir du marais, hurlant, la queue entre les jambes, et portant sur son dos le chat qui, à l'imitation des singes savants de l'Hippodrome, s'était mis en selle, et le stimulait à coup de griffes. Un hourra général accueillit ce spectacle aussi bouffon qu'étrange, et un débucher superbe nous fut offert; pendant un quart d'heure le chat tint la corde, mais se voyant sur le point d'être atteint, il avisa un gros caroubier, prit son élan, et grimpant dans l'arbre se débarrassa de sa monture. Nous arrivâmes tous au caroubier, au milieu des accès de la gaieté la plus folle, et Si-Ahmet, la carabine haute, ayant visé la bête entre deux branches, lacha son coup, qui la fit rouler à nos pieds. Ce chat était énorme, il mesurait un mètre de la tête à la queue. Nous l'emportâmes en triomphe, eton me fit cadeau de la peau pour m'en faire une gébira ou sabretache arabe; je l'ai donnée depuis à un officier qui souffrait de rhumatismes dans les épaules et qui s'en est fort bien trouvé.

coups

Le lendemain, je quittai Bou-Akas; ce vénérable chef vint me souhaiter bonne route, et le grand nègre m'amena un cheval magnifique qu'il m'offrit comme cadeau de mon hôte; je fis bien pourtant de ne pas le monter tout de suite comme Bou-Akas m'en priait, car il a tué un cavalier de remonte, et cassé les jambes à un sous-officier du 1er chasseurs d'Afrique; j'ai dû le vendre à Alger, où il était bien connu sous le nom du cheval du colonel. La diligence d'Alger à Blidah en a eu raison depuis. Si je l’eusse monté il est fort probable que je n'aurais pas eu le plaisir de vous raconter cessouvenirs de 1855, en réclamant toute votre indulgence.

VICOMTE DE NOÉ.

ÉCHOS DE LA VÉNERIE ET DES CHASSES.

C'est dans les premiers jours d'août que les gros cerfs ont complétement refait leur tête, et c'est habituellement là l'époque à laquelle, dans une vénerie bien administrée, on doit reprendre le cours régulier des chasses. Quelques équipages ouvrent la campagne dès la première quinzaine de juillet, au moment où les animaux ont touché au bois ou plutôt ont frayé bruni, pour nous servir de l'expression consacrée : c'était l'usage dans la dernière Vénerie Royale, et nous nous rappelons encore certaine chasse terminée, à la suite d'un débucher, de l'autre côté de Barbeau, près de la petite ferme des Hollains, à laquelle Son Altesse le duc d'Orléans prit part, le 13

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