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anfractuosité du rocher et restâmes là un espace de temps qui nous parut fort long.

Sans compter les ennuis de l'attente, j'avais encore à gourmander le paysan qui ne cessait de me raconter à l'oreille tous les griefs qu'il avait, non-seulement contre les êtres emplumés de cette roché, mais encore contre la race tout entière.

Le Yankee bavard m'assurait, d'une façon énergique, que du temps de son grand-père, vieillard qui avait servi dans les armées de Washington, un enfant âgé de deux ans avait été saisi par un aigle dans l'État du Connecticut, et n'avait dû son salut qu'à la grande difficulté qu'ont ces oiseaux de prendre leur vol sur un terrain plat. Le père de cette innocente victime avait tué le ravisseur à coups de bâton.

Silence donc, lui disais-je, les aigles voient et entendent de loin.

N'ayez aucune crainte, répondait-il , j'ai l'oeil au guet, et quand l'instant sera venu je ne soufflerai plus mot.

Je mis la main sur la bouche du Yankee, et, levant les yeux, j'aperçus sur le bord du rocher, au milieu de quelques brindilles de bois, deux aiglons dont les baitements d'aile et les cris annonçaient la venue du père ou de la mère; point noir dans l'espace, qui bientôt grossit à vue d'oeil et se dessina nettement dans l'azur du ciel.

En quelques secondes, l'aigle s'abattait aussi légèrement que possible sur l'arête de la pierre la plus rapprochée de ses aiglons. Il portait entre ses serres un lambeau de chair crue qu'il se hâta d'offrir à ses enfants, déjà recouverts de plumes et très-hardis.

Au moment où j'avançais la tête pour mieux voir, la femelle parut à son tour dans l'espace et nous aperçut.

Poussant un cri d'alarme, elle laissa tomber la proie qu'elle apportait, et soudain les petits disparurent dans la fente du rocher. Le mâle prit son vol à tire d'aile; mais bientôt, convaincus l'un et l'autre par un instinct que rien ne peut expliquer, que nous ne portions pas d'armes à feu, ils se rapprochèrent en tournoyant au-dessus de nos têtes et en faisant entendre des rugissements sonores qui semblaient être une menace.

Nous nous promimes de revenir le lendemain, munis de nos fusils et de nos carabines ; mais la pluie et la tempête firent rage pendant la nuit et toute la journée suivante, et nous ne pûmes tenter l'expédition que le troisième jour.

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J'avais eu soin de suggérer à mes camarades la bonne pensée d'emporter des échelles de cordes et tout un attirail d'escalade, et tandis que quelques-uns des gens de la ferme gravissaient le sommet de la montagne, les autres se postaient au pied du rocher.

Dix heures s'écoulèrent sans qu'il nous fût possible de rien voir à l'horizon, et quand, à l'aide des échelles, on descendit jusqu'au nid, on trouva la place vide.

Les aigles, avec leur sagacité ordinaire, avaient mis le temps à profit et emporté leur progéniture dans quelque retraite plus sûre, loin des investigations humaines.

BÉNÉDICT-HENRY RÉVOIL.

(La fin au prochain numéro.)

TOMK XXIX, — 2 SEMESTRE 1860.

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BADE ET SES LOISIRS EN 1860.

« Nocte pluit totâ ; redeunt spectacula mane; « Divisum Imperium cùm Jove Cæsar habet.»

Il en est à Bade, sous le règne de M. Bénazet, tout à fait comme à Rome sous celui de César-Auguste: qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il tonne, les spectacles, les concerts, les fêtes s'y succèdent sans interruption; le plaisir y défie les éléments conjurés; la tempête déchaînée aurait beau gronder au debors, que sa voix toute-puissante ne dominerait pas les accords de l'orchestre, et ne ferait pas perdre une mesure aux blondes Willis qu'entraîne dans un tourbillon rapide, au milieu de ce splendide Salon des Roses, sous ces flots de luinières et de fleurs, le cor magique d'Arban ou l'enivrante harmonie de la musique allemande. Proclamons-le donc sans hésiter, comme jadis le Cygne de Mantoue, M. Bénazet est un Demi-Dieu dont il faut reconnaître la supériorité et la puissance; je ne sais même pas entre nous, si César était de taille à lutter avec lui, puisque Jupiter partageait son sceptre, tandis que l'intelligent administrateur de Bade ne cède à personne au monde la plus minime partie des soins de son empire.

Nous ne reviendrons pas ici sur tous les éléments de succès que Bade, ce séjour enchanté auquel il ne manquait que son Congrès d'Empereurs et de Rois pour en faire un lieu désormais histoique, a su réunir cette année pour charmer les loisirs des quarante mille visiteurs dont le journal de notre spiriluel confrère, Charles Lalleinand, l'Illustration de Bade et d'Alsace, a déjà constaté la présence depuis le mois de mai dernier. Nommer, parmi les comédiens engagés pour cette saison, MM. Régnier et Bressant, mesdames Augustine et Madeleine Brohan, de la Comédie-Française; MM. Félix, Lagrange et Kime, du Vaudeville; citer, parmi les chanteurs, MM. Bonnehée et Renard de l'Académie impériale de musique, MM. Roger, Sainte-Foy, Crosti, Bussine et Balanqué, de l'Opéra-Comique; mesdaines Miolhan-Carvalho, mesdemoiselles Marimon et Battu ; avoir à choisir, comme instrumentistes, entre Sivori, Piatti, Sighicelli, Battu, Vieuxtemps, Vivier et la charmante mademoiselle Labeda, la pianiste; en fait de pièces nouvelles, constater déjà deux légitimes succès, le marquis Jacquot, cette fine esquisse de mæurs républicaines de notre ami Edouard Martin, et la Colombe, ce ravissant opéra de Gounod, dont le poëme, dû à la collaboration de deux hommes d'esprit, a été si bien interprété ar les artistes de talent auxquels l'exécution en avait été confiée dès l'année dernière ; n'est-ce pas cent fois plus qu'il n'en faut pour justifier la foule qui se succède chaque jour dans cette délicieuse oasis, dont toute l'aristocratie touriste, du Nord au Midi, a désormais adopté la route?

Nous venons de dire, en passant, que la distribution des rôles de la Colombe remontait à l'année dernière. Ce détail, insignifiant en lui-même, amène tout naturellement ici sous notre plume une petite anecdote pleine de délicatesse et de sentiment, dont le héros, M. Bénazet, nous pardonnera, en dépit de cette modestie qui le porte à toujours s'effacer, de nous faire le narrateur indiscret.

L'opéra de Gounod date de 1859. Nous nous trouvions chez Roger au moment où il venait de signer son engagement pour Bade, et d'accepter le rôle, si bien dans son emploi, du jeune et brillant Horace. La pièce devait être représentée à la fin d'août, il y a juste un an. On sait quel funeste accident faillit, à quelque temps de là, priver la scène de notre éminent artiste. Six semaines couché sur son lit de douleur, entre la vie et la mort, en proie nuit et jour aux plus cruelles tortures, Roger dut croire le premier, ainsi que ses nombreux amis, que s'il revenait jamais à l'existence, sa carrière théâtrale était finie; et certes, dans cette âme d'élite, si pleine en ce moment critique de résignation et de courage, il serait bien difficile de dire quelle fut la souffrance la plus forte, de la douleur physique ou de l'abattement moral. La mort laisserait-elle échapper sa proie, et dans cette hypothèse peu probable, quelle destinée, quel avenir seraient réservés désormais à l'acteur aimé du public, si. cruellement frappé dans toute la force du talent, si brusquement arrêté au milieu de sa marche ascendante? O lente agonie du corps et de l'esprit! Adieux à la vie, adieux à l'art. Si jamais lutte intérieure a dû éprouver un homme même le plus fortement trempé, c'est assurément celle-là. Eh bien ! dès le principe et avec ce sentiment chevaleresque qui caractérise une nature d'élite, M. Bénazet comprit le danger de la situation; or, se faisant le médecin moral du pauvre blessé (qui sait si ce n'est pas là tout le secret de celle résurrection inespérée), il envoya dire à Roger qu'il n'eût point à se tourmenter, que l'opéra de la Colombe, tout prêt à être monté, serait remis à l'année suivante et qu'aucun autre artiste ne le jouerait que lui, après guérison complète. Ce trait est d'autant plus délicat que , l'an passé, par suite des événements qui agitaient alors l'Europe entière, Bade avait plus que jamais besoin de toutes ses ressources pour distraire un public absorbé par de graves préoccupations politiques, et qu'il eût été à cette époque d'une économie bien entendue de remplacer l'acteur principal plutôt que d'ajourner la pièce.

Ceci dit entre parenthèse, à l'honneur du maître du lieu, un grand scigneur dans toute l'acception du mot, qui n'a rien, comme vous le voyez, des directeurs ou des entrepreneurs vulgaires, allons droit au but, et laissant de côté tous les éléments de plaisir qu'a su réunir à grands frais, dans un même centre d'attraction, une main intelligente et prodigue, surprises perpétuelles, merveilles de plus belles en plus belles que tant d'autres vous ont énumérées complaisam ment avant nous, entrons dans notre véritable domaine et parlons un peu des Courses et des Chasses.

Les courses de Bade qui datent d'hier, c'est leur troisième année qui commence, sont incontestablement, à part celles d’Epsom et d'Ascott, l'une des plus brillantes réunions auxquelles puisse assister un véritable amateur du Turf. Nous avons décrit dans le temps l'hippodrome d'Iffezheim et le merveilleux spectacle que présentent ses abords, au milieu de ce va-et-vient de piétons, de cavaliers, de voitures qui y affluent de toutes parts, véritable marée humaine, aux costumes bariolés, aux uniformes bleus et blancs, aux riches et gracieuses toilettes. Ainsi que nous l'avons annoncé déjà, ces courses auront lieu cette année les 3, 6 et 10 septembre et laisseront bien loin derrière elles, comme éclat, celles de 1858 et de 1859, leurs ainées. Sans parler ici du mérite des chevaux engagés, rien que le chiffre total des prix à disputer dans ces trois mémorables journées s'élève à 51,500 fr. sans compter un objet d'art ajouté au grand prix de la ville de Bade et offert par son altesse le Grand-Duc. L'Angleterre et l'Allemagne se sont mises en frais pour nous envoyer leurs plus célèbres chevaux; elles seront dignement représentées dans la lice. Espérons que notre Jockey-Club parisien se piquera de son côté d'une noble émulation et que l'honneur de ce congrès hippique restera encore à la France.

Le 5 septembre, dans l'intervalle des deux premiers jours de courses, aura lieu à Sandweier, sur une piste nouvelle disposée tout exprès, un grand Steeple-chase dont le prix, 0,450 francs, est le produit d'une souscription organisée entre une société d'amateurs parmi lesquels figurent plusieurs princes régnants, et qui ne sera disputé que par des gentlemen pur sang.

En attendant le Partez officiel de M. Mackenzie-Grièves, l'un des trois honorables commissaires de ces luttes que tant de jolies mains vont applaudir; entendez-vous cette fusillade, sentez-vous cette odeur de poudre ? Depuis jeudi dernier, 23 août, un feu meurtrier retentil des bords des îles du Rhin jusque dans les plaines d'Iffezheim et d'Oos. La chasse est ouverte; les lièvres éperdus se jettent au bois, les compagnies de perdreaux disséminées rappellent çà et là dans les couverts; et, sur la lisière du taillis voisin, se dérobe sous le nez du chien le coq-faisan, oiseau prudent, toujours filant à pied devant soi, maneuvre habile de marches et contremarches que commande la vieille tactique. Il y aura tout à l'heure une semaine entière que dure ce massacre, vraie guerre de sauvages, dans laquelle on mange les morts au lieu de les enterrer, ce qui dispense d'armistice et de trève. Si l'on en croit les indiscrets, de très-sérieuses escarmouches ont même déjà précédé l'entrée en campagne des troupes régulières, engagements de partisans réservés à quelques chasseurs d'élite, à M. le comte Bra..., à M. le prince Rad..., à MM. Moi. et D.; heureux privilégiés qui abandonnent annuellement, l'un la Touraine, l'autre la Lithuanie, le troisième les plaines giboyeu

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