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« Quant à nos chevaux, ils seraient, neuf fois sur dix, obligés de brouter maintenant l'herbe qui croissait en abondance sur le sol, et pendant les grands froids, qui ne tarderaient pas beaucoup à commencer, de ronger philosophiquement l'écorce tendre des jeunes bouleaux.

« Ces diverses perspectives n'étaient pas fort réjouissantes de leur nature, vous en conviendrez avec moi, Messieurs; cependant elles ne me firent pas reculer, et, dès la matinée suivante, nous nous enfoncions à l'aventure, Brise-Tout et moi, dans les mystérieuses profondeurs de la grande forêt.

« Jamais il ne m'était encore arrivé d'en parcourir une aussi richement pourvue de toutes les espèces de gibier fauve ou noir, dont les noms peuvent vous être connus, en commençant par l'élan et en finissant par le chevreuil. Dans certains cantons, dès que nous avions découplé, nous voyions défiler à notre droite et à notre gauche, comme des régiments qui battent en retraite devant une reconnaissance de l'ennemi, des hardes de cerfs et des bandes de sangliers que nous suivions de l'oreille dans leur fuite longtemps encore après qu'ils avaient disparu à nos regards. Avec des chiens moins bien dressés que les nôtres, une telle abondance d'animaux eût été une véritable désolation; mais notre vaillante et savante petite meute ne faisait pas même l'honneur d'un coup de gueule à toute cette foule illustre, et après vingt minutes de quête tout au plus, nous étions toujours sûrs de mettre un grand vieux loup sur pied, de manière à avoir une chasse vraiment digne de disciples de saint Hubert tels

que nous. « Je ne vous décrirai pas une à une, mes chers amis, toutes les belles expéditions que nous fîmes pendant le reste de l'automne et une partie de l'hiver, qui ne fut pas très-rude cette annéelà. Je glisserai rapidement aussi sur les nombreuses privations que nous eûmes à subir, et sur les épreuves périlleuses d'un autre genre dont je pus me tirer toujours sain et sauf, grâce à la médaille miraculeuse de saint Nicolas que m'avait donnée mon ancienne connaissance le bandit des bois de Lobkowitz. Qu'il vous suffise de savoir que nous dormîmes plus d'une fois sur la gelée, ayant l'estomac vide depuis vingt-quatre heures, et que nous nous vîmes souvent entourés, au moment où nous y pensions le moins, d'hommes armés jusqu'aux dents, qui nous demandaient sans façon la bourse et nos chevaux ou la vie. Mon existence n'était donc

pas

moins rude et farouche que jadis, et de plus elle

avait cessé d'être monotone. Ce temps-là fut vraiment l'âge d'or de ma déplorable destinée.

« De mémoire d'homme, à en croire les bûcherons, charbonniers, gardes et autres habitants de la grande forêt, aucun chasseur aux chiens courants ne l'avait parcourue avant nous, de sorte que quand les hasards d'un courre nous avaient séparés l'un de l'autre, Brise-Tout et moi, nous étions sûrs, si nous entendions retentir dans l'éloignement un son de trompe ou un cri de chien, de ne pas nous tromper en tenant compte de cette circonstance. Une seule fois, je fus induit en erreur par un fait de cette nature, et il en résulta pour moi une singulière rencontre que je veux vous raconter, ne fût-ce que pour jeter un peu de variété dans le récit de mes tristes aventures.

MARQUIS DE FOUDRAS.

(La suite au prochain numéro.)

LES CHASSEURS DE GOURIN.

COMME QUOI M. LE COMTE DU BOTDÉRU, COMPTANT DÉCOUPLER SUR UN VIEUS LOUP, SE VIT OBLIGÉ DE SE RABATTRE SUR UN CHEVREUIL, PAR SUITE D'ONĘ

INDISPOSITION DE M. LE CURÉ.

(Suite). (1)

< ..... Vous tous, mes braves et fidèles compagnons de chasse, vous tous avec lesquels j'ai partagé les rudes fatigues et aussi les enivrantes jouissances du métier, combien n'avez-vous pas compati aux douloureuses anxiétés que j'ai ressenties, toutes les fois qu'un nouvel insuccès venait me confirmer dans la cruelle conviction que ma meute, cette meute que j'avais formée avec tant de soins et tant de peines, cette meute que j'entourais d'une affection sans égale, était incapable de m'aider à remplir le premier, le plus pressant devoir qui m'incombait, la destruction des loups? Certes, si Sa Majesté Très-Chrétienne, qui m'a conféré l'insigne honneur de me nommer au grade si enyié de capitaine de louveterie, était informée de la manière déplorable dont je m'acquitte de la tâche qui m'est confiée, nul doute, Messieurs, que je n'eusse subi la honte d'une destitution, du reste bien méritée, et que je n'eusse vu reporter sur quelqu'autre plus heureux, hélas! et plus digne que moi, les précieuses prérogatives qui font ma gloire et mon bonheur.

« Vous le savez, du reste, Messieurs, c'est grâce à vous que je n'ai pas cédé à cette dure alternative qui me semblait réservée, de déposer aux pieds de Sa Majesté cette commission de louvetier dont je suis si fier, ou de me séparer de ma meute, objet de mes plus chères prédilections. Dans ces conditions difficiles,

(1) C'est au mois de janvier 1860 (livraison du 15), que notre honorable correspondant, M. Paul Jégou du Laz, nous a adressé le conimencement de cet article. Si nos lecteurs ont bonne mémoire, ils se rappelleront que la première partie des Chasseurs de Gourin se terminait par ces mots : « Le comté du Bolderu jeta son fusil sur son épaule; puis, marchant au petit pas au milieu du groupe silencieux des chasseurs, il s'exprima en ces termes : »

l'intérêt que vous voulez bien me porter ne m'a point fait défaut. Vos paroles d'encouragement, pleines de bienveillance et empreintes d'espérances, me sont venues puissamment en aide. Veuillez, mes chers amis, en recevoir mes sincères et cordiaux remerciements. Enfin, le temps des épreuves était écoulé, et j'esperais aujourd'hui même vous ménager une surprise qui aurait fait bondir d'aise vos cours de francs amis et de vrais chasseurs. Cette journée, qui devait ouvrir une ère nouvelle à nos joyeux déplacements, aurait marqué comme la plus belle de ma vie. La fatalité en a décidé autrement. Oyez plutôt :

« C'était il y a environ six semaines; je désirais envoyer une bourriche de gibier au marquis de Kermerrien, l'un de mes plus intimes amis. Il s'agissait du mariage de son héritier de nom et d'armes. Une occasion aussi solennelle ne comportait aucun retard, aucune négligence. J'avais mis en réquisition le ban et l'arrière-ban de mon personnel de chasse. La bourriche, amplement rebondie de perdreaux, de râles, de lièvres et de lapins, ne pouvait convenablement se compléter que par l'addition à ce menu gibier d'un brocard de bonne provenance. Mon piqueur en second, le brave Saint-Pierre, avait été chargé d'en détourner un dans les environs. J'avais été servi à souhait : le rapport de mon homme m'en indiquait un rembûché dans le taillis de Roch'Glass, qui est par sa configuration topographique, un véritable coupegorge. Je m'étais posté à la refuite de Kerhuel : cette refuite est située, vous le savez, dans un vallon distant d'environ un kilomètre de Roch'Glass. Le chevreuil, lancé dans le taillis de ce nom, passe immanquablement au poste que j'avais choisi. La meute avait été découplée, et j'écoutais avec un bonheur que vous savez apprécier les gorges retentissantes de mes vaillants hurleurs. Tout à coup, à mon grand étonnement, la chasse semble dévier de son parcours habituel; l'animal avait appuyé brusquement vers la gauche et prenait la direction de la grande lande de RossNévez. J'étais tout yeux et tout oreilles; mais quelle est ma stupéfaction, quand ma vue, se portant sur le versant en face de mon affût, j'aperçois un loup de forte taille, arpentant vigoureusement la lande de Ross-Névez. Dans ce moment l'émotion avait suspendu l'usage de mes sens; mes yeux étaient couverts d'un voile au travers duquel j'entrevoyais à peine le pelage blanc de mes chiens se détachant sur le fond verdoyant de la lande rase. Mes oreilles tintaient et me reportaient le son confus des gorges de mes chiens; parmi lesquelles il me semblait cependant reconnaître un aigre fausset dominant de temps en temps les bassestailles de mes hurleurs. Sous le poids d'un étonnement indicible, j'étais dans cet état intermédiaire qui n'est ni la veille ni le sommeil. Enfin, par un vigoureux effort de la volonté, je revins à moimême et je dus me convaincre que mes sens n'étaient point le jouet d'une illusion. C'était réellement un vieux loup que mes yeux avaient vu; c'était réellement

c'était réellement la voix harmonieuse de ma meute bien-aimée, acharnée à la poursuite de l'animal, que mes oreilles avait entendue. Un seul point me restait à éclaircir; à qui appartenait cet aigre fausset, dont le son si perçant m'avait frappé? Pour le moment j'en étais réduit aux plus vagues conjectures. La meute avait franchi le point culminant de la lande, et, dès ce moment, la chasse était perdue pour moi : je n'entendais plus rien, je ne voyais plus rien. Mon projet avait été de me borner à tuer un chevreuil au débûché; aussi j'étais à pied et j'avais laissé mon cheval à deux kilomètres de distance. Impossible, par conséquent, de suivre la chasse et de me renseigenr sur le point qui m'intriguait. Je regagnai le château, dans la conviction que je ne tarderais pas à voir Saint-Pierre y rentrer avec la meute. Trois heures s'écoulent et Saint-Pierre n'arrivait point. Enfin, vers quatre heures du soir; c'est-à-dire cinq heures environ après le moment où j'avais vu le loup débûcher, j'entends le son de la trompe de mon homme. Vous devez bien penser, Messieurs, que je m'empressai de me porter au devant du brave Saint-Pierre, Dans mon impatience de tout savoir, je l'accablai d’un tel déluge de questions que le pauvre malheureux en était abasourdi. Enfin, lorsque Saint-Pierre réussit à trouver le moyen de parler, il me raconta qu'au moment où il faisait découpler les chiens d'attaque, ceux-ci avaient immédiatement rallié une sorte de roquel qui menait avec acharnement un animal que lui, Saint-Pierre, supposait être le chevreuil rembûché : le reste de la meute, découplée à ce moment, avait empaumé vigoureusement la voie, et Saint-Pierre n'avait

pas été moins surpris que je ne l'avais été moi-même, quand il apprit par un paysan qui fagotait dans le taillis, que ce n'était point un chevreuil, mais bel et bien un grand loup qui venait de débûcher. La joie du pauvre Saint-Pierre ne saurait s'exprimer quand il ne put douter de la véracité du rapport qu'il venait d'eniendre. La mauvaise chance qui pesait depuis si longtemps sur la meute de son maître bien-aimé allait donc disparaître. Tel

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