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CHASSES DANS L'AMÉRIQUE DU NORD.

La publication d'un nouveau volume de chasses, après celle des ouvrages écrits par les Nemrods du sport français, Elzéar Blaze, d’Houdetot, Deyeux, de Foudras, Delegorgue, Léon Bertrand, et en dernier lieu de Jules Gérard, paraîtra peut-être un acte d'outrecuidance à certains de mes lecteurs. Aussi j'ai cru devoir me disculper de cette faute – si vraiment j'en suis jamais accusé - en plaçant cette courte préface en tête des pages qui vont suivre.

Pendant un séjour de neuf années aux États-Unis - de 1891 à 1849 – ma passion pour les aventures m'a souvent entrafné au milieu de pays déserts, sur des rivages lointains, à la recherche d'oiseaux et de quadrupèdes inconnus à tout chasseur européen. J'ai beaucoup vu, j'ai pris de nombreuses potes, et à l'aide de ma mémoire et de ces documents, j'ai rassemblé pour les offrir à mes frères en saint Hubert, une série de chasses fantastiques dont les acteurs sont des Indiens, des trappeurs, des pionniers, des blancs et des nègres.

La description d'une contrée nouvelle et d'une nature luxuriante, la bizarrerie des faits, le merveilleux du récit, tout n'a paru devoir concourir à rendre mon livre intéressant, et la bienveillance avec laquelle le public a déjà accueilli certains chapitres de ce volume publiés dans des revues et dans des journaux, me fait espérer que, réunies ensemble, mes chasses trouveront encore un accueil favorable.

Je me permettrai de citer un dicton latin bien connu, pour atténuer encore

au besoin - les excentricités de mon livre : Scribitur ad narrandum, non ad probandum, a dit certain auteur, et je traduis cette phrase par le vers suivant, ayant trait à mes Chasses de l'autre monde.

Histoires de chasseurs ne sont pas Evangile. Ce préambule une fois posé, j'entre en matière.

Il n'est pas de pays au monde où la chasse soit plus attrayante qu'en Amérique, surtout pour nous autres Européens, forcés, afin de satisfaire notre passion, de nous munir avant tout d'un port d'armes, d'une action de chasse, d'un permis de commune, d'une muselière pour notre chien, et de mille autres articles indispensables pour défier les procès-verbaux du gendarme, du garde champêtre ou du garde particulier.

Aux États-Unis la chasse est libre partout : procurez-vous un fusil et des munitions, un sac et un chien, aventurez-vous au Nord, au Sud, à l'Est et à l'Ouest, il vous est permis de vous introduire en tout lieu, et personne ne songera à vous empêcher de passer sur ses terres ou de traverser ses bois.

Il n'y a d’entr'actes à ce sport illimité qu'à l'époque des accouplements, - c'est-à-dire du 15 avril au 4 juillet, - et encore, pendant cette période, peut-on tuer lièvres, cerfs, oiseaux de passage, gibier d'eau, ours, panthères et animaux nuisibles. Les seuls oiseaux protégés par la loi du pays sont les perdrix (quails), les coqs de bruyère (grouses), les dindons et surtout les bécasses. Malheur à vous, si vous êtes surpris chassant ces oiseaux en temps prohibé. Le premier messier venu, un simple valet de charrue, vous déclarera un procès-verbal, et vous serez bel et bien condamné par le judge du territoire à une amende de cinq dollars (25 francs), pour chaque long bec découvert au fond de votre gibecière.

Moi qui vous parle, ami lecteur, je me suis vu, certain jour, arrêté par un bûcheron, le 25 juin 1842, à quelques lieues de New-York, ayant onze bécasses dans mes poches ; on me traina à Hastings, devant les autorités, et j'aurais été bel et bien condamné à payer l'énorme amende de deux cent soixante-quinze francs, si je n'eusse prouvé au juge qu'en ma qualité d'étranger, j'ignorais les règlements du pays. Mon excuse fut admise ; j'en fus quitte pour la confiscation de mon gibier, dont le chef de la justice — à ce que j'ai appris plus tard - se hâta de faire un succulent pâté.

La bécasse (woodcock) des États-Unis est plus petite que son congénère d'Europe, et n'a d'autre ressemblance avec le scolopax rusticola que son plumage, dont l'identité est en tout parfaite. Suivez le courant d'un ruisseau, un matin du mois de juillet; aventurez-vous au milieu des fondrières boueuses d'un bois marécageux ou parmi les méandres d'un épais cannier, à chaque pas, votre bon pointer tombera en arrêt, une bécasse se lèvera au bout de son nez: dès ce moment tout dépend de votre adresse.

Un matin, dans le bois de Tarry-Town, sur les bords de l'Hudson, un de mes amis et inoi nous avons, en deux heures de chasse, épuisé nos poudrières et nos sacs à plomb, et ensaché les unes sur les autres cinquantecinq bécasses. Il va sans dire que nous en avions manqué le double.

La perdrix américaine (tetrao coturnix) est de petite taille, à peine grosse comme une énorme caille d'Europe, el son plumage ressemble, à peu de différence près, à celui de nos perdrix grises. Du reste, ce sont mêmes meurs, mêmes habitudes, mêmes ruses, - plus l'instinct de se percher comme des grives lorsque la terre leur paraft trop dangereuse.

Que de fois, sur les hauteurs d'Hoboken, vers la rive droite de l’Hud

són, ou bien encore dans les broussailles de Long-Island, à quelques lieues de New-York, je me suis amusé à poursuivre, de remise en remise, une ou deux compagnies de quails, qui toutes partaient en bloc avec le bruit du tonnerre et ne se dispersaient qu'après avoir compris l'impossibilité de .résister. Le vol de la perdrix américaine est vraiment extraordinaire, je me souviens avoir suivi des yeux, à l'aide d'une lunette de poche, un de ces oiseaux qui traversait l'Hudson et allait se remiser à deux kilomètres de l'endroit de son départ, au milieu d'une foule de joncs placés sur un monticule de sable le long de la berge.

Les coqs de bruyère de l'Amérique du Nord se divisept en deux familles distinctes : les partridges — qui sont d'énormes oiseaux de la grosseur d'une poule - et les pennated grouses (faisans aux pieds pattus), pareils à nos lagopèdes d'Europe, dont les meurs sont en tout semblables à celles des oiseaux du vieux continent. Gomme nos faisans de France, les coqs de bruyère américains vivent au milieu des bois, picorent le grain des ferniers riverains et se font chasser au chien d'arrêt. Il n'est pas rare, dans l'État de Connecticut et surtout dans ceux du Missouri et du Kentucky, d'être forcé de rentrer au logis, car on ne peut plus porter sa gibecière. Du reste, une douzaine de grouses suffit à la charge d'un chasseur. On est libre de retourner, l'après-midi, à la poursuite de ces admirables oiseaux, dont la chair est le plus délicieux manger qui soit au monde.

Et, puisque j'ai effleuré cette question délicate, il m'est impossible de ne point parler d'une espèce de canards nommés canvass back (dos de toile à matelas), dont la saveur n'a pas sa pareille. Cet oiseau de passage hante particulièrement les eaux du fleuve Potomac, aux environs de Baltimore, et s'y nourrit d'une sorte de plante aquatique, le valisneria, auquel il emprunte son nom générique. On trouve encore ce canard en volées innombrables au milieu des eaux de la baie de Chesapeake, où 'croissent en quantité les herbes dont il fait sa nourriture favorite. C'est à la racine de ce céleri sauvage que le canvass back doit son fumet exquis, et ce gibier est généralement si estimé aux États-Unis, qu'une paire de ces palmipèdes vaut jusqu'à trois et quatre dollars sur les marchés de New-York, de Philadelphie et de Boston. C'est au moyen du badinage que l'on fait généralement la chasse aux canvass back; mais le plus souvent on organise das battues à l'aide de flottilles d'embarcations, et l'on procède à coups de tromblon. Les chasseurs de la baie de Chesapeake sont si jaloux de leur privilége, que dans certains traités entre les États limitrophes, on a introduit des clauses spéciales pour régler les limites de la chasse réservée à chacune des parties contractantes. Il y a quelques années, une infraction à cet article dų traité amena une collision sérieuse entre les chasseurs de Philadelphie et ceux de Baltimore. La querelle s'envenima à tel point, qu'on nolisa de part et d'autre des chaloupes canonnières, à bord desquelles se trouvait une troupe de gens armés, ayant mission d'empêcher toute infraction aux règlements. Si le gouvernement de Washington n'edt pas concllie les parties, il y aurait eu infailliblement du sang répandu.

On trouvera dans cê volume un chapitre tout entier consacré aux pigeons ramieis; mais je ne saurais oublier de mentionner ici les vols id nombra. bles de grives de l'espèce des « draines », qui, aux États-Unis, obscurcissent l'air pendant le mois d'octobre de chaque année. Jamais caquetage plus bruyant ne se fit entendre dans les bois où cette gent emplumée vient de s'abattre. Les robbins tel est le nom américain de ces grives babillardes- s'évertuent à crier comme des sourds, et elles sont sourdes, en effet, car la délopation d'un coup de fusil ne réussit même point à leur faire reprendre leur volée. Aussi le chasseur, sans sortir du bosquet où les grives ont fait élection de domicile, peut user sa poudre et son plomb à coup sûr et remplir facilement sa gibecière.

Si du nord des États de l'Union nous descendons vers l'ouest, dans la direction de la Louisiane, nous retrouverobs des espèces d'oiseaux et d'animaux inconnues dans les contrées froides du Massachusetts et de la Nouvelle-Angleterre. Il est vrai de dire que ce pays montagneux est boisé et pittoresquement découpé par des cours d'eau, des étangs et des lacs de toutes dimensions. Les forêts sont composées de pins, de bouleaux, de cedres, de merisiers, d'aubépines, d'églantiers et de saules. çà et là de beaux chênes, des noisetiers, des sumacs et des cannes complètent la richesse végétale dont le sol est recouvert. Dans les fourrés où le chasseur s'aventure, dans les hautes herbes des prairies, on trouve à ehaque pas des empreintes récentes, et Whomme voit s'envoler devant lui, par milliers, des oiseaux au plumage éclatant, diapré de bleu, de rose, de jaune, de violet ou de blanc.

Voici, entre autres, le rice bird, le bec-figue américain, dont les ravages sont terribles dans toutes les rizières du pays : aussi lui fait-on aux ÉtatsUpis une guerre acharnée. Vers le coucher du soleil, au moment où les rice birds obscurcissent l'horizon et s'abattent sur les plantations en pleine maturité, on a du plaisir à assister aux feux de peloton que tous les chasseurs du canton dirigent sur les maudits pillards. Des inillions d'oiseaux succombent chaque saison, grâce à cette guerre incessante, et cependant l'espèce, loin de diminuer, semble augmenter à mesure qu'on cherche à la détruire.

Puisque mon récit m'a conduit sous la zone des pays chauds, je ne saurais oublier l'un des plus gracieux oiseaux de la création, sur toute l'étendue de l'Amérique du Nord, celui dont le chant remplace les mélodies harmonieuses du rossignol d'Europe. Je me souviens toujours, avec un sentiment de vrai plaisir, d'un certain déjeuner sur l'herbe fait aux environs de Bâton-Rouge, pepdant lequel j'entendis pour la première fois le chant du moqueur. Ce singulier volatile, qui doit son nom à l'admirable aptitude dont il est doué pour imiter le chant de tous les autres habitants de l'air, est aussi remarquable par son ramage que par son agilité; car, sans cesser un seul instant de faire entendre sa voix, il s'abaisse et s'élève continuellement. Le plumage de l'oiseau moqueur n'est pas précisément beau, mais sa forme est svelte et gracieuse, ses mouvements faciles, élégants, ses yeux pleins de feu et d'intelligence. A toutes ces qualités physiques, le moqueur joint celle d'une voix flexible et sonore qui se prête aux diverses modulations et rend les sons avec toutes leurs nuances.

Entend-il grisoller l'alouette, il grisolle à son tour. La colombe gémitelle près de lui, il redit les plaintes de la colombe. Le perroquet caquette-til sur une branche, il caquette aussi bien que le perroquet. Le black bird

merle des États-Unis — siffle-t-il sous la feuillée, il siffle en le parodiant. Un voyageur passe-t-il sur la route en fredonnant une chanson, l'oiseau moqueur répète comme un écho la mélodie du chanteur. Quelquefois il imite le cri de l'aigle, souvent il pleure comme un enfant ou rit comme une jeune fille. En un mot, cet oiseau extraordinaire pousse fort loin le talent d'imitation ; mais à l'entendre, on est étonné de la douceur que son bel organe ajoute aux chants des oiseaux dont il s'est fait le copiste.

Lorsqu'au lever de l'aurore les chantres ailés des forêts s'évertuent à répéter leurs différents ramages, le moqueur, perché sur un arbre, se livre à un solo qui domine tous les autres chants. On dirait un ténor de force dont les autres oiseaux accompagnent la voix.

Du reste le talent du moqueur ne se borne pas seulement à l'imitation, son chant à lui est mélodieux et plein de verve. Mais soudain, au milieu d'une phrase habilement cadencée, il s'interrompt pour se livrer à un caprice d'imitation, et cette improvisation mêlée de souvenirs dure souvent une heure entière.

Les ailes étendues, sa queue mouchetée de blanc déployée en éventail, il se livre à un frétillement bizarre qui charme la vue, tandis que sa voix étonne l'oreille. Rien n'est, à vrai dire, plus curieux que de voir pirouetter cet oiseau, comme s'il était atteint de folie ou plongé dans un enivrement passager.

Audubon, le célèbre naturaliste américain, prétend que le moqueur « s'é« lève quelquefois dans les airs avec la rapidité d'une flèche, comme s'il « courait après son âme qu'il aurait laissée échapper avec son chant Un aveugle qui écouterait les modulations du moqueur, serait convaincu qu'il assiste à un concert de tous les oiseaux réunis dans le but de se disputer le prix du chant, comme le faisaient les pasteurs des églogues de Théocrite et de Virgile. Du reste, non-seulement le chasseur et le naturaliste se trouvent trompés par les imitations du moqueur, mais les oiseaux euxmêmes qui accourent près de lui hésitent à prendre cette voix mensongère pour un appel ou une plaisanterie. On les voit quelquefois, saisis d'épouvante, se réfugier dans l'épaisseur d'un fourré : quelle en est la cause ? Le moqueur vient d'imiter le cri du faucon et a causé cette panique inattendue.

Et cependant, malgré toutes ces qualités qui devraient faire épargner le

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