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apparaît à ce point de vue comme la consécration logique du même principe dans la politique pénitentiaire. L'amélioration du coupable étant franchement adoptée, comme le véritable objet de la peine pour une certaine catégorie d'individus, la sentence indéterminée se recommande, parce qu'elle est le moyen d'adapter la peine à un but déterminé qu'on atteindra en un temps indéterminé. La durée du traitement a une importance capitale : trop courte elle compromet le succès de l'æuvre, trop longue elle prolonge inutilement une épreuve désormais suffisante. Et le succès du reclassement, qui n'est pas le point le moins important dans cette tentative, exige aussi que la libération n'intervienne qu'au moment opportun, lorsque l'Administration disposera pour le libéré de l'emploi qui convient à ses aptitudes. Mais surtout, en donnant à la bonne volonté, aux efforts du condamné ce but : la. conquête de la liberté par l'amendement, on sera certain de mettre au service de son propre relèvement tout ce qu'il a d'énergie et de force. On peut espérer sa coopération volontaire à l'æuvre entreprise; les fonctionnaires chargés de la mener à bien trouveront auprès de lui un accueil empressé et bienveillant; tout ce qu'il gaspillait d'intelligence et de ténacité à préparer une évasion, il le dépensera à mériter et à gagner sa liberté, acceptant avec joie ce moyen qu'on lui offre de se relever.

On fait à ces avantages de l'indétermination pour l'amendement une double objection : le concours du détenu sera aisément obtenu sans doute, mais il sera trop intéressé pour fonder une amélioration réelle et sincère; quant au zèle de l'Administration, la possibilité de retarder indéfiniment la libération ne fera que relâcher sa bonne volonté. Peut-être

en effet cet appel au désir de liberté n'a-t-il pas de quoi réjouir le moraliste; mais les prisonniers ne sont pas

meilleurs que

le reste des hommes, et on ne peut espérer qu'ils recherchent jamais le bien pour le bien ni qu'ils aiment la vertu pour elle-même. L'appåt d'une récompense est un stimulant nécessaire, un moyen pédagogique pratique qui n'est pas dédaigné dans l'éducation ni dans l'enseignement. Pour n'être point désintéressé, le zèle du détenu ne sera point pour cela infructueux; car « celui qui se sera mis à l'ouvrage par calcul et pour rogner quelques jours sur sa détention, peut, cheinin faisant, prendre le pli, le goût même du travail et devenir, sans trop s'en douter, l'ouvrier de son propre relèvement » (Gautier). Cette habile politique semble bien préférable à la méthode de M. Sternau, adversaire de ce système, qui, de peur d'encourager le détenu à l'hypocrisie, prétend qu'« il faut de parti pris condamner tout espoir de libération anticipée! » — L'objection de M. Foïnitsky (1) se fonde sur cette observation : de même que la transportation retarde l'amendement en offrant un moyen facile de protection sociale par l'élimination des individus dangereux, la sentence indéterminée relâchera le zèle des Administrations pénitentiaires dans leur quvre d'éducation et de correction. L'importance de cette critique dépend évidemment de la confiance qu'on a dans l'intelligence et dans le dévouement des hommes qu'on aura chargés d'une entreprise aussi ingrate que généreuse. Il ne faut pas oublier toutefois qu'il s'agit de choisir entre la peine indéterminée avec ses défauts et la

(1) Professeur à Saint-Pétersbourg ; objection présentée à la 4e session de l'Union.

peine préfixe; la première prolongera les peines inutilement, dit-on, mais la seconde fait des courtes peines un abus scandaleux. Mais la détermination présente, d'après M. Foïpitsky, un autre avantage : «C'est un point acquis en politique pénitentiaire, dit-il, que l'Administration ne peut agir avec succès qu'avec le concours libre du détenu lui-même, concours basé sur sa connaissance exacte de la peine à subir et des privilèges à mériter ». Cette affirmation est en opposition absolue avec les considérations généralement développées en faveur de l'incertitude de la date de la libération; la discussion ne pourrait être tranchée que par des faits, et nous ne voyons pas qu'on puisse fournir des preuves positives. Mais n'est-il pas légitime de citer l'opinion de M. Brockway qui, avec son expérience indéniable, trouve le système des peines absolument indéterminées encore préférable à l'indétermination relative.

L'expérience seule d'un établissement d'amendement permettrait de répondre à une crainte formulée par tous les critiques : Le bénéfice de l'institution sera pour les hypocrites et pour les fourbes, pour ceux qui sauront gagner la confiance des fonctionnaires et mériteront, par leur dissimulation et leur faux zèle, toutes les faveurs. Dans l'état actuel des prisons, nous l'avons dit plusieurs fois déjà, le bon détenu est bien souvent le type du récidiviste incorrigible. « Les chevaux de retour, dit M. Émile Gautier (1), sont les plus faciles à conduire, les plus souples, les plus obéissants..., ou les plus hypocrites, les mieux vus par conséquent de l'Administration, qui par horreur instinctive des affaires, par paresse

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(1) Article cité.

d'esprit et par routine, par répugnance pour les tâches subLiles, délicates et compliquées, réserve ses indulgences et ses tendresses pour ceux qui savent sauver leur face (comme disent les Chinois) et ménager habilement le formalisme extérieur ». Cette constatation suffit à montrer toute la différence qu'il y a entre la discipline et l'amendement, entre le bon détenu et le bon sujet, et aussi entre l'état actuel de nos prisons et l'idéal d'un établissement d'amendement.

Que l'amendement ne saurait être la seule soumission aux paragraphes du règlement, ni la docilité envers les gardiens, ni même l'accomplissement régulier d'une besogne machinale, cela est tout d'abord évident. Car ce but peut être atteint, sans qu'on modifie ni les principes de la répression, ni l'organisation des prisons; mais de quelque façon qu'on le poursuive, ce n'est pas l'amendement qu'on obtient. S'agit-il d'opérer une véritable régénération du coupable, d'amener sa conversion morale? Hélas! cet idéal est trop élevé; il serait tout à fait chimérique de le proposer aux efforts de l'Administration, car elle ne l'atteindrait certes pas. Mais, en réalité, il n'est pas nécessaire de placer si haut le but de l'ouvre pénitentiaire : il ne s'agit pas de former dans nos prisons « des produits supérieurs à la moyenne de l'espèce humaine. Si les pénitenciers pouvaient fabriquer des saints, ce ne sont pas les criminels seulement qu'il faudrait y enfermer : nous ferions tous une petite retraite sous les verrous », dit spirituellement M. Gautier. Le but, c'est en somme de libérer, à la place d'un malfaiteur prêt à la récidive, un citoyen utile, relativement honnête, capable de gagner sa vie, de résister à certaines tentations, décidé à ne pas rentrer dans le milieu

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qui l'avait perdu (1). Que faut-il pour cela ? une certaine force de volonté, de l'énergie, un métier et quelques facilités de reclassement et de placement à la sortie. Ceci sera l'œuvre des sociétés de patronage; mais l'éducation morale, l'apprentissage d'une profession et le développement de la volonté doivent s'accomplir dans l'établissement. Sans doute, les encouragements et les conseils du directeur, des fonctionnaires exerceront déjà une heureuse influence sur le caractère du prisonnier; les sentiments de confiance et de compassion qu'on lui témoignera l'empêcheront de se porter au désespoir ou à la révolte. Les visites de personnes étrangères à l’Adıninistration, mues par la charité, la philanthropie disposeront également le détenu à prendre de bonnes résolutions pour l'avenir. Mais le véritable levier d'amendement, c'est le travail : « il faut réveiller et maintenir en lui le goût et l'amour du travail, car c'est par là précisément qu'on le fortifie pour lutter dans l'avenir contre les entraînements » (Kraepelin). Le travail manuel, l'activité physique, est le plus puissant moyen de moralisation; et, en outre, l'accoutumance à une occupation régulière et l'apprentissage d'un mélier qui convienne à ses goûts et à ses aptitudes donneront au prisonnier

(1) Il ne s'agit pas, comme le croit M. Garofalo, de « transformer le caractère de l'individu », ni de développer le sens moral, de créer un instinct par des raisonnements. « A-t-on un délinquant adulte, privé d'une partie du sens moral, l'instinct de la pitié ; on prétend lui inculquer cet instinct par le moyen de l'enseignement, c'est-à-dire en lui répétant qu'un des devoirs de l'homme, c'est d'être compatissant, que la morale défend de faire du mal à nos semblables, et autres choses fort belles. Par là, le délinquant acquerra des idées, non point des sentiments » (p. 130). Le sentiment ne peut être que « naturel, ou transmis, ou bien acquis inconsciemment par un effet du milieu ambiant » (p. 132). Garofalo, La Criminologie. Cette critique s'applique au traitement moral palliatif et curatif imaginé par le Dr Despine.

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