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en sont préoccupés, mais dont les entrailles soient profondément remuées et qui veuille consacrer à la réforme d'une grande calamité, une partie du temps qu'il dépense en misérables intrigues politiques ! On parle sans cesse de la condition du peuple. Mon Dieu ! laissons ces généralités. Qui ne voit que cette condition serait changée du jour où, par une combinaison de la législation et par l'action de l'autorité, l'apprenti serait garanti, surveillé, moralisé ? Voilà le véritable remède aux souffrances qu'endurent les classes laborieuses ; tout ce qu'on fait hors de là pour en arrêter le développement reste inefficace, parce que les générations, toujours croissantes, en se renouvelant, rendent au mal une nouvelle force. Il renaît ainsi plus actif; il s'étend et se perpétue ; il prend des racines plus profondes dans l'organisation sociale... Oh! insensés, qui avez sous les yeux un marais fangeux, dont les eaux malfaisantes s'infiltrént

peu

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peu

dans notre sol, et qui lui opposez quelques digues impuissantes, au lieu d'en opérer le desséchement par les procédés décisifs dont l'art et l'expérience ont justifié l'efficacité !

« On a nommé, dans ces derniers temps, un grand nombre de Commissions, pour examiner diverses questions d'intérêt public; quand donc apparaîtra celle qui sera chargée d'étudier la condition de l'apprenti sous toutes ses faces et de rechercher les moyens de la changer radicalement ? Oh, l'admirable mission ! Quelle vive lumière jaillirait de telles recherches sur les questions relatives à l'amélioration du sort des masses ! N'est-il pas vrai qu'un Turgot, qu'un Malesherbes, vivant au milieu des faits qui s'accomplissent autour de nous, eussent tenu à honneur de marcher dans cette voie, d'arriver à la solution de ce grand problème ! Ce qu'on peut affirmer, c'est que les idées de tout ce qu'il y a d'hommes intelligents, même parmi les industriels, inclinent vers le but que j'indique ici.»

M. Léon Faucher faisant une comparaison entre la condition des enfants soumis au régime des manufactures et celle des enfants donnés en apprentissage et qui reçoivent un asile dans le grenier du petit fabricant, dans l'échoppe de l'artisan ou dans la boutique du marchand, n'hésitait pas à trouver la condition des premiers préférable. Une loi qui déterminerait les conditions générales de l'apprentissage, lui paraissait devoir apporter le remède efficace pour combattre ce déplorable état de choses (1).

(1) « Si le jeune ouvrier des fabriques, écrivait M. L. Faucher, est une espèce de paria que l'on enrégimente, du moins la discipline à laquelle il se voit soumis n'a rien de particulièrement arbitraire, et c'est quelque chose qu'une règle, si dure qu'elle soit. Ajoutons qu'il n'appartient, au manufacturier qui le paie, que pour un certain nombre d'heures; la journée finie, il reprend une liberté dont ses parents lui abandonnent trop souvent la direction. L'apprenti, au contraire, est livré au maître qui le reçoit corps et âme; il entre dans cette famille étrangère, non pour y apprendre un métier en donnant par compensation quelques années de son travail, mais pour y remplir les plus humbles, les plus pénibles et les plus dégoûtantes fonctions de la domesticité... Aucune espèce d'éducation n'est réservée aux apprentis, ils ne reçoivent ni habitudes religieuses ni instruction primaire; on ne s'occupe ni d'en faire des hommes ni d'en faire des ouvriers. L'entretien et la nourriture sont loin de les dédommager du défaut de toute instruction; trop heureux lorsque la brutalité des maîtres n'aggrave pas cette misère par des châtiments quotidiens administrés le plus souvent sans cause et, habituellement, sans modération. Pour les enfants employés dans les manufactures, qui sont les élèves externes de l'industrie, le travail, si impitoyable qu'il soit, a ses bornes; pour les apprentis, qui sont les élèves internes de l'industrie, le travail ne s'arrêle même pas à l'épuisement des forces et ne connaît ni règle ni frein... Le trait le plus général de l'industrie parcellaire, c'est l'oppression des apprentis. Cet état de choses se prouverait, au besoin, par le nombre des enfants sur lesquels les Juges-de-paix de la capitale sont appelés à statuer; mais il se révèle bien plutôt par les égarements dans lesquels tombe la jeunesse de Paris... On a voulu, ajoutait le même auteur, limiter le travail et assurer l'instruction des jeunes ouvriers dans les manufactures; la même sollicitude doit se porter sur les enfants employés dans les petits ateliers et

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Ces voeux ont été exaucés, et la loi du 22 février 1851 a eu précisément pour objet de réprimer ces abus de l'apprentissage.

Dans notre Traité du Contrat d'Apprentissage, nous nous sommes proposés de reproduire, de commenter et d'interpréter les différents textes de lois qui se rapportent à ce Contrat. Nous avons recueilli tout ce qui touche, soit directement, soit indirectement à notre sujet. A cet effet, nous avons analysé les discussions dont les Lois sur l'Apprentissage ont été l'objet dans nos Assemblées législatives; nous avons examiné et apprécié la valeur des systèmes proposés par les quelques honorables auteurs qui se sont occupés de commenter ces lois; nous avons indiqué les différentes solutions que fournit la jurisprudence des Conseils de Prud'hommes, en un mot, nous nous sommes efforcés de répondre à toutes les questions et de présenter, soit en les créant, soit en les empruntant à la pratique, toutes les hypothèses auxquelles peut donner naissance. le Contrat d'apprentissage.

Avant de terminer cette courte Préface, qu'il nous soit permis d'ajouter quelques mots sur des faits qui, loin d'atténuer, augmentent, selon nous, la valeur et l'importance de la loi de 1851, loi qui régit les contrats d'apprentissage.

On croit, en général, que la loi de 1851, qui a été à peine ou presque point observée, et qui, depuis qu'elle a été promulguée, s'est vue de moins en moins appliquée, n'a droit qu'à une attention distraite et peut passer impunément inaperçue ! Cette opinion, qui avait cours jusqu'à

chez les artisans. Une loi qui détermine les conditions générales de l'apprentissage est peut-être le besoin le plus impérieux de l'industrie. » (Revue des Deux-Mondes, novembre 1844).

présent, jouit d'un plus grand crédit depuis que la loi sur le travail des enfants, qui doit abroger celle de 1841, a été mise en discussion et a donné lieu à un mouvement, impatiemment attendu, en faveur d'une réglementation sérieuse du travail des enfants et des femmes ; en un mot, on pense aujourd'hui, encore plus que jamais, que la loi de 1851 est affaiblie, effacée par celle qui a été votée en 1874. C'est là, suivant nous, une grave erreur. Voici, à l'appui de notre avis contraire, quelques raisons qui nous paraissent sérieuses et concluantes :

La Loi du 19 mai 1874, en ce qui regarde les enfants, ne s'occupe que des enfants ouvriers, de ceux qui aspirent immédiatement à gagner un salaire et non à apprendre un métier. Or, l'industrie ne manque pas d'enfants qui veulent, dès le premier jour, dès la première heure, obtenir une rémunération quelque faible qu'elle soit. Elle voit, àu contraire, lui échapper et fuir loin d'elle, et tous les jours de plus en plus, ceux qui se proposent de consacrer quelques années à l'apprentissage d'une profession ou d'un art; le nombre des maneuvres augmente, tandis que la quantité des ouvriers habiles et expérimentés diminue. L'industrie aux abois pousse un cri d'alarme et fait appel à l'enfance intelligente et zélée pour former ces troupes d'ouvriers instruits et capables qui ont fait la prospérité et la réputation de la France et ont répandu à travers le monde son renom industriel et commercial. L'apprentissage se meurt..., nous dirions presque, l'apprentissage est mort, si les industriels n'avaient été déjà frappés de la grandeur du mal qui, les menace et ne s'étaient pas mis en mesure d'en prévenir les déplorables effets en recourant à la loi de 1851, qui leur paraît être le plus sûr et le plus efficace remède. C'est là une des causes pour lesquelles cette loi est appelée à être remise en vigueur et à fleurir de nouveau.

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