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jour, sur tous les points du territoire, la vie des corps collectifs qu'on appelle nations ou peuples, c'était le premier besoin de l'économie politique. Hors de là, les économistes de tous les temps ont dû le sentir, il peut bien y avoir des théories plus ou moins justes, selon l'inspiration plus ou moins heureuse des génies qui les ont créées, mais on concevrait difficilement une science pratique ayant des bases certaines dans l'expérience du passé et des garanties de progrès dans les leçons de l'avenir.

L'idée des recherches statistiques a donc dù prendre naissance dans le premier cerveau que des questions sociales ont préoccupé; mais des travaux de cette nalure ne pouvaient être exécutés que par une administration largement et fortement organisée, servie par un personnel nombreux , intelligent et dévoué à ses devoirs, formée à l'exactitude et à l'uniformité de travail, présente partout et toujours, et maîtresse de moyens d'investigation et de contrôle auxquels ne pût échapper aucun fait important. – Tout cela manquait aux administrations d'autrefois, privées d'ailleurs de ce puissant levier de la centralisation qui donne à l'autorité supérieure tant de facilité pour appeler à elle , des extrémités du territoire , les renseignements de toute espèce qui figurent dans nos comptes rendus, réunis et classés dans des tableaux auxquels chaque localité a fourni son contingent. — Reconnaissons, aussi , que les gouverDements devaient peu sentir la nécessité de pareilles recherches, alors que, fidèles aux traditions, ils suivaient avec confiance les voies tracées devant eux , alors que la publicité et la participation du pays à la gestion des affaires publiques, ces deux grands éléments de notre organisation présenle , n'avaient pas encore développé dans les masses le désir, si actif aujourd'hui , de se rendre un compte exact des faits sociaux; alors , enfin, que les institutions, protégées par l'autorité d'une existence séculaire, n'étaient pas, comme à notre époque, incessamment soumises au contrôle de toutes les intelligences, discutées et remises en question tous les jours, et forcées, pour se maintenir, de prouver par des résultats positifs une utilité trop facilement contestée.

On comprend , dès lors, pourquoi la statistique, si peu cultivée jusqu'au commencement du siècle actuel, est devenue, de nos jours, d'une application si générale, nous pourrions presque dire, si universelle !

Placés dans de meilleures conditions que nos devanciers, nous avons pénétré avec ardeur dans la voie des investigations. Partout où il y a eu d’utiles notions à recueillir sur l'état moral et matériel du pays, nous avons porté le flambeau de l'analyse. Chaque fait a été soigneusement enregistré, classé, évalué; les résultats de chaque jour ont été mis à côté des résultats de la veille, et, par la comparaison , l'on s'est efforcé d'en dégager la lumière qu'à ce procédé seul ils devaient livrer.

- Ainsi se sont élevés rapidement ces comptes-généraux que nous possédons aujourd'hui sur presque toutes les branches de service public, recueils pleins d'enseignements d'une haute portée, qui sont déjà les manuels indispensables de l'homme d'état et du publiciste, grands inventaires où le pays peut apprécier par lui-même le jeu de ses institutions, calculer en quelque sorte son actif et son passif, ses besoins et ses ressources.

Qu'on ne se méprenne pas , toutefois, sur le sens de nos paroles. — Oui, la statistique, comme instrument analytique, conduisant de la connaissance des faits à l'appréciation des causes ; la statistique comme moyen de gouvernement, tendant à l'amélioration progressive des institutions par la mise en relief des résultats de leur action sur les masses ; la statistique, sous ce double point de vue, nous paraît mériter une place importante parmi ces forces nouvelles que doit mettre en @uvre le siècle actuel, pour accomplir les destinées auxquelles il aspire. — Mais nous savons que les données qu'elle fournit ne méritent pas toutes au même degré notre confiance. On doit même, à notre avis, se défier beaucoup de l'inattendu séduisant de certains résultats. Il faut n'admettre comme constant que ce qu'une longue série d'observations conformes a consacré ; chercher souvent, à côté des causes apparentes et générales , les causes particulières et cachées; ne jamais aborder cette étude avec une idée ou un système préconçu ; tenir son esprit dans cet état de doute recommandé par Descartes à ceux qui veulent arriver à la connaissance du vrai; en un mot, se soumettre à l'action des chiffres, au lieu de vouloir agir sur eux. Observer avec impartialité, et faire, du résultat de ses observations, l'emploi , non-seulement le plus judicieux, mais encore le plus modéré possible : telle est , ce nous semble, la ligne que le statisticien doit suivre, sous peine d'être infailliblement égaré par son guide et voué aux démentis de l'avenir.

Il nous à paru utile de consigner ici ces réserves qui doivent dominer tout ce que nous dirons du compte rendu de la justice criminelle d'Angleterre , dont l'examen fait l'objet des observations qui vont suivre.

Parmi les divers comptes généraux dont les progrès récents de la statistique ont doté la France, ceux de l'administration de la justice criminelle occupent à bon droit une des premières places, et par le mérite de l'exécution, et par l'intérêt des documents qu'ils renferment. La science a déjà tiré un grand parti de ces tableaux où les diverses passions qui conduisent au crime se révèlent dans tous leurs effets. La loi pénale elle-même leur doit plusieurs améliorations dont nous reconnaissons tous les jours la justesse et l'utilité. Sans parler du rôle que leur réserve sans doute l'avenir, lorsqu'ils auront atteint le dernier terme de leur perfectionnement, ces recueils tiennent déjà, dans la sphère des sciences morales, une place qui doit largement dédommager de leurs longs et pénibles efforts ces hommes spéciaux , aussi modestes que capables, qui se vouent courageusement au travail si fastidieux si monotone, qu'exige la collection et la mise en ordre des nombreux documents dont se compose un compte rendu,

La France n'a pas marché seule dans la voie de ces utiles recherches; presque tous les Etats de l'Europe ont suivi son exemple. — M. Guerry, dans son remarquable mémoire intitulé : Essai de statistique morale de la France, approuvé par l'Académie des sciences, en 1833, cite l'Angleterre et le pays de Galles, l'Écosse , l'Autriche , la Belgique, le grand-duché de Bade , la Bavière, le Danemark, l'Espagne, Genève, les Indes orientales, le royaume Lombardo -Vénitien, Milan, la Prusse , la Russie , la Suède, le canton de Vaud et le Wurtemberg, qui publient depuis un certain nombre d'années, à l'instar de la France, des comptes rendus plus ou moins complets de l'administration de la justice criminelle. On doit ajouter à ces divers États, d'après une brochure publiée à Turin, en 1840, par M. le comte Petitti di Roreto, le royaume des DeuxSiciles. (V. la Revue , t. VI, p. 923.)

Nous avons sous les yeux le compte rendu anglais de l'année 1838'; il est intitulé : Tableaux indiquant le nombre des accusés incarcérés pour être jugés (committed for trial), ou qui ont donné caution de se représenter (bailed for appearance) aux assises et sessions : tenues , en 1838 , dans chaque comté de l'Angleterre et du pays de Galles, et le résultat des poursuites.

Le nombre des tableaux égale le nombre total des comtés de l'Angleterre et du pays de Galles, qui est de cinquante-deux ; quarante pour l'Angleterre et douze pour le pays de Galles. — Chaque tableau est consacré à un comté. Les crimes y sont classés sous soixante-dixbuit têtes de colonnes, qui forment six catégories , savoir :

1° Crimes contre les personnes ; 2° Crimes contre la propriété, accompagnés de violences contre les personnes ;

30 Crimes contre la propriété , non accompagnés de violences contre les personnes ;

Ce travail était terminé et prêt à être livré à l'impression, lorsque nous avons eu connaissance du compte rendu publié pour l'année 1839. Nous en donnons les principaux résultats dans des annotations placées au-dessous des paragraphes qui contiennent les chiffres de 1838.

* Assises, - Tribunaux criminels siégeant temporairement dans chacune des circonscriptions judiciaires appelées circuits , Jesquelles sont au nombre de sept. Les magistrats des cours souveraines dont le siège est à la métropole, vont, deux par deux, aux époques déterminées par le parlement, tenir les assises dans les circuits ; l'un préside la cour civile, l'autre la cour criminelle.

Sessions.-Tribunaux criminels, temporaires comme les assises, mais investis d'une juridiction moins élevée. Les sessions sont formées par la réunion de tous les juges de paix d'un même comté.

* Angleterre. – Ce mot ne désigne ici et ne désignera dans tout le cours de notre travail, que l'Angleterre proprement dite; le pays de Galles, l'Écosse et l'Irlande n'y sont pas compris.

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