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Les confédérés polonais luttaient toujours, quoique sans espoir. Kaunitz les avait soutenus d'abord, mais mollement, car il connaissait leur faiblesse, et il les avait laissés à euxmêmes depuis que la France, pressée de questions à leur sujet, avait répondu, au mois de mars 1770, par une sorte de fin de non-recevoir. Choiseul fit deux fautes, l'une de ne pas vouloir s'engager avec l'Autriche, l'autre d'envoyer aux confédérés un secours dérisoire. On s'imaginait, en France, qu'il suffirait de donner aux Polonais quelques officiers instruits pour les organiser passablement. Dumouriez partit au mois de juillet 1770 avec un petit corps de volontaires. Il trouva les insurgés refoulés sur le territoire hongrois, où ils avaient dû demander asile à l'Autriche, et dans un état tel qu'il ne jugea pas leur cavalerie capable de résister même à des Cosaques irréguliers. Il fit d'inutiles efforts pour triompher de leur indiscipline et pour organiser des corps de fantassins ou de faucheurs. Il fut battu

. le 28 juin 1771 á Landscrone par Souvarof, pendant que les

à , Russes dispersaient une autre insurrection dans la Lithuanie. Un maréchal de camp français, Viomesnil, que d’Aiguillon envoya pour le remplacer, ne réussit pas mieux et ne put empêcher Souvarof d'enlever le château de Cracovie.

Comme l'Autriche avait massé des troupes sur sa frontière et même occupé sous divers prétextes quatre starosties, Frédéric fit entrer de son côté plusieurs corps prussiens en Pologne. Il en donna pour motifs l'utilité d'un cordon sanitaire qui devait garantir ses États de la peste, puis la nécessité de protéger le roi Stanislas-Auguste, qui avait failli être victime d'un enlèvement. En même temps, il pressa la Russie de signer un traité de partage.

Son frère, le prince Henri, se rendit en personne à Pétersbourg pour représenter à Catherine qu'il fallait se hater , qu'autrement, l'Autriche s'allierait aux Turcs. Catherine s'effrayait des exigences prussiennes, car Frédéric prétendait annexer à ses Etats toute la contrée qui s'étendait entre la Prusse proprement dite et la Pomeranie, c'est-à-dire la Warmie, les palatinats de Culm et de Marienbourg, la Pomérélie, Thorn et Dantzig. Elle l'obligea de renoncer à ces deux dernières villes, de peur d'irriter les Anglais, qui faisaient un grand commerce à Dantzig. Il s'y résigna, convaincu que c'était un simple ajournement. Catherine lui garantit les autres territoires par une convention secrète qui fut signée le 17 février 1772,

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ISOLEMENT DE LA FRANCE.

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et se fit garantir ceux qu'elle occuperait à l'ouest de la Dwina et du Dnieper.

La cour de Vienne, dont Frédéric avait promis le concours, entra dans l'arrangement le 4 mars. Après avoir résisté longtemps à la pensée du partage, elle se montra la plus apre à la curée, et s'adjugea la Gallicie presque tout entière jusqu'au Dniester, moins Cracovie et Léopol. Le règlement de la part autrichienne fut le plus long et le plus difficile. Marie-Thérèse semblait se faire forcer la main. « Elle pleurait, dit Frédéric, et prenait toujours.

Le traité fut signifié à Varsovie le 2 septembre. On présenta, pour la forme, à la Diète un mémoire justificatif où l'on s'appuyait sur la nécessité d'éviter une guerre générale et de maintenir entre les trois puissances un juste équilibre. On invoquait aussi d'anciens titres et une réclamation d'indemnités, la Russie pour avoir rétabli la paix en répondant à l'appel du roi contre les confédérés de Barr, la Prusse parce qu'elle avait payé un subside à la Russie, et l'Autriche parce qu'elle avait dû armer. C'était ajouter la dérision à l'iniquité. Aussi Frédéric, dans ses Mémoires, juge-t-il inutile de « détailler les droits de ces trois puissances ». Le roi et le sénat de Pologne protestèrent; les troupes étrangères cernèrent Varsovie et obligèrent de convoquer une diète. La diète, assemblée au mois d'avril 1773, nomma une commission pour examiner ce qu'on appelait le règlement des frontières. Le 3 août, sur le rapport de commissaires intimidés ou gagnés, elle ratifia la convention à une majorité de deux voix.

La France fut complétement jouée. Louis XV ne soupçonna le partage qu'au dernier moment. On prétend qu'à la nouvelle qu'il en reçut, il s'écria : « Ah! si Choiseul eût été là ! » Les amis de Choiseul soutinrent, en effet, que sa présence eût tout empêché. Choiseul n'eût rien empêché, de même qu'il n'avait rien prévu. Les fautes de sa politique en Orient auraient suffi pour justifier sa disgrace ministérielle, si elles y avaient contribué pour quelque chose.

Quant à d'Aiguillon, il s'était endormi dans une sécurité d'autant moins explicable que l'ambassadeur français à Vienne, Louis de Roban, coadjuteur de Strasbourg, l'avait averti'. Il ne voulut rien voir; il communiqua même à la Prusse des pro

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1 Saint-Priest, le Parlage de la Pologne.

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positions confidentielles que lui faisait l'Autriche. Frédéric révéla l'indiscrétion à la cour de Vienne, qui se détacha tout à fait de la France.

Lorsque le traité fut avoué, d’Aiguillon se plaignit du secret absolu qu'on avait gardé à Vienne à son égard. L'Autriche répondit qu'elle eût agi autrement si elle eût pu compter sur le roi, mais qu'on avait repoussé ses avances. Elle ajouta qu'elle avait dû prendre ses précautions contre un orage auquel elle n'aurait pu résister, n'étant pas capable de lutter seule contre les forces russes et prussiennes réunies; qu'elle reconnaissait l'injustice du partage, mais qu'en y participant, elle avait pu au moins lui mettre des bornes, prévenir une guerre générale et empêcher un dérangement de l'équilibre du Nord'.

Le partage de la Pologne fut le crime de trois puissances et de trois souverains. La différence qu'il y eut entre eux fut celle-ci : Marie-Thérèse eut des remords. Frédéric, qui n'en avait point, essaya au moins de rejeter l'odieux de la mesure sur ses copartageants. Catherine n'éprouva ni remords ni besoin de se disculper. Elle se croyait presque généreuse en prenant sur la Pologne l'indemnité qu'elle pouvait demander à la Turquie, et qui n'avait peut-être pas pour elle la même valeur.

Frédéric, tout en essayant de décliner une responsabilité qui lui appartenait tout entière, triompha d'avoir acquis sans tirer l'épée un territoire qui lui était nécessaire pour relier les deux parties de ses États, et qui, moins étendu et moins peuplé que le lot de la Russie ou celui de l'Autriche, n'était pas moins important, parce qu'il bordait la Baltique et comprenait les bouches de la Vistule. Il s'applaudit dans ses Mémoires de la patience, de la fermeté et de l'adresse qu'il avait déployées pour arriver à ce résultat.

La France, qui s'était laissé jouer, ne pouvait entreprendre une guerre pour rétablir la Pologne dans ses frontières. D'Aiguillon sonda l'Angleterre, et eut un instant l'idée d'attaquer l'Autriche dans les Pays-Bas. Mais l'Angleterre répondit à peine à ces ouvertures. Elle avait d'autres préoccupations, et nous en voulait d'avoir occupé la Corse. La déception était d'autant plus forte qu'il y avait de fortes raisons de croire

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1 Voir le Mémoire de Broglie à Louis XV. Correspondance secrète. Boutaric, t. I, p. 436.

AFFAIRES ÉTRANGÈRES SOUS D'AIGUILLON. 607 qu'on eût empêché l'accord des trois puissances si on l'eût tenté. On essaya de se consoler en se

disant

que

le partage, devenu inévitable, serait pour les puissances contractantes une pomme de discorde; que la Pologne était peu digne d'intérêt ; qu'elle n'avait jamais servi de barrière sérieuse comme on l'eût voulu. Consolations médiocres, sur la valeur desquelles , après tout, on ne s'abusait pas. Ce souvenir pesa longtemps sur le pays, comme celui d'un des échecs les plus graves de notre diplomatie.

Le désastre fut complet; car on perdit jusqu'à l'alliance des Turcs, qui nous imputèrent leurs revers. La Russie, ayant soumis les Tartares de Crimée, signa en 1774 avec la Porte un traité qui lui assura trois places sur la mer Noire et la mer d'Azof, et la navigation libre de la mer Noire pour ses bátiments de commerce avec l'entrée des Dardanelles. Elle affranchit en outre la Moldavie et la Valachie , dont les princes ne rendirent plus qu'un hommage nominal au sultan.

Louis XV se trouva donc réduit à un isolement complet. Broglie, qui dirigeait la correspondance secrète, lui représenta qu'il fallait absolument sortir de la léthargie, ne pas s'obstiner à «rester dans un coin », donner à l'étranger une meilleure idée de notre attitude, et regagner la cour de Vienne, ou tout au moins l'empêcher de se lier d'une manière plus étroite à la Prusse et à la Russie, chose possible encore, puisqu'elle se disculpait de sa complicité.

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XIX. D’Aiguillon répara imparfaitement son échec de Pologne par deux succès d'une autre nature qu'il fit sonner haut et dont il exagéra l'importance.

Gustave III, fils d'Adolphe Frédéric, auquel il succéda en 1771 à l'âge de vingt-cinq ans, fit un coup d'État en Suède le 19 juillet 1772. Il s'assura de quelques régiments, se rendit maître du sénat, changea la constitution et fit accepter aux habitants de Stockholm de nouveaux statuts qui, tout en rétablissant les anciens pouvoirs de la couronne, donnaient satisfaction à certains désirs libéraux.

On affecta en France de regarder la révolution de Suède comme un triomphe pour le ministère. Gustave III avait visité Paris et soumis ses plans à Louis XV. Il avait été encourage par les conseils du roi et le succès de Maupeou. On lui avait donné pour l'accompagner et l'assister à Stockholm Vergennes,

naguère ambassadeur en Turquie et l'un de nos meilleurs négociateurs.

Le but du ministère français était d'assurer en Suède l'influence française, très-attaquée par les influences contraires de la Russie et de l'Angleterre. La Suède était une alliée ancienne et nécessaire, mais alors très-affaiblie. Elle n'avait pas rendu dans la guerre de sept ans les services qu'on espérait d'elle, et Choiseul s'était plaint souvent de lui payer des subsides qui ne servaient à rien. En s'associant au coup d'État de Gustave III, Louis XV et d’Aiguillon crurent la rendre plus forte et y trouver désormais un meilleur point d'appui.

On avait promis au roi de Suède l'envoi d'un corps de sept mille hommes de troupes auxiliaires. On avertit les Anglais pour qu'ils ne s'y opposassent pas. Ils demandèrent à les transporter, et d'Aiguillon y consentit. Le ministre de la guerre, Monteynard, regarda cette clause comme un déshonneur, et envoya Dumouriez à Hambourg pour y négocier d'autres moyens de transport. D'Aiguillon le sut et fit enlever Dumouriez, qui fut enfermé à la Bastille avec Favier, un des agents de la correspondance secrète. Cette affaire, nouvel exemple des tiraillements du gouvernement et des maladresses du roi, aboutit au triomphe de d’Aiguillon, qui obtint la disgrace de Monteynard, et réunit, comme avait fait Choiseul, le secrétariat de la guerre à celui des affaires étrangères. Le second succès fut le bref obtenu à Rome

pour

la

suppression des jésuites.

Charles III, imputant à la société une émeute qui avait eu lieu à Madrid à la suite d'une inodification des priviléges ecclésiastiques, fit arrêter et embarquer pour Rome, de sa seule autorité, tous les jésuites qui se trouvaient sur le territoire de la monarchie espagnole. Les autres États gouvernés par des Bourbons, Naples et Parme, suivirent cet exemple, qui fut bientôt encore imité

par Venise, Modène et la Bavière. Le Parlement de Paris insista auprès du roi pour qu'il demandât au Pape la dissolution de l'ordre. Louis XV eut quelque peine à s'y décider; les cours d'Espagne et de Naples l'entrainèrent. Toutes les cours catholiques, à l'exception de l'Autriche, insistèrent pour obtenir cette dissolution. Clément XIII ayant frappé le duc de Parme de censures, Choiseul fit occuper Avignon et le Comtat Venaissin à titre de protestation.

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