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DC 274
D8

1.

INTRODUCTION

Après soixante ans de révolution, la France ressentait tous les symptômes d'une désorganisation sociale. Au-dessous de la société politique officielle, évidente, connue, composée de tous les bons patriotes et de tous les honnêtes gens, s'agitait une société occulte, ténébreuse, menaçante, composée de tous les ambitieux et de tous les hypocrites, de tous les charlatans et de tous les imbéciles, de tous les fous que produit une excessive civilisation, et de tous les brigands qu'engendre une corruption extreme.

Cette vaste association n'était elle-même que l'agglomération d'un nombre infini de sociétés plus petites, qui professaient en paroles des théories très diverses et le plus souvent très op-. posées, mais qui, en fait, répondaient à un même mot d'ordre: Destruction de l'ordre social, et se groupaient autour d'un même drapeau, dont la devise, était comme aux journées de juin 1848: Pillage, incendie. En y ajoutant : Viol et meurtre, on, connaîtra toute la pensée de l'insurrection qui s'apprêtait.

Pour être complétement impartiaux et véridiques, nous devons ajouter que les passions sanguinaires ne marchaient qu'en seconde ligne dans ce pandæmonium : les plus violentes, les plus persistantes, celles qui allaient lancer sur la Société tout entière ce troupeau de loups affamés, c'était le plus bas de tous les sentiments qui puissent dégrader l'âme humaire : la cupi

dité.

1.

Il s'agissait bien, en effet, pour ces soldats de la démagogie armée, de faire prévaloir telle ou telle forme politique, de proclamer telle ou telle maxime abstraite, de résoudre tel ou tel probleme de l'ésthétique gouvernementale! Des rhéteurs seuls, et quels rhéteurs ! pouvaient se laisser prendre à une si grossière illusion. Non, la seule chose qu'ils voulussent, la seule chose qu'ils comprissent, c'était tout brutalement et tout simplement la destruction de la propriété et sa division infinitésimale entre tous les légionnaires de ces cohortes abruties.

Que les chefs fussent assez fous, assez vains et assez sots pour se contenter des honneurs et des places (en supposant qu'il subsistat après leur triomphe quelque trace d'organisation), les soldats envisageaient le jour de la bataille à un point de vue beaucoup plus positif. Emplir sa poche avec les écus des aristocrates et des bourgeois, se gorger dų vin des bourgeois et des aristocrates; s'accommoder, qui d'un meuble, qui d'un habit, qui d'un bijou, qui d'un cheval; s'emparer des terres et les adjuger au plus offrant et dernier enchérisseur, c'est-à-dire apparemment à celui qui parviendrait à égorger les autres, telles étaient les maximes et les convictions politiques en vertu desquelles se gouvernait cet étrange parti, nous allion's dire cette bande.

On sent qu'ici nous n'exagérons rien; et la méthode que nous avons adoptée porte en elle-même les gages d'une sincérité évidente, puisque nous avons donné à notre récit la simple forme d'un compte-rendu le plus officiel possible, d'après les rapports authentiques émanés des autorités constituées. Mais, si l'on s'étonnait du caractère particulièrement horrible de cette grande série d'attentats, nous rappellerions qu'il s'explique par la longue démoralisation qu'avait produite dans les esprits l'enseignement révolutionnaire; et que, d'ailleurs, au dessus ou au dessous des partis politiques, l'histoire nous montre, à toutes les époques de crises, une masse informe et terrible qui s'agite en de sanglantes convulsions, et formule contre l'ordre social la protestation de toutes les incapacités, de toutes les faiblesses, de toutes les folies et de toutes les hontes.

L'Angleterre a eu sa guerre des Lollards , l'Allemagne ses Anabaptistes et sa guerre des Paysans, l'Italie a ses Brigands classiques, qui ne sont autre chose que des socialistes perma

nents ; enän la France a eu ses Jacques, dont les démagogues de 1851 viennent de renouveler les exploits.

Ce furent, en effet, dans les troubles qu'amenèrent les guerres malheureuses des rois de France contre les Anglais qu'éclata pour la première fois cette terrible insurrection qu'on appela la Jacquerie. Le roi de France était prisonnier; les grands barons étaient tués ou défaits; la fleur de la noblesse gisait sur les champs de bataille de Crécy et de Poitiers. Il ne restait plus pour défendre la société monarchique et féodale que des veuves et des orphelins, des femmes et des enfants. Voilà le moment que choisirent les partageux du moyen age pour faire main-basse sur la propriété.

a En 1358, dit Froissart, advint une grande merveilleuse tribulation en plusieurs parties du royaume de France, si comme en Beauvoisin, en Brie et sur la rivière de Marne en Valois, en Laonais, en la terre de Coucy et autour Soissons. Car aucunes gens des villes champêtres s'assemblèrent en Beauvoisin, et s'en allérent sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de bâtons ferrés et de couteaux, en la maison d'un chevalier qui près de la demeurait. Si brisérent la maison et tuérent le chevalier sa dame et ses enfans, petits et grands et ardirent ( brûlèrent ) la maison.

» Secondement, ils s'en allèrent en un autre fort chatel et firent pis assez; car ils prirent le chevalier et le lièrent à nn estache bien et fort ; et violèrent sa femme et sa fille les plusieurs, ce voyant le chevalier; puis tuèrent la femme qui était enceinte et grosse d'enfant, et sa fille et tous les enfants, et puis le dit chevalier à grand martyre et ardirent et abbattirent le chatel. Ainsi firent-ils en plusieurs châteaux et bonnes maisons, et multiplièrent tant que ils furent bien six mille ; et partout là où ils venaient leur nombre croissait; car chacun de semblanceles suivait. Si que chacun chevalier, dames et écuyers, leurs femmes et leurs enfants, les fuyaient; et emportaient les dames et les damoiselles, leurs enfants dix ou vingt lieues de loin où ils se pouvaient garantir ; et laissaient leurs maisons toutes vagues et leur avoir dedans.

» Ces méchantes gens robaient et ardaient tout, et tuaient et efforçaient et violaient toute dames et pucelles sans pitié et sans merci, ainsi comme chiens enragés. Certes, oneques n'avait entre Chrétiens et Sarrasins telle forcenerie que ces gens faisaient, ni quisplus fissent de maux et de plus vilains faits et tels que créature ne devrait oser penser, aviser ni regarder; et cil (celui) qui plus en faisait était le plus prisé et le plus grand maître entre eux.

» Je n'oserais écrire ni raconter les horribles faits et inconvenables qu'ils faisaient aux dames. Mais, entre les autres désordonnances et vilains faits, ils tuérent un chevalier et le boutérent (mirent) en une broche, et le tournérent au feu et le rôtirent devant la dame et ses enfants. Après ce.que dix ou douze eurent la dame efforcée et violée, ils les en voulurent • faire manger par force, et puis les tuèrent et firent mourir de male mort.

» Et avaient fait un roi entre eux qui était, comme on disait adonc, de Clermont en Beauvoisis, et l'élurent le pire des mauvais et ce roi s'appelait Jacques Bonhomme. Ces méchantes gens ardirent au pays de Beauvoisin et environ Corbie et Amiens et Montdidier plus de soixante bonnes maisons et de forts chateaux, et si Dieu n'y eut mis remède par sa grâce, le meschef fût si multiplié que toutes communautés eussent été détruites, saintes églises après et toutes riches gens par tous pays; car tout en telle manière si faites gens faisaient au pays de Brie et de Per

tois.

» Et convint toutes les dames et les demoiselles du

pays, et les chevaliers et les écuyers, qui échapper leur pouvaient, affuir

Meaux en Brie l'un après l'autre, ou pures leurs cotes, ainsi omme elles pouvaient : aussi bien la duchesse de Normandie et la duchesse d'Orléans, et foison de hautes dames, comme autres, si elles se voulaient garder d'être violées et efforcées, puis enfin tuées et meurtries.

: » Tout ensemblable manière si faits gens se maintenaient entre Paris et Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham et Vermandois, par toute la terre de Coucy. Là étaient les grands violeurs et malfaiteurs ; et excluèrent que entre la terre de Coucy, que entre la comté de Valois, que en l'évêché de Laon, de Soissons et de Noyon plus de cent châteaux et bonnes maisons de chevaliers et écuyers, et tuaient et robaient quant que ils trouvaient. Mais Dieu par sa grâce y mit tel remède, de quoi on e doit bien regracier. »

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