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PRÉFACE

Le titre de cet ouvrage demande à être expliqué. L'auteur, à vrai dire, ne pouvait guère en adopter un autre. Mais il ne se dissimule pas qu'avec sa généralité un peu vague, celui-ci serait très critiquable s'il ne commençait par déterminer fort nettement aux yeux du lecteur le sujet qu'il s'est proposé de traiter. Or il désire avant tout échapper au reproche d'avoir promis plus qu'il ne voulait ou qu'il ne pouvait tenir.

Si la diplomatie est, suivant la définition de Klüber, l'art de bien conduire les affaires publiques entre les États, il s'ensuit qu'elle s'applique, sans exception ni réserve, à tous les rapports réguliers que peuvent entretenir entre eux les gouvernements, à toutes les questions sur lesquelles ils ont intérêt à se mettre d'accord par des négociations et par des traités. A ce compte, l'histoire de la diplomatie, pour être complète, se confondrait avec celle du droit international, dont elle devrait suivre pas à pas et en même temps les développements à la fois si multiples, si complexes et si divers. Un tel travail, rien qu'en ce qui touche à l'Europe et au xixo siècle, exigerait une longue vie d'homme, et deux volumes n'y suffiraient assurément pas.

En effet les diplomates n'ont pas exclusivement pour mission de conclure les traités spéciaux qui préparent la guerre, qui la préviennent ou qui la terminent. Ils sont appelés à régler entre les États ces relations économiques qui ont une si haute importance et qui fixent, par exemple, les conventions relatives au commerce, aux douanes, aux

DEBIDOUR.

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chemins de fer, aux postes et télégraphes, aux valeurs monétaires, à la propriété littéraire, artistique ou industrielle. C'est à eux qu'il appartient de résoudre les questions si délicates que soulèvent le droit d'asile et celui d'extradition. Au milieu de générations préoccupées d'humanité presque autant que de politique, ils travaillent à éteindre l'esclavage en recherchant les mesures les plus efficaces pour la suppression de la traite. Le droit de la guerre (tant maritime que continentale) est aussi presque à chaque heure l'objet de leurs différends et de leurs débats : réglementer l'emploi de la force, établir des principes que le canon lui-même respectera, s'entendre sur le traitement des blessés, sur celui des prisonniers, sur leur échange ou leur libération, sur le droit des neutres, sur les prises, sur l'espionnage, sur les sauvegardes, sur la piraterie, sur la guerre de partisans, sur les conditions légitimes du blocus, de l'embargo, enfin sur tout ce qui, de près ou de loin, se rattache aux conflits armés entre les nations, ce n'est point, à coup sûr, la partie de leur tâche qui les occupe le moins. Je n'ajoute que pour mémoire certaines négociations ayant comme objet la forme plutôt que le fond de la politique internationale, et qui tendent, soit à assurer l'inviolabilité et les immunités des agents diplomatiques, soit à déterminer leurs rangs, leurs attributions, leur autorité, soit à préciser le rôle ou les pouvoirs des conférences et des congrès. Ce ne sont point toujours les moins épineuses, ni celles qui compliquent le moins les relations des puissances.

Je ne me suis pas donné pour but, en écrivant le récit qu'on va lire, de retracer la vie diplomatique de l'Europe dans cette variété presque infinie de manifestations. J'ai recherché simplement, dans les relations des cabinets, tout ce qui, depuis le congrès de Vienne jusqu'au congrès de Berlin, a pu avoir pour effet l'établissement, la consolidation ou l'ébranlement de l'équilibre politique dans cette partie du monde. Tout ce qui ne m'a pas paru se rapporter – de près ou de loin — à cette grande question, je l'ai laissé de côté.

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Cette histoire a donc été entreprise pour retracer, dans un enchaînement raisonné, non tout ce que la diplomatie a fait, de 1814 à 1878, mais ce en quoi elle a contribué, durant cette période, à restaurer, à affermir ou à compromettre la paix générale de l'Europe.

Ce qu'on appelle l'équilibre européen, c'est une pondération morale et matérielle qui, des monts Ourals à l'Atlantique et de l'Océan glacial à la Méditerranée, garantisse tant bien que mal le respect des traités existants, des circonscriptions territoriales qu'ils ont établies et des droits politiques qu'ils ont sanctionnés; un ordre de choses tel que toutes les puissances se tiennent mutuellement en respect et que l'une d'elles ne puisse imposer d'autorité son hégémonie ou sa domination aux autres. Rien de pareil n'existait au commencement de ce siècle. L'Europe, aux trois quarts conquise ou maitrisée, était menacée d'une inféodation complète à l'empire français. Mais, Napoléon une fois tombé, à la dictature d'un seul se substitua une sorte d'oligarchie diplomatique, de directoire à plusieurs têtes, qui se chargea de maintenir collectivement la paix générale. Ce fut d'abord la réunion des quatre grandes puissances qui avaient le plus contribué à renverser le conquérant, savoir : l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie. La France, exclue d'abord de ce concert, y fut elle-même, au bout de temps, admise. Depuis, un État de premier ordre, le royaume d'Italie, qui n'existait pas en 1815, s'est formé de toutes pièces et s'est associé aux précédents. La pentarchie est devenue une hexarchie. Les gouvernements que je viens de nommer n'ont pas toujours vécu dans un accord parfait. De violents conflits se sont parfois produits entre certains d'entre eux. Il en est qui ont grandi et dont l'influence s'est accrue, d'autres qui ont quelque peu décliné et dont le crédit a diminué. Mais aucun d'eux n'a subi une telle déperdition de forces que les autres aient pu l'annihiler ou l'exclure de leur syndicat. Tous subsistent encore, garantissant parfois la tranquillité aussi bien par leur rivalité que par leur entente.

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En présence de ce groupe formidable, les États secondaires, tout en conservant une indépendance nominale, ont dû se plier à une sorte de médiatisation. Depuis trois quarts de siècle, les grandes puissances décident souverainement des affaires générales et même souvent des affaires particulières, pour peu qu'une ou plusieurs d'entre elles y soient intéressées. Les autres ou ne sont pas consultées ou ne le sont que pour la forme, chacune d'elles n'étant d'ordinaire admise à discuter que sur les questions qui la regardent en propre. Il suffit donc, pour qui veut expliquer la politique européenne depuis 1814 jusqu'à nos jours, de suivre pas à pas dans ses menées le directoire en question et de ne jamais perdre de vue aucun de ses membres. C'est à quoi je me suis efforcé dans le travail que je viens de terminer. Quant aux moyens et aux petits États, je ne les ai respectivement mis en scène que lorsqu'ils avaient à jouer leur rôle dans des négociations ou des crises dont la solution importait à toute l'Europe.

L'intérêt de cette histoire consiste dans le récit des assauts et des transformations qu'a subis et que semble destiné à subir encore l'édifice politique élevé en 1815 par le congrès de Vienne. A cette époque, les peuples demandaient des institutions libres, les nationalités réclamaient, avec leur indépendance, leurs frontières naturelles. Nulle satisfaction ne fut donnée à ces væux par les vainqueurs de Napoléon. La démocratie fut mise à l'index. Pour la comprimer ou pour la combattre, les souverains formerent une sorte d'alliance mutuelle. Ainsi devait, à leur sens, s'établir l'équilibre moral, nécessaire au maintien de la paix générale. Quant à l'équilibre matériel, ils le fonderent sur un partage tout à fait arbitraire des territoires, ne consultant pour l'effectuer que leurs convenances, leurs intérêts — mal compris, tenant nul compte des væux des populations. Ils inaugurèrent de la sorte cette politique de la Sainte-Alliance qui, tout d'abord omnipotente, fut, au bout de quelques années, baltue en brèche par la Révolution, éprouva d'assez sensibles échecs, surtout à partir de 1830, mais, en somme,

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