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Sept-Iles. Quel est le principe le plus élémentaire de la politique ? C'est de se servir contre la tyrannie du plus fort du concours des puissances du second ordre.- Quelles sont, après la France, les puissances maritimes du second ordre? La Russie et la Grèce, également intéressées à joindre leur marine à la nôtre pour détruire la prépondérance navale menaçante de l'Angleterre, qni peut bloquer les Russes dans le Bosphore, et faire pourrir nos vaisseaux dans nos ports, comme cela est déjà arrivé. L'intérêt évident de notre politique exigeait donc que nous nous entendissions arec la Russie sur la question grecque, car c'était de fort à faible, et non avec l'Angleterre, car ce ne pouvait être que de faible à fort. Dans un cas nous servions un allié; dans l'autre nous renforcions un adversaire. L'intérêt de notre commerce nous conseille la même chose que l'intérêt de notre politique. Les Anglais font dans la Méditerranée à peu près le même trafic que nous. Ils sont nos concurrents en marchandises comme nos rivaux en puissance. Il n'en est pas de même des Russes : commerçants, ils s'y présentent vis à vis de nous comme acheteurs. L'alliance la plus étroite dans ces derniers temps, la plus bostile à la France, c'est l'alliance anglo-autrichienne. Elle tient le monde civilisé dans l'asservissement et l'inaction. Notre devoir est de nous ranger du côté de la puissance qui la menace dans la Méditerranée, en descendant sur ses bords par le Balkan, ou en y débouchant par le Bosphore, et dans l'Océan atlantique en avançant sur les derrières de l'Inde. Nous avons besoin de l'Egypte pour nos relations commerciales, et ce:te puissance nous la cédera sans peine, non pour l'occuper militairement par des colonies, mais pour y dominer par nos comptoirs et nos vaisseaux ! »

On ne saurait exprimer en termes plus précis une opinion plus catégorique. Pourquoi M. Thiers, depuis qu'il a cessé d'être journaliste et qu'il est devenu ministre, a-t-il changé d'opinion et déserté le drapeau de l'alliance franco-russe pour arborer le drapeau de l'alliance anglo-française ? Demandez-le-lui.

» 30 Maitresse de poursuivre la guerre en Orient, la Russie était libre de s'emparer de Constantinople si la force l'y amenait. Elle repoussait alors Mahmoud en Asie, et faisait disparaitre de l'Europe jusqu'aux derniers débris de sa puissance.

» 4° L'Etat grec était définitivement et franchement constitué, des subsides payés à époque fixe lui étaient assurés. Ses limites s'étendaient au-delà de cette ligne tant promise du golfe d'Arta au golfe de Volio, et prenait un grand développe. ment. Le comte Capo d'Istria demeurait à la tête du nouvel Etat.

5° Pour prix de son alliance, en compensation de l'accroissement de la Russie en Orient et en indemnité de ses sacrifices dans la lutte contre l'Angleterre, il était stipulé que la France rentrerait en possession des provinces belges. Bréda redevenait frontière de la Hollande; les Anglais devaient être expulsés du continent; lo Hanovre, occupé par les troupes de l'alliance, était cédé au roi des Pays-Bas en échange de la Belgique. Des indemnités particulières devaient être données par la Russie à la Prusse, qui restituait à la France Sarrelouis et une partie du territoire sur le Rhin.

» 6o La position importante de l'ile de Candie demeurait acquise à la France. »

III.

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13 mars 1846. Le même déchaînement qui nous fit mettre au ban de la presse, en août 1840, parce que, seul contre tous, nous entreprimes de contenir le flot des passions tumultueuses qu'avait fait déborder le traité du 15 juillet 1840, traité qui, un an plus tard, presque jour pour jour, devait aboutir à la convention du 13 juillet 1841, le même déchainement a lieu aujourd'hui contre nous, parce qu'aujourd'hui, comme il y six ans, nous avons l'inexcusable tort de nous servir de nos yeux pour regarder au fond des choses, de ne pas nous laisser aveugler par des sentiments généreux, mais irréfléchis, d'engager la France à consulter avec maturité ses forces et ses intérêts avant de s'abandonner à l'entraînement de ses sympathies ou de ses colères. C'est le sort de la raison de commencer toujours par être condamnée. Aussi ne nous plaignons-nous pas des clameurs qui s'élèvent contre nous, et n'en parlons-nous que pour leur donner une date.

Certes, nous le disons hautement, s'il ne fallait faire que des manifestations et des souscriptions pour rendre à la malheureuse Pologne son rang parmi les nations libres et indépendantes, notre voix ne serait pas la dernière à se faire entendre, et notre contribution ne serait pas la plus faible, ni la moins spontanée ; mais par vos manifestations sans autorité et sans effet, par vos souscriptions sans prestige et presque sans produit, que faites-vous ? Est-il bien sûr que vous ne nuisiez pas à la cause que vous prétendez servir, et que vous ne portiez pas au dehors une fàcheuse atteinte à la considération du caractère français ?

En intercalant tous les ans, depuis quinze années, dans votre adresse, un paragraphe où le veu du rétablissement de la nationalité polonaise est exprimé, que faites-vous ? Vous accoutumez l'Europe à considérer vos manifestations solennelles comme de vaines protestations qui ne vous en

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gagent pas sérieusement à vos propres yeux, et dont elle n'a pas à tenir plus de compte que vous-mêmes. De telles manifestations ont un double tort : ce n'est pas assez pour rectifier les déviations de la politique dans son cours; ce n'est pas assez pour faire revivre dans toute sa pureté la lettre maculée de l'article 5 du traité entre la Russie et l'Autriche, en date des 21 avril-3 mai 1815, de l'article 3 du traité conclu à la même date entre la Russie et la Prusse, et enfin de l'article 1er de l'Acte général du congrès de Vienne du 9 juin 1815; ce n'est pas assez pour contraindre l'oppression d'adoucir ses rigueurs; c'est assez pour l'inquiéter, la rendre plus ombrageuse et plus vigilante ; c'est assez pour entretenir dans le cœur de l'opprimé de dangegeuses illusions; c'est assez pour lui faire ressentir plus ardente la soif d'indépendance et plus cruelle la privation de sa nationalité.

En dénaturant sciemment dans vos journaux tous les faits, en les tronquant puérilement pour donner à une tentative de soulèvement plus d'importance et plus d'étendue qu'elle n'en a en réalité, que faites-vous ? Vous appelez les événements à donner le lendemain, à vos versions , à vos affirmations, à vos prédictions de la veille, des démentis dont la conséquence est de faire rejaillir sur une noble cause mal défendue le discrédit de votre parole suspecte.

En vous abusant jusqu'à ce point de vous persuader qu'une réunion de députés dans l'un des bureaux de la chambre élective sera considérée comme une manifestation efficace, amis malencontreux de la malheureuse Pologne, que faites-vous ? Vous vous faites compter un à un; vous laissez voir à l'Europe que vous n'êtes qu'une minorité au sein du parlement français ; vous commettez l'immense faute de forcer d'anciens conseillers de la couronne, qui ont passé du pouvoir dans l'opposition, et qui marchent à votre tête, à se séparer de vous dans une circonstance décisive, montrant ainsi aux gouvernements que vous voulez contenir que nous aurons beau changer de cabinets, nous ne changerons pas de politique ; qu'il n'y a rien de plus à at

de

tendre ou à redouter de MM. Thiers et de Rémusat que MM. Guizot et Duchâtel.

En vérité, si vous vouliez donner à réfléchir aux trois grandes puissances qui se sont partagé entre elles les dépouilles de la Pologne, n'eût-il pas mieux valu que les 116 députés sur 459, qui se sont réunis dans le premier bureau, s'en abstinssent, plutôt que de constater qu'ils n'y avaient été suivis par aucun des ministres du 1er mars 1840, aujourd'hui à l'écart du pouvoir, mais qu'il suffit d'un vole pour ramener aux affaires ? Votre liste de 116 députés, presque tous appartenant aux oppositions extrêmes, ne signifie rien ; l'absence sur cette liste des sculs noms qui auraient eu au dehors un sens politique signifie beaucoup. Aussi cette absence, qui n'a pas échappé à la remarque, n'échappera-t-elle pas aux commentaires de toutes les chancelleries.

Enfin, en ouvrant des listes de souscription, qu'avez-vous fait ? Vous vous êtes exposés inconsidérément à faire prendre pour mesure de la profondeur de vos sympathies l'étendue de votre générosité. Quelle générosité ! 149 députés ont adhéré à la souscription et ont versé, tous ensemble, la somme de 6,955 francs ! Quel élan! Quel entraînant exemple ! Le beau subside pour une population de vingt-quatre millions d'opprimés qui entreprend une lutte désespérée ? Le beau secours pour tant de victimes! Toutes les colonnes de tous les journaux sont remplies de noms de souscripteurs; mais les sommes versées sont si minces, qu'il est à craindre que la souscription n'atteigne qu'un chiffre tellement faible, qu'au lieu d'attester de la part de la France une grande sympathie pour les malheurs de la Pologne, ce chiffre soit, au contraire, interprété par l'Europe comme la preuve matérielle ou de notre indifférence ou de notre parcimonie. C'était là le danger d'une souscription, c'était là le danger qu'il fallait prévoir et éviter; mais, de toutes les fautes qu'on pouvait commettre, on n'en a pas omis une seule !

Il y avait, en 1830, à choisir entre deux politiques :
La politique de la Guerre et la politique de la Paix.

Si l'on choisissait la première, il ne fallait pas donner à l'Europe le temps de se reconnaitre ; il fallait commencer par déchirer à notre profit les traités de 1815 et rendre à la France ses limites naturelles; il fallait voler au secours de la Pologne insurgée, proclamer son indépendance, rétablir sa nationalité (1), attises partout le feu révolutionnaire, en Belgique, en Espagne, en Italie. C'était la politique conseillée par l'opposition et que la majorité a constamment condamnée. Quels en eussent été les résultats ? Nul ne saurait affirmer qu'ils eussent été satisfaisants, car on a vu reculer devant elle les esprits les plus téméraires.

La seconde nous a toujours paru de beaucoup la plus sûre et la meilleure, et si nous avons adressé souvent des reproches au gouvernement, ce n'est pas de l'avoir préférée, c'est de ne l'avoir pas pratiquée assez franchement, assez hardiment, assez systématiquement.

Dès que la France s'imposait à elle-même la loi de respecter les traités de 1815, elle n'avait rien de mieux à faire qu'à désarmer, gu'à réduire son effectif militaire au nombre d'hommes strictement nécessaire pour assurer pleinement le maintien de l'ordre, afin de faire concourir le plus rapidement possible toutes les ressources de son budget au développement de toutes ses facultés productives, et ultérieurement à l'extension de sa marine, appelée à servir de point de ralliement et de garantie à toutes les puissances maritimes de second ordre. Dans ce système, il est vrai, ce n'était pas de la propagande et de l'insurrection, c'était du progrès des esprits et de la civilisation qu'il fallait attendre l'amélioration du sort des populations polonaises et italiennes. Cette amélioration, nous ne doutons pas qu'on ne l'eût déjà ob

(1) « Il est d'un intérêt majeur pour l'empereur et en même temps pour l'Europe de rétablir le royaume de Pologne ; sans cette réédification, l'Europe restera sans frontière de ce côté, l'Autriche et l'Allemagne se trouvant face à face avec le plus puissant empire de l'univers... » Et plus loin : « L'Europe ainsi organisée, il n'y a plus de raison pour que la France et la Russia soient en rivalité. Ces deux empires auront les mêmes intérêts commerciaux ; ils agiront d'après les mêmes principes. »

L'EMPEREUR NAPOLÉON,

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