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sont jamais transgressées et que le droit et la mortalité le règlent exclusivement; lorsque le grade et l'emploi restent toujours inséparables ; lorsque l'arbitraire et la faveur rencontrent pour invincibles obstacles un système et un code militaires se prêtant un mutuel appui ; lorsque la durée du service est longue, que les contingents annuels sont faibles et les réengagements nombreux ; lorsqu'à défaut de gloire à recueillir sur les champs de bataille, le sentiment du patriotisme et de l'honneur est constamment entretenu par l'émulation du savoir ; lorsque, enfin, sans nuire au dedans à l'abondance du travail et au développement du crédit public, la force militaire élève au dehors à leur plus haute expression le crédit et la prépondérance politique d'une nation; quand elle lui permet de tenir constamment un langage imposant, quand elle assure le succès de ses négociations diplomatiques, quand elle facilite la conclusion de traités avantageux à son commerce, quand enfin elle peut se dire, sans se faire illusion, que les forces dont disposent ses alliés lui appartiennent par la confiance qu'elle leur inspire.

L'organisation d'une armée est mauvaise : — lorsque le pied de paix est destructeur du pied de guerre; lorsque les cadres des officiers, sans proportion avec l'effectif des soldats, enlèvent au commandement l'étendue, l'action et le prestige qui leur sont nécessaires; lorsque, dans un état démocratique, il est arithmétiquement impossible à l'officier de subsister honorablement avec sa solde; lorsque, enfin, le principe sur lequel repose l'autorité militaire est une violation de l'esprit général des institutions du pays.

Réduire sensiblement le chiffre et la dépense de l'armée sans l'affaiblir, tel est le progrès que nous avons à demander à une meilleure constitution militaire ; à une loi de recrutement conçue dans un esprit plus conforme à l'esprit de notre temps; à un autre mode de casernement; au perfectionnement successif de toutes les armes et munitions de guerre, etc., etc. Tel est le progrès qui devrait être l'objet des méditations les plus profondes de nos hommes d'État, car il se lie à l'avenir politique de notre société, de jour en jour plus industrielle, beaucoup plus étroitement qu'on ne parait le croire communément. Mais de cet avenir gravement menacé, qui s'en occupe? Quand on a changé la coupe d'un habit, la forme d'un sabre, déplacé des buffleteries, on croit avoir assez fait; cependant les avantages d'une armée d'élite, où la proportion des armes serait établie avec toute la précision enseignée par l'expérience et par la science de la guerre; où les hommes peu nombreux seraient choisis et exercés avec tout le soin que prescrit Végèce, cet auteur sur lequel quinze siècles ont passé sans affaiblir son autorité; où tout perfectionnement, toute simplification, toute économie, seraient sûrs de trouver le même accueil empressé que celui qu'ils reçoivent de toute grande industrie en progrès; ces avantages seraient considérables à tous les points de vue :

Au point de vue de notre politique extérieure, car la réduction numérique de nos forces de terre combinée avec une augmentation de nos forces de mer serait un double gage donné à l'affermissement de la paix : premièrement, en ce qu'il achèverait de rassurer pleinement les puissances secondaires sur les intentions d'agrandissement territorial et de prépondérance politique que se plaisent à nous attribyer d'habiles rivaux pour entretenir contre nous une défiance prête à s'éteindre, et qu'ils craignent de voir tourner plus justement contre eux; deuxièmement, en ce qu'il nous constituerait tout naturellement les protecteurs sur mer de tous les pavillons mis en péril par la supériorité industrielle et maritime de l'Angleterre, envahissant tous les marchés du monde, à l'exclusion des autres nations, gravement menacées dans leur repos par le développement même de leur industrie privée de tous débouchés dans le présent et dans l'avenir;

Au point de vue de nos finances, que compromettent, sans qu'on s'en rende un compte assez exact, l'exagération et la mauvaise constitution de notre armée, dont la dépense, toujours croissante, s'élève à plus d'un million par jour;

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Au point de vue de la richesse publique et du crédit, dont le développement est arrêté par l'excès d'une telle dépense, excès qui nous a empêchés, depuis quinze ans, de donner à nos grands travaux publics l'impulsion qui les eût terminés avec d'autant plus d'économie qu'ils eussent été plus rapidement exécutés; excès qui nous empêche de réaliser d'importantes et d'urgentes améliorations de toute nature; excès qui s'oppose à ce que nous portions la réforme au sein de nos impôts, à ce que nous osions faire une expérience qui cependant serait sans danger, celle de l'application large et judicieuse du principe de la modération des taxes à toutes celles de nos taxes qui sont exagérées ;

Au point de vue de la population, que nous abâtardissons en lui enlevant tous les ans ses plus beaux hommes, ses hommes les plus vigoureux, pour aller les faire moissonner en Algérie, ou s'énerver dans « l'oisiveté militaire , qui , malgré le service et les exercices, laisse beaucoup de temps sans emploi, et qui tourne parfois à l'ennui, à l'intempérance, aux vices des villes et aux maladies (1) ; »

Au point de vue de l'avenir de notre société industrielle, dont nous ne saurions trop nous préoccuper, croit-on que si le royaume-uni de la Grande-Bretagne était placé sous l'empire des mêmes institutions militaires que celles qui nous régissent, l'Angleterre luttât aussi facilement et victorieusement contre l'épouvantable misère des ouvriers, et les tortures de l'Irlande en proie à toutes les horreurs de la faim ? Ce qui sauve l'Angleterre d'un aussi grand péril, c'est qu'elle se garde bien de former au maniement des armes la population de ses villes et de ses fabriques, que les constables ne pourraient plus contenir si elle avait appris à porter un fusil;

Au point de vue de la jeunesse, qui, ayant à se frayer une carrière, ne sait laquelle prendre entre toutes les professions également encombrées;

(1) Rapport du général Durieu au nom de la commission chargée de l'examen du projet de loi concernant l'appel de 80,000 hommes de la classe de 1840.

Au point de vue, enfin, de l'armée elle-même, qui pourra etre d'autant plus largement rétribuée qu'elle sera moins nombreuse.

Faire du service militaire une profession honorable et assez lucrative pour rivaliser avec l'administration des douanes, des forêts, des contributions directes et indirectes, etc., et permettre d'abolir le recrutement forcé : telle est l'idée à laquelle je me suis pleinement rallié; je la crois plus saine, plus juste, plus pratique que celle de l'emploi de l'armée aux grands travaux publics, même réduite aux termes si simples auxquels j'avais essayé de la ramener.

Napoléon a dit (1):

« La conscription est la loi la plus affreuse et la plus détestable pour les familles, mais elle fait la sécurité de l'État.»

Il y a aujourd'hui deux mots à changer à cette opinion ; à la place de ceux-ci : la sécurité, il faut mettre ceux-là : le péril.

Si l'on n'y prend sérieusement garde, ce sera par l'excès des armées permanentes que périront les nations industrielles.

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V.

7 septembre 1849. On lit dans le Siècle :

« Une discussion intéressante s'est élevée entre le journal la Presse et le Moniteur de l'Armée, au sujet de la réduction de l'effectif militaire. Cette dernière feuille défend le maintien de l'armée actuelle, et déclare qu'il est impossible, même aux journalistes les plus intelligents, de s'immiscer dans ces questions spéciales, s'ils ne sollicitent le concours des hommes spéciaux. Sans aborder ici le fond de cette discussion, que le vote du budget ramènera dans ses véritables limites, nous nous bornerons à citer l'opinion de l'un des hommes les plus compétents en matière de guerre et d'armée, et dont on ne songera certainement pas à contester l'autorité. M. le maréchal Pugeaud, en 1840, dans un banquet auquel assistaient un grand nombre de convives qui n'ont pas perdu le souvenir de ses belles paroles, s'exprimait ainsi : « A la dissolution des armées permanentes, et » à leur transformation en armées industrielles ! » Cette opinion de l'il

(1) Opinions de Napoléon, par M. Pelet (de la Lozère), page 229.

lustre maréchal était développée par lui avec beaucoup de verve et une très grande puissance d'argumentation. Il est impossible que ce glorieux capitaine ait exprimé à la légère un væu aussi formel ; et pour qu'il ait ainsi demandé la dissolution et la transformation des armées permanentes, il faut que l'utilité et la possibilité d'une aussi grande mesure lui aient été parfaitement démontrées. »

Puisque le Siècle invoquait l'autorité militaire de M. le maréchal Bugeaud, le Siècle aurait pu ajouter que M. le maréchal Bugeaud était demeuré fidèle à l'opinion qu'il avait exprimée au banquet phalanstérien de 1840, car sept années plus tard, en 1847, il écrivait au Moniteur de l'Armée (1) la lettre suivante, imprimée en tête de cette feuille : A M. LE RÉDACTEUR DU Moniteur de l'Armée.

a La Durantie, le 15 novembre 1947. » Monsieur, » Je n'ai pas été peu surpris de lire, dans le Moniteur de l'Armée du 11 de ce mois, que l'emploi de l'armée aux travaux dits d'utilité publique était une de ces théories que l'on croyait entièrement abandonnées.

» Vous auriez été dans le vrai, monsieur, si vous aviez dit qu'il n'était plus nécessaire de discuter ces théories, puisqu'elles étaient passées dans la pratique. En effet, pendant que l'on discutait en France, et que l'on faisait des livres pour démontrer qu'il n'y avait pas d'avantage public à faire travailler l'armée, et que celle-ci y perdrait sa discipline, son instruction, son esprit militaire, l'armée d'Afrique ne cessait de travailler aux choges d'utilité générale que lorsqu'elle entrait en campagne pour combattre les Arabes.

» Nous n'avons pas remarqué qu'elle ait perdu de ses qualités en exécutant de grands travaux ; bien au contraire, nous croyons qu'elle y a gagné en discipline, en santé et en moralité.

» Il est vraiment étrange qu'un aussi grand fait, qui dure depuis nos premiers pas dans l'occupation de l'Algérie, et qui a pris plus de développement dans les six dernières années, ait été tellement inaperçu que l'on dise aujourd'hui que la question du travail de l'armée est une théorie abandonnée. Si la Presse a abandonné cette thèse pendant que l'armée d'Afrique lui donnait complétement raison, c'est que ce journal a toujours vu les choses d'Afrique selon les tendances de son esprit et non pas selon les réalités.

» Je vous prie, monsieur, de me ranger au nombre de ceux qui sont encore convaincus que l'armée peut travailler d'une manière avantageuse pour le pays et pour elle. Il faudrait sans doute changer plusieurs de nos

(1) Moniteur de l'Armée, 21 novembre 1847.

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