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1844.

ABOLITION DU RECRUTEMENT OBLIGATOIRE.

* La conscription est la loi la plus affreuse et la plus détestable pour les familles. »

OPINIONS DE NAPOLÉON,
Recueillies par Pelet (de la Lozère), p. 229.

27 mars 1844. Le projet de loi de recrutement présenté en 1841 à la Chambre des Députés, amendé et voté en 1843 par la Chambre des Pairs, rapporté à la Chambre des Députés, a été voté à la majorité de 178 voix contre 78.

La durée du service, qui avait été portée à huit ans par la Chambre des pairs, a été réduite à sept années. Sauf quelques rectrictions mises aux transactions auxquelles le remplacement donne lieu, la loi nouvelle n'apporte donc que très peu de changements à la loi du 21 mars 1832.

Cette dernière loi aura duré douze années ; il est douteux que celle qui est destinée à la remplacer ait une durée aussi longue. D'ici à douze ans, les chemins de fer auront changé les rapports de peuples à peuples et de peuples à gouvernements ; ils auront surtout fort heureusement changé les rapports de la France avec le Continent, et ceux du Continent avec la France. La paix armée, cette aggravation du système des armées permanentes, aura fait son temps. Chaque pays, à l'envi, aura successivement réduit son effectis militaire, sinon pour alléger ses charges, du moins pour donner à l'impôt une autre destination, plus en rapport avec les besoins nouveaux et les idées nouvelles. Il ne faut pas être très prévoyant pour prédire que, d'ici à douze ans, toutes les grandes dépenses de travaux publics et d'armements maritimes qui seront faites le seront aux dépens de la force numérique des armées de terre. Il suffira qu'une seule nation prenne l'initiative de la réduction des troupes et donne l'exemple pour qu'elle soit aussitôt imitée par toutes les autres nations. Le moment approche où la vérité des paroles de Montesquieu apparaitra à tous les yeux. Le moment approche où tout gouvernement ne voudra plus entretenir que l'armée nécessaire au maintien de l'ordre, où la garantie la plus solide contre les éventualités de guerre générale sera dans la force de résistance qu'opposeront tous les intérêts engagés à la conservation de la paix. Déjà cette force de résistance est telle qu'elle a permis à la France, à la Belgique, à l'Espagne, après 1830, d'accomplir chez elles leur révolution sans troubler la paix de l'Europe.

Cet état de choses est appelé dans un avenir prochain à changer le mode de recrutement militaire. Aussitôt que les armées de terre n'excéderont plus la juste proportion qu'elles doivent avoir, le service militaire pourra cesser d'être obligatoire pour devenir volontaire; il ne sera plus un impôt, l'impôt du sang, l'impôt du temps, comme on l'appelle, mais une carrière, comme celle du sacerdoce ou de l'enseignement. Il y a longtemps que nous avons imprimé qu'il arriverait un jour où il serait aussi difficile de se faire admettre dans un régiment, comme soldat, qu'il est difficile aujourd'hui d'entrer comme surnuméraire dans l'administration des douanes, des forêts ou des contributions indirectes. Cela est déjà vrai pour l'arme de la gendarmerie et de la garde municipale, où il faut être protégé pour être admis. Ce jour est moins éloigné que l'on ne pense. Chaque année l'accès des carrières devient plus difficile, chaque année la concurrence rend les professions moins lucratives, le travail plus pénible, le succès, en toute entreprise, plus

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douteux, et cependant chaque année la population s'accroit. Dans l'ancien régime, il existait des couvents, des ordres mendiants; ces couvents, ces ordres, ont été abolis; on ne les rétablira pas. Que faire de tous ces jeunes gens qui entrent dans la vie, et qui, à un jour donné, après avoir quitté le toit paternel et frappé vainement à toutes les portes, ne savent pas comment ils vivront le lendemain ?

Adoptez pour base de la force de votre armée la proportion du 200o de la population, abaissez à seize ans l’age où l'on pourra s'engager, faites de l'état militaire une carrière, honorez-la, faites qu'après vingt et trente années de service une retraite soit assurée, sous forme de pension ou autrement, au soldat aussi bien qu'au sous-officier et à l'officier, et soyez sûrs qu'avant que douze années se soient écoulées les cadres de l'armée seront trop étroits pour incorporer tous les fils de famille qui se présenteront, les uns parce qu'ils seront nés avec la vocation militaire, les autres parce qu'ils seront nés sans aucune vocation; celui-ci par suite de son caractère indomptable, réclamant la sévérité de la discipline, celui-là parce que son père aura épuisé toutes ses ressources pour faire de son fils aîné son successeur, du second 'un desservant de village, du troisième un instituteur primaire; tel autre parce que sa famille aura éprouvé des revers de fortune, et que son orgueil souffrirait de l'exercice d'une profession manuelle; beaucoup, enfin, par esprit d'imitation. Aujourd'hui, c'est à qui ne sera pas soldat; on ne sait trop pourquoi, car il n'y a pas de profession manuelle moins pénible que l'état militaire, mais il suffit que l'on voie son camarade ou son voisin faire le sacrifice pécuniaire d'un remplaçant pour que, soi-même, l'on ne veuille pas servir; toute répugnance est contagieuse ; si, au contraire, on le voyait partir, on voudrait partir comme lui, surtout s'il fallait être protégé pour être admis. Il en est ainsi en France. Plus les conditions d'accès seraient rendues difficiles, et plus le préjugé qui éloigne aujourd'hui la population du service militaire s'effacerait vite de nos mæurs. Tel qui se mutile encore aujourd'hui pour s'y sous

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traire, n'aspirerait alors qu'à revêtir l’uniforme! Là nous conduisent, n'en doutez pas, la prolongation de la paix, l'encombrement de toutes les carrières, le progrès de la concurrence, l'accroissement de la population, la force des choses, enfin; et ce qui le prouve, c'est le nombre même des remplaçants, qui, de l'aveu des ministres et des Chambres, s'élève à près de cent mille hommes, au quart de l'armée, et continue toujours de s'accroître !

Mais, va-t-on dire, l'argument que vous tirez de ce nombre si considérable de remplaçants, et toujours croissant, est précisément l'argument qui vous condamne; car, si le service militaire excitait moins de répulsion, le nombre des remplaçants serait plus faible et tendrait à diminuer au lieu de tendre à s'accroître. Aller au devant de l'objection, ainsi que je viens de le faire, c'est montrer que je l'ai prévue et que je me suis rendu compte de ce qu'elle valait. Voici ce que je réponds :

Quelle est la raison pour laquelle le nombre des remplaçants tend constamment à s'accroître ? c'est que le prix du remplacement tend constamment à diminuer. Faites qu'un remplaçant, au lieu de coûter, prix moyen, 1,500 fr., coûte 3,000 fr., coûte 6,000 fr., et vous verrez aussitôt le nombre de ceux qui se font remplacer diminuer dans une proportion presque incalculable. Or, pourquoi en coûte-t-il moins chaque année pour se faire remplacerÉvidemment, parce

y qu'il est chaque année plus facile de trouver des remplaçants. Pourquoi est-ce plus facile ? Je viens d'en énumérer tout-à-l'heure les causes en parlant de la prolongation de la paix, de l'encombrement des professions, des difficultés de soutenir la concurrence, etc. Or, s'il est devenu si facile, moyennant une faible prime, de trouver des remplaçants, qui ne sont, après tout, que des engagés volontaires d'une certaine catégorie, faites un pas, un seul pas en avant dans cette voie, améliorez le sort du soldat, assurez son avenir, et le service militaire cesse immédiatement d'être un impôt pour devenir une carrière, et vous faites revivre le principe de la loi du 10 mars 1818, principe en vertu duquel l'armée

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se recrutait, d'abord par engagements volontaires, et subsidiairement, en cas d'insuffisance, par appels, principe que la loi du 21 mars 1832 a renversé, bien à tort, selon nous.

D'après les termes de la loi du 11 mars 1818, l'armée se recrutait :

D'abord par des enrôlements volontaires ;
Ensuite, en cas d'insuffisance, par des appels.

D'après les termes de la loi du 21 mars 1832, reproduits littéralement dans la nouvelle loi votée, l'armée se recrute maintenant :

D'abord par des appels ;
Ensuite par des enrôlements volontaires.

Ainsi, le mode subsidiaire de la loi de 1818 est devenu la base fondamentale de la loi de 1832 et de la loi nouvelle. Le progrès, cette fois, consistera à rétrograder, à revenir sur ses pas.

Dans ce système, qui est le mien, que j'ai exposé en 1838, sur lequel j'ai insisté en 1841, lors de la présentation du projet de loi que la Chambre des députés vient d'adopter, dans ce système, on le comprend, toutes les questions de la répartition du contingent, des exemptions de service pour causes diverses, du remplacement, de la durée du service, de l'effectif soldé et de l'effectif non soldé, appelé réserve, etc., disparaissent; aussi ai-je considéré comme superflu de les discuter, et ai-je laissé la Chambre des députés terminer son æuvre sans vouloir mettre mes idées aux prises avec les siennes. Je reconnais que le temps de la maturité n'est pas venu pour les miennes; il leur faut encore quelques années. Mais de ce que, de mon aveu même, elles seraient prématurées, il ne s'ensuit pas qu'elles ne soient pas justes et vraies. Plus que jamais je crois que l'avenir leur appartient.

Recrutement volontaire, ou service obligatoire pour tous, sans faculté de remplacement pour aucun, et sans autres exceptions que celles résultant d'incapacité physique ou d'indignité morale; telle est la seule allernative qui soit

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