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si faibles, qu'ils ont besoin d'une protection presque prohibitive, protection qui, pour être nécessaire, n'en est pas moins humiliante pour notre orgueil national; si cette déclaration n'est pas fondée, comment a-t-elle osé se produire dans un journal qui engage la responsabilité du gouvernement ? Dans l'un comme dans l'autre cas, la déclaration du Moniteur de l'Armée appelle sur elle toute l'attention des membres des deux Chambres, des écrivains de la presse et de tous les hommes politiques.

Une armée qui, sous un régime dont la devise est : « la paux partout, la paix toujours, nous coûte 377 millions par an, est aujourd'hui un anachronisme, un contre-sens, plus que cela, un boulet mis aux pieds de la France et qui la condamne à l'immobilité et à l'impuissance; tandis que l'Angleterre , sa rivale, n'ayant pas le même poids à trainer, achève de s'emparer des derniers marchés du monde, va partout montrer son pavillon, dérouler son drapeau, étaler sa suprématie, imposer les produits de son industrie et de son commerce, au nom retentissant de la liberté des échanges!

Ou il faut que nous renoncions au rôle qui nous est réservé de devenir une grande puissance industrielle, commerciale et maritime, appelée à protéger toutes les marines secondaires, à les lier entre elles, à unir l'ancien et le nouveau monde dans un même intérêt : celui de la liberté des mers; ou il faut que nous réduisions considérablement la dépense de nos armées de terre et que nous en changions les bases. Il n'y a pas trois alternatives, il n'y en a que deux.

Si nous voulons n'être jamais qu'une nation à la suite de l'Angleterre, baissant la tête quand elle lève le regard, hors d'état de résister sans imprudence et sans danger à ses prétentions hautaines de domination et d'envahissement, fabriquant toutes choses plus chèrement qu'elle, courant aveuglément au devant d'épouvantables crises industrielles produites par celle double cause : l'excès de la concurrence et le défaut absolu de débouchés extérieurs, maintenons ce

qui est, continuons de jeter plus d'un million par jour à la crainte irréfléchie de guerres impossibles; mais, si nous voulons que la France ait dans les conseils de l'Europe une voix qu'on écoute, ayons une marine militaire et marchande qui soit une force; ayons un crédit qui soit dégagé de tout ce qui le complique, l'énerve et l'entrave; ayons des impôts moins lourds et mieux assis, afin que le prix de revient de toutes les fabrications importantes puisse s'abaisser; ayons des finances dont l'ordre soit si parfait qu'il n'ait rien à redouter des mauvais jours, et que nos grands travaux publics commencés ne soient pas exposés à être interrompus; enfin, changeons un état de choses suranné, qui appartient à une autre politique, à une autre ère. L'ère pacifique et industrielle, l'ère des chemins de fer et des débouchés a d'autres conditions à remplir, d'autres exigences à satisfaire que l'ère belliqueuse et dynastique, l'ère des prétentions de familles et des agrandissements de territoire , qui s'est glorieusement fermée sur le roi Louis XIV et l'empereur Napoléon.

Pourquoi une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions ? Si vous le savez, dites-le. Admettons l'éventualité d'une agression : est-ce que c'est du côté de nos frontières de terre qu'elle serait à craindre ? La Belgique, la Prusse, la Suisse, la Sardaigne, l'Espagne, sont-elles des rivales ombrageuses, inquiètes, arrogantes, redoutables, menaçant notre nationalité ? Pourquoi donc une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions? Aurions-nous l'arrière-pensée de déchirer les traités de 1815, et de reprendre la rive gauche du Rhin? Qu'y gagnerions-nous ? En serions-nous sensiblement plus forts et mieux gardés ? Depuis le perfectionnement de la navigation à vapeur, les fleuves, même les océans, ne sont plus d'inaccessibles frontières ; les îles n'ont plus de priviléges. Aussi l'Angleterre, qui le sait, fortifie-t-elle ses côtes. Aujourd'hui la force, la richesse, la puissance d'une nation ne sont plus en raison seulement de l'étendue de son territoire, mais en raison surtout des progrès de son agriculture, de son industrie, de son commerce et du développement de ses institutions de crédit. Voyez l'Angleterre, voyez la France ! Le territoire britannique est moins vaste que le territoire français. Eh bien ! l'influence de la Grande-Bretagne dans le monde en est-elle moins prépondérante ? Ce qu'il faut désormais aux nations, ce sont moins des additions de territoires que des certitudes de débouchés; or, des débouchés ne se conquièrent pas la baronnette au bout du fusil ; ils se conquièrent en vendant et en transportant à meilleur marché que ses concurrents les produits de son sol ou de son industrie. Pourquoi donc une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions ? Serait-ce afin d'être prêts à jeter le poids de l'épée de Charlemagne et de Bonaparte dans la balance du monde, au cas où Réchid-Pacha, lui et ses successeurs, succomberaient dans la noble entreprise de reprendre en sous-muyre l'empire ottoman, de lui donner des fondements nouveaux, une vie nouvelle? Mais, alors même que ce cas arriverait, si nous continuions de n'avoir qu'une marine impuissante et isolée, quel serait notre rôle entre l'Angleterre et la Russie ? A quoi nous serviraient nos armées de terre ? A quoi nous ont-elles servi en 1840 ? A assister de loin, l'arme au bras, après la signature du traité du 15 juillet, au bombardement de Beyrouth, à la soumission de notre allié Mehemet-Ali, au rappel de notre flotte ! Pourquoi donc une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions ? Si, au dehors, notre indépendance pouvait être sérieusement attaquée, elle ne le serait qu'à bord de nos vaisseaux, trop faibles en nombre pour la défendre contre les navires du Royaume-Uni. N'estce donc que pour protéger au dedans l'ordre et la loi? Mais, aveugles que vous êtes, ne voyez-vous pas que ce qui fait votre sécurité est précisément ce qui devrait faire votre inquiétude et éveiller votre prévoyance ? La concurrence, qui jamais ne se repose ; la concurrence, cette implacable divinité qui joue dans nos sociétés industrielles le rôle que jouait la fatalité dans les sociétés antiques; la concurrence, qui invente, perfectionne, simplifie des machines aussi puissantes que des nations; la concurrence est là qui nous

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presse, qui nous aiguillonne, qui nous excite à produire et sans cesse et sans fin, à recommencer en sens inverse l'æuvre des Danafdes, à emplir toujours un tonneau qui jamais ne se vide. Eh bien! quand nous aurons entassé le mont Pélion sur le mont Ossa, ruines sur ruines, faute de marchés où nous puissions exporter et échanger nos produits, faute de marine qui nous permette d'aller découvrir, disputer et conquérir s'il le faut des débouchés indispensables, que ferons-nous ? Que ferez-vous ? Mitraillerez-vous impitoyablement vos ouvriers ameutés autour des manufactures fermées, et faisant de nouveau entendre ce cri du désespoir et de la faim : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant? C'est là que nous attendent l'avenir et ses dangers, le radicalisme et toutes ses passions mauvaises ! L'ouvrier français est formé à une autre école que l'ouvrier irlandais, l'ouvrier anglais, l'ouvrier américain; chaque année, vous arrachez à la culture des champs et au travail des ateliers 80,000 Français, les plus vigoureux, pour les exercer pendant cinq ans, terme moyen, au maniement des armes, les aguerrir, leur apprendre à mépriser le péril, à braver la mort; et vous croyez que le jour venu de la pléthore industrielle et de la crise commerciale, cette population de vos manufactures, que vous aurez fait passer tout entière sous vos drapeaux, oubliera tout à coup ce que vous lui aurez si laborieusement appris et se laissera tuer sans se défendre ? Vous croyez que vos soldats eux-mêmes, après avoir déchargé une première fois leurs armes, ne s'arrêteront pas émus, ne reculeront pas épouvantés à la vue des flots de sang de leurs frères aînés, de leurs parents, de leurs compagnons de fabriques ou d'ateliers ? Aveuglement des aveuglements! Encore une fois, pourquoi donc une armée de 500,000 hommes coûtant 400 millions ?

Le temps où nous vivons est un temps de transitions. Ce n'est plus la guerre, ce n'est pas encore la paix. Peut-être le jour n'est-il pas arrivé d'appliquer nos idées, de changer radicalement les bases de notre loi de recrutement, mais le moment est venu de réduire considérablement la dépense

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de nos armées. Si les chambres législatives font bien, elles n'entreront pas dans le détail des réductions à opérer, elles se borneront à déclarer qu'à partir d'une époque qu'elles fixeront, elles entendent que le budget de la guerre, en temps de paix, ne dépasse pas 180,000 millions. Ce sera ensuite à M. le ministre de la guerre à s'arranger, à chercher le mode d'organisation le plus économique et le plus parfait, à régler la proportion des armes entre elles, à prononcer sur le degré d'utilité des dépenses. Qu'on n'objecte pas que l'occupation de l'Algérie s'oppose à la réduction de nos armées de terre; ce serait une mauvaise raison. Ce n'est point par la multiplication des expéditions et des razzias, et la pompe des bulletins, que nous viendrons à bout des difficultés de l'occupation : c'est par la colonisation. Or, le moyen de hater le triomphe de la colonisation, c'est de lui donner toutes les garanties et toutes les facilités dont elle a besoin. Sous ce rapport, qu'avons-nous fait depuis quinze ans, qu'a fait depuis cinq ans M. le maréchal Bugeaud ? Où en sommes-nous, hélas ? Nous en sommes encore à poursuivre Abd-el-Kader et à déclarer à la tribune que cent mille hommes ne suffisent pas à protéger nos établissements.

Je conclus : Si l'on ne prend pas une mesure énergique, les dépenses du département de la guerre, qui chaque année auraient dû diminuer sensiblement, continueront au contraire chaque année de s'accroître. Où s'arrêtera-t-on dans cette voie ? Où nous conduit-elle ? Je l'ai dit:-A l'affaiblissement de la France, à d'inévitables crises commerciales, à une révolution sociale, peut-être révolution terrible, qui cette fois ne se laisserait pas désarmer par le renversement du trône.

C'est un péril que le Moniteur de l'Armée peut très bien ne pas apercevoir, mais c'est un péril que pressentent avec effroi tous les hommes placés assez haut pour voir de loin..

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