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1848.

PRÉVISIONS VÉRIFIÉES.

5 avril 1848.

Mes premiers mots, après la révolution du 24 février, avaient été ceux-ci :

« Le danger de la situation n'est pas dans la rupture de la paix.

» Il est dans la perturbation de l'ordre.

» L'ennemi qui nous menace, l'ennemi qui est à nos portes, ce n'est pas le despotisme armant en guerre, ce n'est pas l'Autriche, la Prusse, la Russie, etc., c'est le crédit battant en retraite, c'est la maison Gouin et C suspendant ses payements, ce sont toutes les autres maisons de banque ébranlées !

» Le crédit, c'est la clé de voûte du travail, le travail, c'est l'arc-boutant de l'ordre.

» Contre une agression de l'étranger qui viendrait menacer la République française, nous avons quinze cent mille Français âgés de quarante ans que la loi de recrutement a formés au maniement des armes ; nous avons toutes les forces vives d'une nation de trente-cinq millions d'habitants menacée dans l'indépendance de son territoire; nous avons les sympathies de tous les peuples avides de liberté, d'égalité, de fraternité ! Rayons donc l'Europe de la carte de nos préoccupations. Effaçons du dictionnaire français le mot Guerre; remplaçons-le par celui de République. La Répu

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blique française, voulant la paix, est plus forte que toutes les Monarchies européennes voulant la guerre. Disons-nous cela et persuadons-nous-le bien, car c'est cette conviction qui nous sauvera.

» Mais, contre l'interruption du travail causée par la suspension des payements, la restriction des crédits, le retrait des commandes, la rareté de la vente, aggravée encore par l'augmentation des salaires et la diminution de la durée de la journée de travail; contre un tel état de choses si grave, qui expose le gouvernement à se trouver en présence d'une multitude d'ouvriers sans ouvrage, de fabricants ruinés, de banquiers éperdus, quelles armes, quelles garanties, quelles ressources avons-nous ? — Nous avons les excellentes intentions d'un gouvernement improvisé, et conséquemment inexpérimenté ; les théories d'écrivains conçues en dehors de toute pratique et contredites par les faits ; le zèle enfin d'une garde nationale épuisée par les veilles et la fatigue, détournée du soin de ses affaires quand ses affaires réclameraient tous ses soins. Nous ne parlons plus de l'armée ; désormais, il ne faut pas songer à l'employer ailleurs qu'à la défense de nos frontières si nos frontières étaient attaquées. Insensés seraient ceux qui songeraient désormais à répondre par la mitraille et les balles à l'ouvrier qui ferait entendre ce cri : Du travail ou du pain ; vivre en travaillant ou mourir en combattant!

» L'armée n'a pas été vaincue, le 24 février, comme armée ; elle a été condamnée comme institution. »

Ces derniers mots, il y a un mois, paraissaient téméraires; aujourd'hui, la justesse n'en est plus contestée ; le National lui-même, qui a toujours eu des inclinations militaires très marquées, ne cache plus l'inquiétude que lui causent les progrès que font dans l'armée la désorganisation et l'esprit d'indiscipline. Il exprime les regrets que M. le général Cavaignac n'ait point accepté le ministère de la guerre; il insiste sur « la nécessité de trouver, soit un général

; ► jeune, actif, résolu, pénétré de la nécessité d'une réforme » radicale et imbu d'idées nouvelles, soit un homme politi

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» que dont l'autorité, le caractère, l'expérience et les anté» cédents inspirent confiance à l'armée et au pays. »

Vains regrets! vain espoir ! Il est fort à craindre que le National ne trouve ni le général ni l'homme politique qu'il appelle. Ce n'est pas en niant la force des choses qu'on la maîtrise, c'est en la reconnaissant. On dirige le cours d'un fleuve, on ne l'arrête pas. Loin de modérer celui dont le courant nous emporte, tout ce qu'on fait, en ce moment suprême, n'aboutit qu'à le précipiter.

Le 27 février, je disais : « L'Europe nous regarde étonnée, émue, inquiète, aujourd'hui effrayée, demain menacante ; c'est par l'admiration qu'il faut la vaincre. La poudre à canon est un vieux procédé qu'il faut reléguer parmi les vieilles traditions. Ne songeons qu'à nous faire admirer, et nous aurons bientôt triomphé sans avoir combattu. »

Et je demandais qu'on désarmât la paix, qu'on réduisît considérablement la dépense de l'armée au profit du crédit et du travail, que du service militaire obligé on fit une carrière libre comme toutes les autres carrières.

J'avais tort, disait-on.

Eh bien! voilà déjà que mes contradicteurs en sont arrivés à ne plus apercevoir de remède à l'indiscipline que dans la guerre.

Guerre et Liberté sont des mots aussi opposés l'un à l'autre que Mort et Vie!

Nous avions sous les yeux un livre vivant : la République des États-Unis ; nous avons préféré le fermer pour ouvrir un livre mort : l'Histoire de la Révolution française ! Entre le Passé et l'Avenir, le Plagiat et le Progrès, nous avons choisi le Plagiat et le Passé !

Le livre vivant de la République des États-Unis nous enseignait que dans les pays où coule à flots la démocratie, où règne sans frein la liberté, – liberté de la pensée, de la discussion et de la presse, – où la lutte est dans les idées, , il ne fallait pas armer les mains !

Là où les journaux peuvent tout dire, les tambours doivent être muets; là où les chemins de fer tendent à sillonner le sol en tous sens, la fonte et le fer le plus mal employés sont ceux qui servent à fabriquer des canons, des fusils, des sabres ; là où le crédit est au travail ce que la semence est au sillon, l'argent consacré à l'entretien d'immenses armées permanentes est l'appauvrissement qui conduit un pays à la banqueroute; là, enfin, où l'épée nue est au sceptre brisé ce qu'est l'ancre tutélaire au vaisseau emporté par la vague, la liberté n'est qu'un trait d'union entre deux despotismes.

Au lieu de rendre plus rare la vue des fusils et des sabres, que fait-on ? On en augmente le nombre, on met entre toutes les mains des armes; on éveille ainsi les idées de combat qu'il faudrait éloigner, on éloigne les idées de pacification qu'il faudrait éveiller.

Est-ce qu'aux États-Unis et en Angleterre, ces deux berceaux de la liberté de la presse, on consacre trois cent soixante millions par an à l'entretien d'une armée, on dérobe au travail, à l'industrie, au commerce, un temps précieux dépensé, par le citoyen paisible, en gardes et en patrouilles ? Non; la liberté de la presse est une sentinelle qui suffit à tout.

La garde nationale est le contrepoids nécessaire de l'armée; là où l'armée est forte, la garde nationale doit être nombreuse; armée et garde nationale sont des anachronismes dans un régime de liberté. Puisse-t-on ne pas le comprendre trop tard, quand on aura achevé de ruiner nos finances, quand la société se sera écroulée sur elle-même!

Pourquoi la confiance et le crédit ont-ils disparu loin de nous ? C'est qu'ils n'ont vu aucune économie s'accomplir, tandis que s'augmentaient les dépenses et s'affaiblissaient les revenus.

On croit qu'on arrêtera la désorganisation qui s'est jetée dans les rangs de l'armée; on s'abuse ! Ce n'est pas l'armée qui se désorganise, c'est la société qui se renouvelle ; c'est l'arbre de la liberté qui secoue ses feuilles d'automne en attendant que verdissent les feuilles du printemps; c'est la dernière semence électorale qui déjà commence à germer. Ne s'attendait-on donc pas à récolter ce qu'on a semé ?

1848.

LIBERTÉ DE LA PRESSE

ET

PERMANENCE DES ARMÉES.

« L'introduction générale des armées permanentes, renouvelées de l'empire romain par la France, et bientôt imitées par le reste de l'Europe, devait coincider avec le développement général des gouvernements monarchiques. »

HENRI MARTIN. Histoire de France.

8 avril 1848.

Le plus grave danger de la situation, c'est qu'on veut faire une politique neuve avec des idées vieilles; c'est qu'on veut faire l'Avenir à l'image du Passé.

Erreur profonde, qui menace d'engloutir des milliards, de répandre des flots de sang, de nous ramener au despotisme par l'Anarchie, au lieu de nous conduire à la fraternité par la Liberté!

Tous les inventeurs qui, croyant simplifier la question et réduire la dépense, se sont proposé pour but de faire marcher les locomotives sur les routes ordinaires, ont dû y renoncer, parce qu'il ne suffisait pas de résoudre le problème sous le rapport mécanique, il fallait encore le résoudre sous

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