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qu'à ceux qui vont en chercher avec l'intention de s'armer pour le défendre ?

Est-ce que ce n'est pas absolument la même chose, question de dépense à part, de donner des armes à tout le monde ou de n'en donner à personne? Est-ce que, sous un gouvernement vigilant, la société n'est pas aussi bien défendue lorsque personne n'est armé que lorsque tout le monde est harnaché d'un fusil, d'une giberne et d'un sabre ?

Est-ce que ce n'est pas un anachronisme que de quitter la blouse pour l'uniforme, au lieu de quitter l'uniforme pour la blouse?

Est-ce que ce n'est pas un humiliant aveu d'impuissance que de ne trouver rien de mieux à faire que d'organiser des bataillons, le lendemain d'une révolution dont le premier mot fut: - Organisation du travail.

Est-ce que ce n'est pas donner aux esprits une direction tout à fait opposée à celle qui fait face à l'avenir ?

Est-ce que ce n'est pas ramener les questions en arrière au lieu de les pousser en avant ?

Est-ce que ce n'est pas enseigner au peuple le gaspillage du temps, lorsqu'on ne saurait trop lui répéter, dans l'intérêt de son bien-être, de son élévation, de sa moralité, que le temps c'est du savoir ?

Encore si l'on pouvait dire de cette fête : c'est une journée de repos pris par le travailleur; mais non, il n'est guère de fatigue plus grande que celle causée par quinze heures ainsi passées sous les armes.

Il est une fete de la Fraternité que j'eusse comprise ; celle-là aurait eu un caractère bien différent de la fête d'hier.

On n'eût entendu ni canons, ni tambours.
On n'eût vu ni sabres, ni fusils, ni gibernes.
Elle eût eu son hymne expressément composé pour elle.

Les vieilles marches guerrières eussent fait place à des marches nouvelles, exprimant des sentiments nouveaux, sentiments tout pacifiques.

XII.

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Chaque bannière, au-dessous de ce mot FRATERNITÉ, eût désigné le corps d'état qui la suivait.

Chaque corps d'état eût été précédé de ses attributs.

Tous les arts, l'agriculture en tête, toutes les professions, toutes les conditions, tous les âges, toutes les écoles, tous les cultes eusssent été représentés par des députations.

Dédiée au Travail et à la Paix, cette fête, vraiment fraternelle, se fût symbolisée par la pose d'un certain nombre de pierres destinées à marquer la place de statues élevées tout le long de la grande avenue des Champs-Élysées, à tous les inventeurs au génie desquels l'humanité doit une grande découverte, la civilisation un grand progrès, l'industrie un grand perfectionnement, la paix une grande victoire !

La première de ces statues eût été celle de Gutenberg, l'inventeur de l'imprimerie, de cet art qui est à la liberté de la presse ce que l'æuf d'où l'aigle est éclos est à l'aigle qui plane au-dessus des montagnes, des arbres et des monuments les plus hauts.

A cette fèle, on n'eût pas vu de bàtteries de canons trainées par des artilleurs, mais on eût vu les instruments aratoires les plus parfaits, la collection des machines les plus nouvelles, les plus beaux produits des industries les plus diverses; enfin, des presses typographiques tirant six mille exemplaires d'un journal à l'heure, remorquées par des locomotives, car compositeurs et imprimeurs sont les nouveaux artilleurs de la guerre nouvelle, de la guerre des idées !

Cette guerre-là est appelée à remplacer l'autre, en Europe, comme le glaive a remplacé la massue, et la mitraille le bélier.

A chacun son tour, à chacun son arme.

L'arme de guerre des rois contre les peuples est le canon; l'arme de guerre des peuples contre les rois est la liberté

de la presse.

La Monarchie de 1830 est tombée le 24 février, quoiqu'elle eût force caissons et canons sur la place du Carrousel, parce qu'elle n'avait pas une seule casse ni une seule presse dans le palais des Tuileries pour imprimer dans une heure trois mille proclamations; canons et caissons lui furent inutiles; casses et presses l'eussent sauvée !

Les anachronismes sont inexorables. On ne se trompe point de siècle impunément. Chaque pas que nous faisons nous éloigne du dix-huitième siècle, et nous rapproche du vingtième. Ne l'oublions pas !

La liberté de la presse et la vapeur ont fait de l'ancien monde un monde nouveau.

Nos grandes fêtes publiques ne doivent plus avoir le même caractère qu'à une autre époque. Si la fraternité doit y réguer, les fusils ne doivent plus y paraître.

On pourra dire tout ce qu'on voudra, mais l'idée qu'éveille la vue des baïonnettes, c'est l'idée de guerre internationale ou civile; ce n'est pas l'idée de la fraternité populaire ou universelle. Une fête de la fraternité ne devait pas être une grande revue de la garde nationale, mais une grande revue de toute la société, où l'indigence elle-même aurait eu sa place et sa bannière.

Rien n'y eût manqué de ce qui aurait pu lui donner le caractère le plus complet de la fraternité la plus sincère.

Ce n'eût pas été un monotone défilé militaire; c'eût été plutôt une imposante procession religieuse avec les chours de l'Orphéon.

Mais il ne s'agit pas de la fete telle qu'elle aurait dû être donnée, il s'agit de la fete telle qu'elle a eu lieu et qui se résume dans ces quatre lignes : Pendant douze heures, le même défilé de baïonnettes, le même chant, vieux de cinquante-cing ans:

Qu'un sang impur abreuve nos sillons.

A cette solennité, une seule chose a manqué : une idée qui ne fût pas banale, une idée qui n'appartint pas à tous les régimes.

II.

23 avril 1848.

On lit dans le Moniteur de l'Armée :

« Un spectacle nous a frappé dans la solennité du 20 avril : c'est l'attitude militaire, le pas ferme, l'air d'ordre et de discipline de la garde nationale mobile. Ils sont encore en blouse, et ils marchent déjà alignés et silencieux comme des troupes de garnison ; ils ont à peine deux mois de service, et les voilà soldats ! Les voilà qui connaissent leur arme, qui savent s'en servir, qui aiment la caserne et la manæuvre, qui comprennent le devoir et la dignité de la discipline! C'est merveille de voir comme de jeunes officiers élus par leurs camarades, sortis des rangs du peuple, il y a deux mois, portent l'épée et l'uniforme! Ils sont une preuve vivante qu'on nait militaire en France. Denx mois ont suffi pour faire de vingt mille enfants de Paris une troupe dévouée, docile au devoir, et prête à entrer en campagne! Que l'Europe sache bien ce qu'il faut de temps pour faire des soldats de ce côté-ci du Rhin, et qu'elle vienne nous atta quer! »

Ainsi, c'est vous-même qui le dites, c'est vous-même qui le déclarez! « On naît militaire en France. Deux mois ont » suffi pour faire de la garde nationale mobile une troupe » prête à marcher, si l'Europe venait nous attaquer. »

S'il en est ainsi (1), pourquoi donc arracher violemment chaque année à l'agriculture les bras les plus robustes, à la

(1) « Dans tous les temps, la nation française s'est montrée plus belli. queuse que militaire. Elle court au camp, elle fuit la caserne.... Les pratiques austères de la discipline s'accorderont toujours difficilement avec la vivacité, la gaîté et même l'espèce de familiarité des Français, observation dont Frédéric avait été frappé. – Mais aussi, l'éloignement pour les minuties du service et de la discipline s'évanouit au moindre bruit de guerre; alors toute notre jeunesse accourt sous les drapeaux, »

GÉNÉRAL PRÉVAL. « Les trois premières années suffiront même, et au-delà (à l'éducation du soldat), si on veut simplifier les exercices mécaniqnes, renoncer à cette excessive régularité du 'maniement d'armes, au pas ordinaire, aux feux réglés, et à plusieurs autres choses inutiles à la guerre, pour s'attacher aux choses pratiques, lesquelles sont bien rarement enseignées dans nos régiments. )

GÉNÉRAL BUGEAUD. « Il est reconnu que tout bomme ayant passé un an sous les drapeaux a appris, en fait d'exercices, à peu près tout ce qu'il doit savoir. »

COLONEL D'ARTOIS.

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)

France ses fils les plus rangés, pour les tirer à la loterie et les faire passer sous les drapeaux ? S'il en est ainsi, pourquoi donc sept contingents de 80,000 hommes, formant un total de 560,000 hommes? S'il en est ainsi, pourquoi donc gaspiller 365 millions par an, 1 million par jour? S'il en est ainsi, pourquoi donc avoir dépensé depuis quinze ans, en pure perte, trois milliards qui eussent été si utilement employés à rendre gratuite l'instruction publique, à améliorer toutes les conditions de la production, à abaisser tous les obstacles qui restreignent la consommation, à rendre moins grande la distance industrielle qui donne au commerce britannique tant d'avance et tant d'avantages sur le commerce français?

L'Europe ne nous attaquera pas. Ce n'est pas l'Europe qui nous menace; ce qui nous menace, c'est la misère. Comment arrêter son invasion ? — Par le retour de la confiance. Comment ramener la confiance ? Par le rétablissement de l'équilibre entre les recettes et les dépenses de l'État. Comment rétablir cet équilibre rompu ? — Il n'y a que deux moyens: Par l'accroissement des impôts, ou par la réduction des dépenses. Peut-on accroître les impôts sans aggraver encore la misère ? Non. Eh bien, il faut donc réduire les dépenses. Mais quelles dépenses réduire qui offrent une économie importante, en dehors de celle qu'il s'agirait d'opérer sur l'armée et la marine militaire en leur donnant de nouvelles bases ?

On peut bien dire que nos idées sont fausses ou exagérées; mais le jour approche où l'on reconnaîtra qu'elles sont justes; ce sera le jour où il faudra absolument aligner les dépenses avec les recettes et combler le gouffre béant du déficit.

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