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1848.

LE BUDGET ET L'ARMÉE.

30 avril 1848. Le Moniteur de l'Armée ne veut pas qu'on réduise l'effectif militaire; de sa part, cela se comprend parfaitement, puisque le Moniteur de l'Armée est grassement payé (1) pour soutenir cette opinion; mais alors qu'il veuille donc bien nous indiquer comment la France, dont les revenus tendent à se réduire considérablement par deux causes : suppression de plusieurs impôts et diminution de plusieurs produits, fera face aux dépenses suivantes : Dette publique

399,693,744 fr. Justice ...

26,732,895 Cultes,

40,397,250 Affaires étrangères.

8,885,422 Instruction publique...

18,231,133 Intérieur et dépenses départementales... 122,870,634 Agriculture et commerce.

14,471,920 Travaux publics ...

161,790,050 Ministère des finances.

17,936,545 Ministère de la guerre (2).. 320,703,000

460,012,692 Ministère de la marine..... 139,309,692 Le budget des dépenses pour l'année 1849, présenté le 3 janvier 1848, se solde par 1,517,996,322 francs.

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(1) Voir la Revue rétrospective.
(2) A ajouter : Pensions militaires, 38,400,000 fr.

Le Moniteur de l'Armée serait-il de l'avis de certain ministre que nous ne voulons pas nommer, qui pense que les rentiers ont touché assez longtemps les artérages, et que le moment est venu de supprimer cet abus d'un trait de plume ?

Ou bien le Moniteur de l'Armée serait-il d'avis que la force dispense de la justice, et que des cartouches valent mieux que des arrêts ?

Ou bien encore le Moniteur de l'Armée serait-il d'avis qu'il n'est pas nécessaire de répandre l'instruction populaire?

Ou bien encore le Moniteur de l'Armée serait-il d'avis que les routes telles que la France en avait il y a un siècle sont très suffisantes aux relations actuelles, et que l'argent dépensé en chemins de fer, en canaux, est de l'argent qui serait infiniment mieux dépensé en achat de salpetres et en fonderies de canons ?

Etc., etc., etc., etc.

Nous engageons le Moniteur de l'Armée à s'expliquer sur ces diverses questions.

Le budget des recettes, présenté également le 3 janvier 1848, se solde par 1,383,469,360 francs.

Que l'on en retranche l'impôt du sel 71 millions), l'impôt du timbre sur les journaux; que l'on porte en compte les réductions législatives promises sur la taxe des lettres, celles opérées sur les boissons, etc., etc., les diminutions qui sont le résultat du ralentissement de l'activité nationale, et que l'on nous dise par quelles économies efficaces, ou par quelles taxes nouvelles on établira la balance entre les recettes et les dépenses?

Nous enregistrerons la réponse ; M. le ministre des finances, nous en sommes sûrs, ne l'attendra pas sans impatience.

1848.

FAIBLESSE DE LA FORCE.

1.

5 mai 1848. C'est l'armée qui, en 1830 et en 1848, a renversé deux fois la royauté.

C'est l'armée qui, depuis trente ans, ruine et perd la France.

C'est l'armée qui tuera la liberté après nous avoir jetés de la guerre civile dans la guerre étrangère, ou de la guerre étrangère dans la guerre civile.

Si la Monarchie de 1815 et la Monarchie de 1830 n'étaient pas tombées dans l'erreur de croire que réprimer le désordre c'était maintenir l'ordre, que comprimer les idées, c'élait les vaincre, la royauté constitutionnelle n'eût pas été abattue par un souffle de l'ouragan populaire; elle existerait encore. Mais que lui disait-on ? On lui disait : « Vous n'avez rien à craindre et vous pouvez tout oser; » l'armée est sûre; vous avez avec vous la force ! » Que de fois n'ai-je pas entendu répéter autour de moi ces paroles par moi toujours et partout combattues : « L'armée est le » plus solide appui du trône ! » Comme l'armée, en effet, a bien empêché le trône de se briser ! C'est que la force est de tous les points d'appui le plus faible là où règne, même à demi, la liberté d'examen et de discussion.

Entourez le président des États-Unis d'un nombreux état-major et de trois cent mille baïonnettes, et vous verrez ce qui arrivera. Des deux parts, la défiance ne tardera pas à naitre; le pouvoir se défiera bientôt de la liberté, la liberté se défiera du pouvoir; le pouvoir fera des lois pour limiter la liberté, la liberté fera des révolutions pour limiter le pouvoir. Ce qui arriverait aux États-Unis est ce qui est arrivé en France.

Si Ja royauté constitutionnelle de 1815 et de 1830 ne s'était pas crue invincible derrière l'armée, elle eût cherché son salut dans la liberté et l'expansion, au lieu de le chercher dans la force et la compression; elle n'eût pas entassé lois sur lois contre le droit d'examen et le droit d'association; elle ne se fût pas isolée du peuple ! C'est ce qui l'a perdue. Tout pouvoir qui agit en vertu du droit du plus fort s'expose à se trouver un jour le plus faible. Il n'y a de pouvoir véritablement fort que celui qui agit toujours comme s'il n'avait d'autre appui que la raison. Les armées sont la séduction qui perdra tous les rois, car c'est en elles qu'ils puisent le mépris des peuples.

Si, après 1830, la France, plus confiante dans la maturité de la liberté, n'avait pas grevé son budget de sommes aussi considérables dépensées en solde de troupes, en armements, en fortifications, toutes ses voies de communications seraient présentement achevées; de l'essor de son industrie et de son commerce prospère fût sortie une marine marchande puissante ; toutes les conditions du travail, du travailleur et du contribuable eussent pu être sensiblement améliorées !

Aujourd'hui encore on croit que l'armée est un moyen efficace de maintenir l'ordre; la République tombe à ce sujet dans la même erreur que la Monarchie; on voit la journée, on ne voit pas le lendemain; on voit la répression, on ne voit pas les représailles; on voit le coup qu'on porte, on ne voit pas le contre-coup qui se prépare; on voit un point, une ville, une rue, on ne voit pas le pays tout entier, le peuple et son esprit.

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Ma raison se refuse à comprendre la République sans le désarmement, la liberté illimitée de la presse sans la prohition absolue de toute arme, fusil, pistolet, baïonnette ou sabre; c'est civilement et non militairement que l'ordre doit se défendre. Contre les idées dangereuses, le droit de les réfuter; contre les malfaiteurs, une gendarmerie sustisante et des gardes de ville à l'instar des policemen de Londres ; mais la guerre! dit-on. Sans doute, si la France veut la guerre, il lui faut une armée; mais pourquoi la guerre, et qui nous la fera, si nous ne la provoquons pas ? On nous répond : Pour aller au secours des peuples opprimés. Nous répliquons : Cela est plus généreux en apparence qu'en réalité. Qu'aurons-nous fait si, pour sauver la liberté chez nos voisins, nous nous exposons à perdre la nôtre chez nous ? La victoire est la ligne la plus droite qui mène au despotisme; le meilleur moyen de faire faire à la liberté de rapides progrès en France, c'est de la rendre chez nous digne d'envie, c'est de l'y rendre durable et féconde, c'est de restituer au travail l'argent qui en est détourné pour l'entretien d'un effectif militaire exagéré, c'est de multiplier les institutions de crédit, ces arsenaux de la paix qui la protégent plus sûrement que les arsenaux remplis de munitions de guerre.

Armée, la France républicaine est faible, car tous les peuples se souvenant de l'Empire, disent: C'est la Conquête.

Désarmée, la France républicaine est forte, car tous les peuples ne regardant plus que l'Avenir, disent : C'est la Liberté.

C'est là ce qu'il fallait comprendre, et ce que j'ai dit et répété dès le 25 février !

Au lieu de cela, on s'est bâté de jeter aux défiances des peuples les noms pompeux d'Armée du Rhin et d'Armée des Alpes !

On s'est affaibli, on a accru les dépenses et aggravé la misère.

On a fait de la politique en arrière et de la fraternité à contre-sens.

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