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Peut-on diminuer le budget de l'instruction publique ? - Non.

Peut-on tout prendre aux départements et ne leur rien rendre (ministère de l'intérieur, service départemental)?

Non. Peut-on, sur le budget du ministère de l'agriculture et du commerce, qui n'a que 14 millions, en économiser 20 ? - Non.

Peut-on ralentir nos travaux publics, qui marchent déjà trop lentement, car ils sont le juste contrepoids des charges du passé que supportent les générations présentes ?-Non.

Eh bien ! donc, sur quoi réduire si on ne réduit pas sur les budgets de la guerre et de la marine ? Cela est bien facile à dire : Il ne faut pas réduire l'armée, car l'armée est nécessaire au maintien de l'ordre; il ne faut pas réduire les dépenses de notre marine, car l'Angleterre est à la fois notre voisine et notre rivale. Jamais bonnes raisons n'ont manqué pour justifier la nécessité d'une dépense.

Si on peut aligner les recettes avec les dépenses sans réduire les budgets de la guerre et de la marine, ou sans accroître le poids déjà excessif des impôts, soit! que l'on considère tout ce qui précède comme non avenu. Mais si l'on reconnait que cela n'est pas possible, qu'on cesse de me jeter inconsidérément l'épithète d'ennemi de l'armée !

Non, encore une fois, je ne suis pas l'ennemi de l'armée, car si je la veux graduellement moins nombreuse, je la veux mieux payée ; je demande que, d'un commun accord avec toutes les grandes puissances de l'Europe, aucune armée n'excède, en temps de paix, le deux-centième de sa population; je demande que le sort du soldat soit assuré à sa sortie du service; je demande que les hommes ne soient plus tirés à la loterie et arrachés malgré eux à l'exercice de leur profession ; je demande que l'esprit des officiers, excité par l'émulation, soit constamment appliqué à rendre la constitution de l'armée la plus parfaite et la moins dispendieuse possible ; je demande enfin que l'armée, à défaut de la gloire, qui ne peut s'acquérir que par la guerre, se donne pour but le progrès, ce vaste champ de bataille de la paix.

II.

9 septembre 1819. Une dernière explication, qui prouve que mes idées ne sont point en contradiction avec mes sentiments, est-elle donc encore nécessaire ? Je dois le croire, d'après l'article suivant de la Sentinelle de l'Armée :

a Emile de Girardin, notre implacable ennemi politique, grandit de jour en jour. Voilà encore que l'opinion publique, cette courtisane capri. cieuse et fantasque, lui fait aujourd'hui des avances. Elle fait bien, car il est, à notre avis, le caractère éminent de l'époque actuelle. C'est un fait qu'il faut pourtant bien finir par admettre. Il nous en coûte d'autant moins de le proclamer que personnellement nous avons dès l'origine, et bien avant ses nouveaux partisans, admiré la trempe de son courage, éconté sa parole et proclamé sa supériorité sur tous les mirmidons, ses détracteurs ; cette déclaration est un pur et simple acquit de conscience ; elle est pour lui un gage de notre impartialité. Nous ne nous faisons d'ailleurs aucun mérite du rôle de défenseur officienx que notre sympathic nous a toujours fait prendre pour lui envers et contre tous, tant que l'armée était hors de cause. Il ne manque à Emile de Girardin que l'initiative

. militaire. S'il avait en l'honneur de servir dans sa jeunesse, il aurait puisé dans la magnifique institution de la hiérarchie militaire l'idée féconde, productrice, qui manque seule, selon nous, à son génie ; il y aurait appris les éléments de la véritable association, qu'il s'évertue à chercher partout, et dont le charme est là, et non ailleurs. Cette idée, l'âge et l'étude l'eussent fait germer dans son généreux cerveau, et il eût pu être un jour ce que l'empereur aussi voulait être, ce qu'il n'a pas su être, parce qu'il a péché par l'extrême opposé : le Napoléon de la pair. Chez les fils des Gaulois, l'esprit militaire est comme le vin généreux ; l'abus, il est vrai, ôte de la force, mais l'abstinence ne la donne point..... Sur quoi repuse no. tre dissentiment ? Sur l'institution militaire et elle-même ; car, sans aucun doute, un homme de cæur admire les nobles instincts, l'abnégation sublime du soldat. Mais sans aucun doute aussi il le plaint. Eh! n'a-t-il pas raison de s'apitoyer sur le sort qu'on a fait à l'armée. Nous autres, nous cherchons la cause de notre malaise dans l'impéritie de ros gouvernants ; lui, la cherche dans l'imperfection de l'institution elle-même. Estce un sentiment de baine ou plutôt de générosité qui lui montre qu'on fait de l'armée, cette pure essence du peuple, un instrument inintelligent toujours sacrifié, pareil au fruit dont on jette l'écorce dès qu'on en a exprimé le jus ? Entre Emile de Girardin et nous, il y a vraiment plus d'un

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comme

rapport. Lui aussi défend le peuple ; il le défend avec ses armes comme nous avec les nôtres. Un cæur généreux comme le sien ne doit-il pas gé. mir de voir le rôle qu'on nous impose ? Un jour on accorde l'instrument sur le ton de l'hymne en l'honneur de la politique : Soult ou bien Guizot ; deux heures après, le ton change, et la même voix de commandement nous fait défiler la crosse en l'air. Un demi-ton plus bas, et on nous désarme. Plus bas encore, on nous bloque dans nos casernes, avec ordre de les laisser piller sous nos yeux. Plus bas encore, on nous expulse.... Et qui recueille le bénéfice de tous ces outrages ? Les habiles. En conscience, le plan d'organisation d'Emile de Girardin nous aurait-il dépréciés davantage ? Craint-on les rancunes du peuple ? On nous renvoie afin de l'apaiser. Craint-on ses fureurs ? On nous rappelle pour les dompter. Car l'armée, c'est le lion apprivoisé, c'est la dignité dans la force. Dans le passé, elle a fait la gloire de la France ; da le présent, elle fait sa sécurité ; dans l'avenir, elle fera son salut. Si Emile de Girardin, ayant trop bonne opinion des hommes, a cru un moment que la société nouvelle ponvait so fonder par la seule puissance de la raison, sans luttes, sans passions, sans résistance, il doit être bien détrompé aujourd'hui. En somme, l'organisation de l'armée, aujourd'hui en cours d'exécution, nous paraît sortir des mêmes entrailles que sa bien-aimée sæur l'organisation du travail, nous voudrions voir Emile de Girardin formuler son système. Il ne sera pas plus fatal que ce qui menace l'armée, si l'on en juge par ce qui a été fait jusqu'à ce jour. Le plan d'Emile de Girardin auraii au moins l'autorité de sa haute intelligence, de ses fortes études, de ses longs travaux, et nous ne sommes pas convaincus que les faiseurs actuels offrent, aux droits sacrés de l'armée, les mêmes garanties. Qu’Emile de Girardin vienne à nous. De sa pensée, toujours féconde, combinée avec la nôtre, toujours patriotique, surgirait peut-être une boune solution. Qu'il vienne à nous : l'armée aime les braves et les forts, elle hait les despotes et les faibles. Qu'il vienne à nous : le danger commun doit réunir tous les dévoûments. Qu'il abjure son stérile isolement : c'est le frère de l'égoïsme, et l'égoïsme, c'est le ver dans le fruit. Qui ne sait que dans ce remaniement radical de la société, tous les éléments doivent être modifiés pour le bien de tous ? Il faut donc aussi que l'armée passe au creuset, mais c'est pour y gagner, sans doute, et non pour y perdre. La transfiguration sociale est l'æuvre de l'époque. Or, comme l'armée contient la plus rude sève de la couche inférieure, fondamentale de la nation ; comme, en outre, elle seule offre la théorie, avec l'application du principe hiérarchique, sanctionné par l'épreuve du temps, par sa résistance contre le dissolvant des révolutions : principe resté debout, grâce à sa forte trempe, sur les ruines de l'édifice social; c'est sur notre terrain, c'est autour de nous que le ralliement se fera, tôt ou tard. »

De ce que je pense que l'armée n'a pas la constitution qu'elle devrait avoir, il ne s'ensuit nullement que je n'honore pas son abnégation, son courage, son patriotisme. Au contraire, j'honore d'autant plus son dévoûment, que je trouve plus rigoureuses les conditions en vertu desquelles elle existe.

Il est évident que son mérite serait moindre si le service militaire était pour le soldat ce qu'il est pour l'officier : une carrière au lieu d'être un impôt.

Le service militaire peut-il devenir une carrière, le recrutement par voie d'appel peut-il faire place au recrutement par voie d'enrôlement? — Qui et non.

Non, si nous voulons continuer d'avoir un effectif de 560,000 hommes.

Oui, s'il nous suffit d'armer au 200° de notre population, chiffre qu'il ne serait pas difficile de faire adopter comme une règle par les grandes puissances de l'Europe, lesquelles fléchissent toutes sous le poids des charges publiques.

Alors nous aurions une armée composée d'enrôlés volontaires, qui n'auraient droit à la totalité de la retraite fixée qu'après trente années de services effectifs, sauf les cas de réforme prévus par la loi.

Prétendre qu'une armée de 180,000 volontaires ainsi composée en vaudrait au moins une de 560,000 hommes arrachés violemment à leur famille, à leur charrue, à leur profession, ou achetés et vendus par des compagnies d'assurances, ce n'est certes pas exagérer.

Je n'ai jamais cru, ainsi que le suppose la Sentinelle de l'Armée, que « la société nouvelle pût se fonder par la seule >> puissance de la raison, sans luttes, sans passions, sans » résistance ; » ce que j'ai cru, ce que je crois encore, c'est que la liberté de la presse et l'invention de la vapeur ont créé des rapports nouveaux qui rendent impérieusement nécessaires la réforme de notre loi de recrutement et l'établissement de la force publique sur d'autres bases que celles posées dans le chapitre IX de la Constitution.

Sices bases sont adoptées, attendons-nous à de nouvelles éruptions du volcan révolutionnaire, plus fréquentes encore que par le passé, et surtout plus terribles.

Qui ne le voit pas, n'a pas d'yeux!

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M. LE PRÉSIDENT : La parole est à M. Emile de Girardin. (Applaudissements prolongés.)

M. Emile de Girardin paraît à la tribune, les applaudissements éclatent de nouveau.

VOIX NOMBREUSES : Ecoutez! écoutez !
Un profond silence s'établit.

M. ÉMILE DE GIRARDIN : Soldats de la paix.... Ne vous étonnez pas de ce nom ; on ne fait la guerre que pour conclure la paix ; donc, entre le soldat de la guerre et le soldat de la paix, la seule différence que j'aperçoive, c'est que le soldat de la paix prend le chemin le plus court; il arrive au but tout de suite; il arrive à la paix sans traverser la guerre.... Je me proposais d'assister à votre seconde séance, et si un débat s'engageait sur la question de la réduction des armées permanentes, peut-être de m'y mêler; mais je ne me proposais nullement de faire un discours ; car je n'aime pas plus les harangues superflues que les armées exagérées. Votre illustre président, en annonçant hier, à mon insu,

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