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veu et son héritier, aujourd'hui président de la République francaise :

« La Sainte-Alliance est une idée qu'on m'a volée. Tant qu'on se battra en Europe, cela sera une guerre civile. »

Il écrivait, le 6 septembre 1812, à Mojarsk, marchant sur Moscou :

a Qu'est-ce que la guerre ? Un métier de barbare, où tout l'art consiste à être le plus fort sur un point donné. »

Arrivons aux vivants. Est-ce que le général Cavaignac est un utopiste ? Le 31 mars 1819, il faisait entendre à la tribune ces mots : « La guerre, c'est la dictature, c'est le danger de la liberté. »

Est-ce que M. Thiers, qui aime tant à décrire les batailles, est un utopiste? Il a imprimé ces lignes :

a La liberté a besoin maintenant de paix, parce qu'elle est un progrès d'esprit, et que pour les progrès d'esprit il faut la pais.

o La République n'est pas faite pour les États grands, vieux, civilisés; elle ne peut subsister dans des États tout militaires ; elle y dégénère bientôt en gouvernement du sabre (1). »

Est-ce que sir Robert Peel a légué à ses fils la réputation d'utopiste ? Le 29 août 1811, prenant la parole sur un amendement de lord Stuart-Wortley, il insistait en ces termes sur la nécessité d'un désarmement général :

« Le moment n'est-il pas arrivé où ces puissances réduiront leurs établissements militaires, où elles pourront se dire entre elles : A quoi bon cette augmentation incessante des forces militaires ? Après tout, pourquoi une puissance augmenterait-elle considérablement sa marine ou son armée? Cette puissance, ne sait-elle pas que, dans un intérêt de légitime défense, les autres puissances en feront autant ? Ne sait-elle pas que toute augmentation relative de force militaire entraîne quelque faiblesse d'un autre côté ? Un tel système enlève à la paix la moitié de son prix, tout en anticipant sur les énergies et les forces de la guerre, si la guerre devenait inévitable. Ce n'est pas là une idée chimérique ni romanesque. Toutes les fois qu'une nation se fie sur ses armements pour sa sûreté, sa profusion, la dépense qu'elle fait de ses ressources diminuent sa puissance pro

(1) THIERS, La Monarchie de 1830.

tectrice. Si tous les pays consultaient les ressources de leurs finances et celles des finances des autres pays en Europe, si tous les pays voulaient comparer les dangers d'une guerre avec les périls attachés à l'assujettissement du peuple à des taxes illégitimes, ils comprendraient bientôt que le danger attaché à ces préparatifs de défense est plus grand, plus imminent que celui d'une agression. (Écoutez!) Je crois que l'attention du parlement doit se porter de bonne foi sur cette question, celle de savoir s'il ne serait pas dans l'intérêt de tous les pays de l'Europe de s'entendre pour adopter une combinaison qui leur permettrait de réduire ces armements, plutôt l'apanage d'un temps de guerre que d'un temps de paix. (Écoutez !) Je désire que les conseils de cabinet (et dans le cas où ces conseils ne s'en occuperaient pas, j'espère que l'opinion publique les y engagerait), je désire que ces conseils tournent leur attention sur la grande révolution qui depuis plusieurs années s'est faite dans l'opinion de l'Europe. Vingt-cinq années de paix, l'extension du commerce, de nouvelles alliances, de nouveaux intérêts, ont amené un grand changement dans les affaires publiques. »

Est-ce que le président actuel du conseil des ministres, M. Odilon Barrot, doit être récusé comme un utopiste ? Il écrivait, le 15 novembre 1848 (la date est à remarquer):

« Je désire que l'Élu du peuple sorte du scrutin avec une majorité assez forte pour décourager les tentatives violentes, et, enfin, pour donner à ce nouveau pouvoir assez de force pour qu'il puisse, sans danger, réduire avec l'armée le budget qui nous écrase, nous éviter une banqueroute trop imminente, et, enfin, raffermir et rassurer la société. »

Les « hommes sérieux » ne se croiraient-ils donc pas tenus à être des esprits logiques ?

Il faut cependant choisir :

Entre l'entretien d'un effectif militaire qui nous coûte 400 millions par an et nous expose à une banqueroute trop imminente ! C'est M. Odilon Barrot qui parle.

Entre la conservation d'une armée de cinq cent mille hommes et l'impossibilité de la République ! C'est M. Thiersqui s'exprime ainsi.

Veut-on l'ébranlement de la société ? Veut-on les conséquences de la banqueroute? Veut-on la suppression de la liberté ? Eh bien! on n'a qu'à persister dans les errements qui ruinent depuis trente ans la France et l'Europe, font la faiblesse des gouvernements et la force du socialisme en entretenant les souffrances des peuples.

Ceux qui, voulant l'affermissement de la paix, veulent la réduction des armées, ceux-là sont les hommes sérieux.

Ceux qui, voulant l'affermissement de la paix, ne veulent pas la réduction des armées, ceux-là ne sont pas les hommes sérieux.

Ce sont des révolutionnaires sans le savoir.
Ce sont des socialistes sans le vouloir.

Aujourd'hui, ce sont les peuples qui sont les conservateurs, ce sont les gouvernements qui sont révolutionnaires.

Les peuples aspirent à la richesse.
Les gouvernements marchent à l'appauvrissement.

Les peuples sont sérieux, ce sont les gouvernements qui ne le sont pas.

Les gouvernements en sont encore à l'âge des hochets, à l'âge où l'on s'amuse à battre du tambour, à trainer un sabre et à se poser soi-même en saction.

Ce plaisir-là, hommes sérieux, savez-vous ce qu'il coûte à l'Europe ? Il lui coûte chaque année le tiers de ses revenus, près de deux milliards. Or, c'est là précisément ce qui empêche l'Europe de donner à tous le travail, qui donnerait à tous, au moins, le nécessaire.

La paix armée, c'est la misère invétérée. Guerre à la misère ! Cette guerre qui moissonne le pauvre et qui menace le riche est la seule que devrait admettre désormais l'Europe, si les hommes d'Etat qui la gouvernent n'étaient pas en retard d'un tiers de siècle.

A la place de ces mots : – la Paix armée, hatons-nous, hâtons-nous de mettre ceux-ci : la Paix assurée !

Ce n'est pas seulement la liberté en danger qui l'exige, c'est aussi la civilisation en péril!

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1849.

LES DEUX PROGRAMMES.

« Il est facile encore de comprendre que, d'un côté, la guerre et les conquêtes, et de l'autre les progrès du despotisme, s'entr'aident mutuellement; qu'on prend à discrétion, dans un peuple d'esclaves, de l'argent et des hommes pour en subjuguer d'autres; que réciproquement la guerre fournit un prétexte aux exactions pécuniaires, et un autre non moins spécieux d'avoir toujours de grandes armées pour tenir le peuple en respect. Enfin, chacun voit assez que les princes conquérants font pour le moins autant la guerre à leurs sujets qu'à leurs ennemis, et que la condition des vainqueurs n'est pas meilleure que celle des vaincus : J'ai baltu les Romains, écrivait Annibal aux Carthaginois, envoyezmoi des troupes; j'ai mis l'Italie à contribution, envoyez-moi de l'argent. Voilà ce que signifient les Te Deum, les feux de joie et l'allégresse du peuple aux triomphes de ses maitres. »

J.-J. ROUSSEAU.

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« L'armée de la France est l'armée de la liberté.... Ses » principes, ses promesses, son passé, son avenir, son salut, » son honneur l'engagent envers la Pologne, l'Italie, l'Alle» magne, la Hongrie, envers tous ceux qui veulent, comme » elles, briser leurs fers... » Cette illusion des représentants de la Montagne, qui prétendent que la France est assez forte pour traduire en actes glorieux ces fières paroles de leur programme, nous ne la partageons pas.

Nous croyons au triomphe de la liberté par la paix, mais nous n'y croyons pas par la guerre; nous croyons au triomphe de la liberté par le progrès des idées, par la puissance de l'exemple, par le perfectionnement des voies de communication qui multiplie les relations et les échanges entre peuples; mais nous n'y croyons pas par l'éclat des batailles, qui fait, des généraux victorieux, les arbitres du monde.

En matière de liberté, nous nous défions des généraux (1). Nous savons que la gloire ne fait jamais un pas que ce pas ne l'éloigne de la liberté et ne la rapproche du despotisme.

Armée et Liberté sont deux mots dont l'accouplement est un contre-sens prouvé par l'bistoire (2).

Il faut donc choisir entre ces deux systèmes exclusifs ;
Paix et Liberté;
Guerre et despotisme.

La Gloire est un régime qui a ses conditions, ses exigences; la Liberté est un autre régime qui a ses exigences

LAMARTINE.

(1) Ce n'est pas la patrie qui court le plus grand danger dans la guerre, c'est la liberté. La guerre est presque toujours une dictature. Les soldats oublient les institutions pour les hommes. Les trônes tentent les ambitieux. La gloire éblouit le patriotisme. Le prestige d'un nom victorieux voile l'attentat contre la souveraineté nationale. La République veut de la gloire, sans doute, mais elle la veut pour elle-même et non pour des César ou des Napoléon.

(2) L'État permanent de guerre facilita a Louis XIV l'établissement de la puissance absolue, et le familiarisa trop avec le danger d'appliquer au gouvernement civil la discipline des camps. Comme il ne désarmait point pendant la paix, et comme à proportion que ses succès diminuaient son inflexible fermeté redoublait d'efforts, il en résulta un prodigieux accroissement de nos forces militaires. L'armée de 50,000 hommes qu'il avait reçue de ses pères s'éleva, avant la fin de son règne, à plus de 400,000. Ce que l'ambition de Charles-Quint et de Philippe II n'avait pu faire, parce qu'ils agirent sur un trop vaste espace, l'ambition de Louis XIV l'effectus, et, en obligeant les autres souverains, par la nécessité de la défense, à porter ainsi le nombre de leurs troupes à un excès jusqu'alors inconnu, il donna pour toujours à l'Europe le plus grand des fléaux. C'est une lépre attachée aux Etats modernes, qui use et corrompt leur substance, et oppose un fatal obstacle au bonheur privé, à l'économie publique et au perfectionnement de toute bonne civilisation. Enfin les guerres de ce règne durent, comme toutes les longues inimitiés, devenir une école d'injustice et endurcir aux plus grands crimes. Le sage Turenne lui-même souilla sa gloire par de cruels ravages dans le Palatinat. Plus d'un siècle s'est écoulé, et la vengeance qui veille sur ces ruines les montre encore au voyageur. L'Europe serait depuis longtemps un désert, si cet horrible droit des gens se fût accrédité.

LEMONTEY. Essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV, p. 374.

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