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Elle désole les familles;
Elle enchérit le travail;

Elle détourne l'impôt de son cours et creuse le lit de la misère.

En compensation de tant de maux, quels avantages offre-t-elle jamais ?

Est-ce que la guerre peut profiter à un État sans nuire à un autre État ?

Qu'importe que tel territoire soit un peu plus ou un peu moins vaste !

L'État le plus grand est celui où l'Homme est le plus Jibre.

Cela est-il vrai, oui ou non ?
Répondez.

A vous qui hésitez à répondre à cette première question, je vous en pose une seconde, et je vous demande : S'il vous fallait choisir entre la Russie ou la Belgique, n'aimeriez-vous pas mieux etre Belge que d'être Cosaque ?

Que de beaux esprits raillent l'idée de la paix élevée à la hauteur d'une solution ! Moi, qui ne suis pas un bel esprit, je persiste à la prendre au sérieux.

En tout cas, si je suis ridicule, je me console de l'être avec l'un des plus grands rois et l'un des plus grands ministres qui aient jamais honoré la France, avec Henri IV et Sully, qui ont laissé le plan qu'on va lire :

« L’Europe serait distribuée en quinze États confédérés dont chacun serait représenté dans le conseil commun renouvelé des amphictyons. Là il serait statué, à la majorité des voix, sur tous les débats qui pourraient surgir entre les peuples. Une armée fédérale, mise à la disposition de la cour suprême, ferait, au besoin, exécuter ses arrêts.

» On n'établirait aucune distinction entre les diverses sortes de gouvernements, dont la forme serait abandonnée au libre arbitre des populations. On proclamerait l'égalité de la mutuelle tolérance des cultes chrétiens. Une voie d'appel serait ouverte aux gouvernés opprimés par les gouvernants, el un droit de contrôle réservé à la diète européenne; si

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bien qu'à partir de l'installation de cette juridiction préservatrice et conservatrice, les crises intérieures et les luttes extérieures deviendraient pareillement impossibles (1). »

Avec le plus grand monarque qui ait régné sur la Prusse, avec le roi Frédéric II, qui a écrit de sa main ce que je transcris :

« Si tous les princes de l'Europe n'assemblent pas un congrès, et ne conviennent pas entre eux d'attacher un déshonneur à ceux qui, malgré leurs ordonnances, tentent de s'égorger dans ces combats singuliers; si, dis-je, ils ne conviennent pas de refuser tout asile à cette espèce de meurtriers, et de punir sévèrement ceux qui insulteront leurs pareils, soit en paroles, soit par écrit ou par des voies de fait, il n'y aura point de fin aux duels.

» Je ne vois rien d'impossible à ce que des particuliers soumettent leurs querelles à la décision des juges, de même qu'ils y soumettent les différends qui décident de leurs fortunes. Et pour quelle raison les princes n'assembleraient-ils pas un congrès pour le bien de l'humanité, après en avoir fait tenir tant d'infructueux sur des sujets de moindre importance. J'en reviens là, et j'ose assurer que c'est le seul moyen d'abolir en Europe ce point d'honneur mal placé, qui a coûté la vie à tant d'honnêtes gens dont la patrie pouvait s'attendre aux plus grands services. »

Avec le génie de la guerre fait homme, avec l'empereur Napoléon, tel que son héritier, M. Louis Bonaparte, président de la République, l'interprète et le dépeint en ces termes :

«Son génie lui faisait prévoir que la rivalité qui divise les différentes nations de l'Europe disparaîtrait devant un intérêt général bien entendu. Plus le monde se perfectionne, plus les barrières qui divisent les hommes s'élargissent, plus il y a de pays que les mêmes intérêts tendent à réunir... Remplacer entre les nations de l'Europe l'état de nature par l'état social, telle était donc la pensée de l'em

(1) OEconomies royales de SULLY, tome II, chap. xv.

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pereur. Toutes les combinaisons politiques tendaient à cet immense résultat.

» TANT QU'ON se EN EUROPE, disait-il, ceLA SERA UNE GUERRE CIVILE.

» La politique de l'empereur consistait à fonder une association européenne. Pour la cimenter, l'empereur, suivant ses propres paroles, eût fait adopter un Code européen, une cour de cassation européenne, redressant pour tous les erreurs, comme la cour des cassation en France redresse les erreurs de ses tribunaux. Il eût fondé un Institut européen pour animer, diriger et coordonner toutes les associations savantes en Europe. L'uniformité des monnaies, des poids, des mesures; l'uniformité de la législation eussent été obtenues par sa puissante intervention.

» La dernière grande transformation eût donc été accomplie... Les intérêts européens auraient dominé les intérêts nationaux, et l'humanité eût été satisfaite, car la Providence n'a pu vouloir qu'une nation ne fût heureuse qu'aux dépens des autres, et qu'il n'y eût en Europe que des vainqueurs et des vaincus, et non des membres réconciliés d'une même et grande famille (1). >>

Non! l'empereur Napoléon, le roi Frédéric, Henri IV et le ministre Sully, ne furent pas des visionnaires ! Ce qu'ils ont entrevu est ce qui s'accomplira. Par la paix temporaire s'est fondée la liberté relative; par la liberté absolue, à son tour, se fondera la paix perpétuelle.

Pourquoi la guerre ?
Je vois bien ce que les peuples y perdent.
Je cherche ce qu'ils y gagnent.

Vainqueurs ou vaincus, ce sont eux qui en payent les frais, qui en affrontent les périls, qui arrosent de leur sang les champs de bataille.

Un accroissement de territoire les a-t-il jamais rendus plus riches et plus libres ?

(1) EUVRES DE L.-N. BONAPARTE, tome I, page 316, chapitre intitulé : BUT OU TENDAIT L'EMPEREUR : Association européenne.

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Non.

Ce qui rend un peuple plus libre et plus riche, ce n'est pas la conquête, c'est le travail; ce n'est pas la guerre, c'est la paix; ce n'est pas le pillage, c'est le crédit.

Pourquoi donc des armées qui absorbent le tiers du budget de chaque État, et enlèvent au travail du champ et de l'atelier ses bras les plus robustes ?

Est-ce que c'est la rivalité des peuples entre eux qui en impose aux gouvernements la nécessité ?

Nop.

Grâce aux progrès qu'a fait l'instruction, aux développements qu'a pris le commerce, aux perfectionnements qui ont rendu les communications si rapides et les transports si faciles, toute haine invétérée de peuple libre à peuple libre s'est éteinte. Entre peuples, il n'y a plus d'hostilités.

Si les peuples ne sont plus ennemis, pourquoi donc des armées permanentes ?

S'il n'y a plus d'hostilités entre peuples, comment donc expliquer qu'ils dépensent tant d'argent pour entretenir des armées inutiles ?

Cela s'explique par l'intérêt des rois, qui n'auraient plus de raison d'exister, et qui n'existeraient plus, en effet, s'il n'y avait plus d'armées.

Que les rois tombent, et aussitôt tomberont les armées, comme l'eau cesse bientôt de couler quand la source tarit.

La paix est l'ennemie naturelle des rois ; la guerre est l'ennemie naturelle des peuples.

Sans la guerre, les rois n'eussent jamais été despotes. Sans la paix, les peuples n'eussent jamais été libres.

Supposez qu'en 1852, par l'effet d'une révolution victorieuse, tous les peuples de l'Europe soient libres : croyezvous qu'ils se déclareraient la guerre ?

Pourquoi se la déclareraient-ils ?

Non ; ils ne se la déclareraient pas; ils échangeraient leurs produits; ils échangeraient leurs idées ; ils tireraient l'un sur l'autre, oui, mais ce ne seraient pas des coups de canon, ce seraient des lettres de change.

Les deux milliards qu'ils dépensent chaque année à payer

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des régiments, à fabriquer des armes, à approvisionner des

à arsenaux, ils les dépenseraient à multiplier les chemins de fer, à améliorer les ports, à embellir jusqu'aux plus petites communes.

Ils rivaliseraient d'efforts.

La lutte transformée ne serait plus de nation à nation, mais d'industrie à industrie : ce serait à qui se surpasserait, à qui fabriquerait les produits les plus beaux et les moins chers.

Il n'y aurait plus de misère, car le tiers de la richesse publique ne serait plus détourné de son cours.

Il n'y aurait plus de pauvres mourant de faim, car il n'y aurait plus de soldats à nourrir.

Tout soldat qu’on nourrit et qui s'use à ne rien faire empêche de consommer trois travailleurs qui s'exténuent à produire.

Trois travailleurs qui produisent sans consommer engendrent neuf pauvres.

Le moins qu'engendrent neuf pauvres, c'est trois malfaiteurs.

Tout s'enchaîne dans celte trame qu'on appelle la société.

La misère est à la guerre ce que l'embouchure d'un fleuve est à sa source.

Plus de guerre : plus de misère.

Qui empêche qu'il en soit ainsi; qui perpétue ces deux fléaux : armée et paupérisme ? — Ce sont les rois, qui, se considérant comme les propriétaires du territoire et du peuple, qu'ils se lèguent de père en fils, ont intérêt à grossir ce peuple et à agrandir ce territoire.

Rois et pauvres sont donc les deux termes de la même question, les deux extrémités du même levier.

Point de levier qui n'ait deux bouts.
De même, il ne saurait y avoir de rois sans pauvres.

Il n'y aura plus de travailleurs pauvres quand il n'y aura plus sur la terre que des hommes libres.

Partout la liberté, ce sera partout la paix; partout la paix, ce sera partout le travail; partout le travail, ce sera partout le bien-être.

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