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choit. Il abdique. Il fait ce que fait la bête fauve, avec cette excuse de moins que celle-ci n'a pas l'alternative entre débattre ou combattre. A quoi sert donc d'occuper dans la création le rang suprême d'être pensant, si ce n'est pas pour penser, raisonner, discuter, porter la persuasion ou Ja recevoir ? Est-ce pour s'égorger entre eux que la force a été donnée aux hommes ?-Non; elle leur a été donnée pour régner sur tout ce qui est privé de raison, assujétir la matière, transformer les métaux en outils, et de tous les obstacles faire des leviers.

Lorsque du Pruth au Danube, du Danube aux Balkans. des Balkans à Andrinople, cent mille Russes auront, comme en 1829, péri de lassitude et de faim ou auront été tués par les balles et les boulets ennemis ; lorsque cent mille Turcs auront eu le même sort, si la Russie a tort, en aura-t-elle moins tort? Si la Turquie a raison, en aura-t-elle moins raison?

Pourquoi donc la guerre?

Que la victoire reste à la Russie ou que la victoire reste à la Turquie, que prouvera la victoire ? Quel sera le progrès social en compensation du sacrifice humain ? Pour faire périr ainsi deux cent mille hommes par la guerre, a-t-on cette raison à donner qu'il y a au moins deux cent mille hommes à sauver du massacre ? Où donc massacre-l-on en Turquie les sujets de la Porte qui professent une autre religion que l'islamisme?

Comment! en Turquie on ne massacre ni grecs vi latins, aucun chrétien d'aucune communion, et, prétextant une oflense qui n'existe pas, un homme a la liberté de jouer sur un prétexte sans fondement la vie de deux cent mille hommes, et cette liberté il l'exerce sans limites, sans contrepoids, sans contrôle, sans scrupule, sans remords!

Et cet homme est pontife!
Et cet homme est empereur!
Et cet homme représente l'autorité vivante!
Et cet exercice de l'autorité se nomme politique !

Et cette politique ne révolte pas l'esprit de quiconque sent, pense et raisonne!

Ah! si les tuteurs des peuples se conduisent ainsi, que pourraient donc faire de pis des peuples sans tuteurs ? Où sont donc les écarts de liberté qui aient jamais dépassé les excès d'autorité ?

Contre les écarts de la liberté, il y a les résistances de la liberté ; mais contre les excès de l'autorité, qu'y a-t-il ?

Si l'empereur Nicolas veut la guerre, quelque injuste qu'elle soit, quelque ruineuse et meurtrière qu'elle puisse être, comment empêcher la guerre ? S'il lui plaît de faire tuer deux cent mille Russes pour éviter de paraître reculer après s'être inconsidérément avancé, faudra-t-il donc, pour le contenir, sacrifier un nombre égal de soldats turcs et de matelots anglais et français ? Repousser la guerre par la guerre est-il donc encore l'unique moyen qui existe d'y mettre fin ? Quelle barbarie! Quelle impuissance de la raison contre l'autorité érigée en principe et remise en honneur! Et les hommes qui se rassurent à la pensée de l'entière liberté des souverains sont les mêmes qui s'effraient à l'idée de l'entière liberté des écrivains! Les écarts et les dangers de la liberté des écrivains peuvent-ils donc se comparer et se mesurer aux excès et aux périls de la liberté des souverains ? S'il est nécessaire, juste et possible de contenir et de réglementer l'une, est-il donc moins possible, moins juste, moins nécessaire de réglementer et de contenir l'autre ? Déchaîner la guerre est-il donc un crime qui fasse verser moins de sang et amoncèle moins de ruines que déchaîner la révolution ? Mais comment contenir et réglementer la liberté des souverains, laquelle implique la liberté de la guerre ? C'est précisément parce qu'il est impossible de lui assigner des limites, qu'il est imprudent de lui ôter ses contrepoids. Or, l'un des contrepoids indispensables à l'entière liberté du souverain, c'est l'entière liberté de l'écrivain. Aussi, plus le souverain a de liberté, moins il en laisse à l'écrivain. En Russie, où le souverain est tout, l'écrivain n'est rien. Ainsi s'explique pourquoi la liberté de la guerre y peut aller jusqu'à la liberté de fouler aux pieds toute justice, de frapper au visage toute vérité, de mettre toute l'Europe à feu ou à sang, et d'arrêter tout un siècle dans sa marche!

O sainte et bienfaisante liberté de la guerre! O infâme et nuisible liberté de la presse !

1854.

LA DERNIÈRE GUERRE.

« Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître. »

J.-J. ROUSSEAU.

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5 février 1854. La dernière guerre sera celle qui achèvera de démontrer plus complètement encore, puisqu'il paraît qu'il le faut, la barbarie de la guerre par son absurdité.

La dernière guerre sera celle qui contraindra la force humaine appliquée au meurtre organisé à avouer son impuissance finale.

Pourquoi la guerre ?
Que prouve-t-elle ?

Prouve-t-elle que celui qui avait tort avant la bataille a raison après la victoire ?

Prouve-t-elle que celui qui avait raison avant le combat a tort après la défaite ?

Non; elle prouve seulement que le plus fort n'est pas le plus faible, et que le plus faible n'est pas le plus fort. Alors, pourquoi se battre lorsqu'il suffirait de se compter?

La guerre ne sert qu'à marquer l'enfance des peuples. Elle est au droit national ce qu'autrefois l'ordalie fut au droit pénal. Lorsque la guerre aura été détruite par ce qui doit la remplacer, la guerre paraîtra aussi puérilement

XII.

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atroce que les épreuves par l'eau, le feu et le fer, décorées du nom de jugement de Dieu, épreuves par lesquelles l'innocence fut longtemps et souvent forcée de passer, au risque d'y laisser la vie. Aujourd'hui, que penserait-on de l'épreuve qui était en usage chez presque tous les peuples de l'Europe aux neuvième, dixième et onzième siècles, et qui consistait à plonger la main et le bras nu dans une cuve d'eau bouillante pour y prendre un anneau qui y était plus ou moins profondément suspendu ? Aussitôt retirée de l'eau bouillante, la main était enveloppée dans un sac sur lequel le juge apposait un sceau qui n'était levé que trois jours après ; et, ce terme écoulé, l'accusé était condamné ou absous, selon qu'il avait ou n'avait pas de marque de brûlure. Aujourd'hui, que penserait-on de l'épreuve qui consistait, après quelques oraisons sur le patient, à lui lier la main droite avec le pied gauche, et la gauche avec le pied droit, et, dans cet état, à le jeter à l'eau ? S'il surnageait, on le traitait en criminel; s'il enfonçait, il était déclaré innocent. Aujourd'hui, que penserait-on de l'épreuve qui consistait à manier un fer rouge ou à marcher sur du feu pour prouver son innocence ? Aujourd'hui, enfin, que penserait-on mème de l'épreuve qui consistait à faire dépendre de l'issue d'un duel la vérité d'un témoignage? Ce qu'on penserait aujourd'hui de ces barbares épreuves, c'est ce que, dans tout État civilisé, on ne tardera pas à penser unanimement de l'épreuve non moins barbare qui se nomme la guerre, ce terrible jeu de la force et du hasard, cette infàme loterie où les numéros sont des régiments.

Des apologistes de la guerre prétendent qu'elle porte avec elle la civilisation et la liberté. De quelle guerre a-t-on jamais vu sortir autre chose que la dévastation et l'oppression ? La guerre est un fléau comme l'incendie, l'inondation, la famine, la peste.

Que fait l'homme civilisé ? Oppose-t-il l'incendie à l'incendie ? oppose-t-il l'inondation à l'inondation ? oppose-t-il la famine à la famine ? oppose-t-il la peste à la peste ? Non; il applique sa puissance et sa science à prévenir et à com

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