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raissent destinées à faire leur chemin. Les idées sont comme ces graines qu'emporte le vent et que vous croyez perdues ; rassurez-vous, quand même elles seraient poussées dans le sable ou sur un roc aride, un jour ou l'autre elles rencontreront un peu de terre végétale, l'eau et le soleil leur viendront en aide, une oasis sortira du sable, et vous verrez s'élancer des anfractuosités du rocher un arbuste qui deviendra un arbre séculaire. Vous savez que M. Émile de Girardin, avec la ténacité qui le caractérisait quand il appartenait au monde des journalistes, n'a cessé de demander que l'impôt fût converti en assurance. Au moment des dernières inondations, cette idée s'est présentée à quelques bons esprits comme utile, réalisable, et presque la seule efficace pour remédier à d'aussi profondes calamités. Je n'affirmerai pas que le gouvernement y a pensé : les gou • vernements n'adoptent les idées nouvelles que lorsqu'elles ont un caractère d'à-propos incontestable et reconnu. Je laisse l'impôt converti en assurance ; c'est à peine le grain de senevé.

; » Une autre idée de M. Émile de Girardin que l'illustre publiciste émettait et discutait avec l'obstination que vous lui connaissez, c'était la suppression de l'armée, et, par suite, une immense diminution dans le budget des dépenses. Inutile de rappeler que la proposition du rédacteur en chef de la Presse provoquait de grands éclats de rire sur les bancs de la majorité et des ministres ; dans l'opposition, elle était regardée comme une généreuse utopie, et plusieurs des amis de M. de Girardin, après lui avoir fait tout haut des compliments, disaient tout bas : « Cet homme est déci» dément un échappé du royaume de Salente ou des îles Fortunées de >> Fénelon. »

» Eh bien ! cette idée de M. Émile de Girardin, qui vous avait paru chimérique, le vent l'a emportée au-delà de l'Atlantique ; à l'heure qu'il est, on discute très sérieusement aux États-Unis la question de savoir s'il n'est pas bon de supprimer l'armée active.

» L'usage que le président Pierce a fait ou voulu faire de l'armée dans le Kansas a suggéré la pensée de sa suppression dans l'esprit des abolitionistes. Il va sans dire que ce n'est pas ici dans un but d'économie que l'armée sera supprimée, si elle doit l'être : aux Etats-Unis, le budget des recettes est toujours plus gros que celui des dépenses ; il faut franchir l'Océan pour voir de ces choses-là, et puis l'armée active ne dépasse pas le chiffre de 20,000 hommes, presque tous Irlandais.

» Évidemment, si dans le Congrès il se trouvait une majorité pour supprimer l'armée, comme il s'en trouve une pour lui refuser des subsides, cette majorité ne pourrait être mue que par des prévisions de haute politique. Ne

voyez-vous pas, en effet, les conséquences ultérieures de la pression exercée dans le Kansas par le président Pierce ? Et qui nous dit qu'un président plus audacieux ou plus ambitieux que M. Franklin Pierce ne tournerait pas un jour les baïonnettes de l'armée contre le Congrès et même contre principe de la fédération républicaine ? Il est donc probable que si le président Pierce ne se hâte pas de donner satisfaction aux

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abolitionistes en déclarant qu'il ne fera pas servir l'armée au triomple de l'esclavage dans le Kansas, l'idée de la suppression fera son chemin. Jonathan n'est pas pour rien frère de Joho-Bull.

» Les vieux Anglais n'aiment pas les armées trop nombreuses ; ils disent que l'air chargé qui s'échappe des casernes vicie l'atmosphère de la liberté. Ce n'est pas seulement parce que la position insulaire de l'Angleterre la dispenserait de se préoccuper de la possibilité d'une attaque extérieure ou du danger d'une invasion que la Chambre des communes a toujours voulu réduire autant que possible le chiffre de l'armée, c'est aussi pour que les rois de la maison de Hanovre ne pussent pas rêver les entreprises vainement tentées par les princes de la maison de Stuart.

» Je ne sais pas si la guerre de Crimée a modifié les idées des Anglais ; j'ignore si la possibilité d'une invasion par suite de l'application de la vapeur à la marine modifiera l'organisation militaire des Anglais, mais il est bien évident que des motifs analogues ne pourraient pas préoccuper les Américains. Ce serait d'ailleurs une erreur de penser que la suppression de l'armée active laisserait les Etats-Unis sans défense contre des voisins remuants ou contre des tentatives d'invasion ; la milice ou garde nationale est là toujours prête à parer aux dangers de la patrie ; elle ne joue pas au soldat sans nécessité, comme nous l'avons vu dans d'autres pays ; mais elle n'en a pas moins à un haut degré le sentiment de la nationalité et de l'avenir plein de grandeur de l'Union Américaine.

» Certes, je n'affirme pas que l'idée de M. Émile de Girardin sur la suppression des armées actives et soldées fera des demain le tour du monde, je ne prétends même pas qu'elle soit mûre aux États Unis; mais la chrysalide est sortie du cocon. Le temps fera le reste. Henri Ferrier. »

Ramenant tout à ma théorie des risques, je n'ai jamais proposé l'abolition des armées permanentes avant l'extinction du risque de guerre; ce que j'ai proposé, c'est de remplacer, de la manière la plus simple et la plus pratique, la PAIX ARMÉE par la PAIX ASSURÉE, en opposant et proportionnant l'assurance telle qu'il serait facile de la constituer au risque tel qu'il existe.

1854.

L'IDOLATRIE DE LA GUERRE.

« Et lorsque la civilisation sera arrivée à amener dans toute l'Europe l'abandon des vieux usages de la barbarie, la guerre ne sera plus possible; car il n'y aura plus de forces matérielles qui puissent lutter contre les forces morales. »

ODILON BARROT. 13 avril 1831. « Ne redoutez pas, messieurs, de suivre ce véritable progrès de l'esprit humain, qui contiera non pas à des armées commandées par des capitaines plus ou moins habiles, non pas à la force brutale, mais aux nobles combats de l'esprit, aux luttes de l'intelligence la destinée et la direction des sociétés. »

BERRIER. 6 janvier 1834.

1.

4 mars 1854.

La Gazette de France et l'Assemblée nationale n'admettent pas que la guerre soit qualifiée de risque et traitée comme tel.

A cette manière, moins nouvelle encore que simple, de concevoir et de définir la guerre, la Gazette de France adresse les objections suivantes :

a La difficulté n'était pas de penser que si toutes les puissances voulaient s'engager mutuellement à ne jamais faire la guerre pour aucun motit que ce fût, la paix serait conservée tant qu'elles tiendraient leur engagement; mais la difficulté était d'abord d'obtenir de tant de nations diverses un pareil engagement, et surtout d'être assuré qu'elles ne le vio. leraient jamais. Ici, l'exemple des compagnies d'assurance fait défaut; car, entre ces compagnies et leurs souscripteurs, il y a des tribunaux qui garantissent l'exécution des contrats, et, à vrai dire, c'est la législation et le pouvoir public qui sont la véritable assurance des particuliers ; mais, entre nations qui signent l'engagement de ne point faire la guerre, où est le tribunal ?

» Il faut donc deux choses dans le système de M. de Girardin :

» lo Il faut que toutes les nations contractantes s'engagent à mettre à la raison, par la force des armes, celles qui emploieraient les armes pour soutenir une prétention. Dès-lors, c'est la guerre, la guerre avec ses complications et ses développements interminables, qui viendrait de l'assnrance contre la guerre;

» 2° Ensuite, si plusieurs de ces nations refusaient de souscrire ce contrat d'assurance, M. de Girardin voudrait qu'on les forçât, en leur faisant la guerre, à se faire assurer contre la guerre. C'est à peu près comme si les compagnies d'assurance mutuelle contre l'incendie allaient incendier les maisons des propriétaires qui refuseraient de se faire assurer, au risque de voir le feu se communiquer aux maisons assurées.

» M. de Girardin se fonde sur le traité d'alliance anglo-française annoncé par John Russell pour dire qu'il suffirait aux deux nations alliées de faire un simple appel à toutes les puissances pour qu'elles s'empressassent d'apposer leurs signatures au bas de ce traité, et pour que son système d'assurance générale contre la guerre se trouvât réalisé.

» M. de Girardin croit-il que l'Angleterre et la France, qui siguent un traité d'alliance, s'engageraient à ne jamais faire la guerre ?

» Toute la question de son système d'assurance est là.

» Si l'Angleterre et la France ne prennent pas un tel engagement, les autres puissances, en s'alliant à elles contre la Russie, feraient une alliance de guerre et ne feraient pas une assurance pour la paix.

» Un appel des deus nations occidentales à toutes les puissances suffirait, à ce qu'il pense, pour changer en un contrat d'assurance pour la paix tout le droit international en vigueur.

» Mais si cet appel ne suffisait pas, faudrait-il faire la guerre à toutes les nations pour les forcer d'entrer dans l'assurance mutuelle ?

» M. de Girardin nous a demandé assez souvent des réponses catégori. ques pour que nous soyons en droit de le prier de s'expliquer d'une manière formelle sur la question que nous lui adressons.-A. de Lourdoueis.)

Qu'y a-t-il de sérieux dans ces objections de la Gazette de France ? - Rien, absolument rien; c'est ce qu'il me sera facile de démontrer.

Ce que seize princes ont pu faire, le 12 juillet 1806, sous le nom d'étaTS CONFÉDÉRÉS DU RHIN; ce que, le 8 juin 1815, trente-huit États ont pu faire sous le nom de CONFÉDÉRATION GERMANIQUE, pourquoi quelques princes et quelques Etats de plus ne pourraient-ils pas le faire ? L'Europe aurait-elle marché en arrière au lieu de marcher en avant, et serait-elle donc moins avancée en 1854 qu'en 1815? Ce que je propose, après tout, qu'est-ce autre chose que ce qu'ont réalisé les princes de la diplomatie s'appelant Metternich, Hardenberg, Humboldt, Gagern? La Gazette de France les appellera-t-elle des esprits chimériques, des esprits absolus ? L'acte de Constitution fédérative de l'Allemagne (1) a prévu le cas d'infraction aux engagements contractés; je pourrais donc me borner à renvoyer M. de Lourdoueix à l'article xi de ce traité; mais cette réponse n'est point celle que je lui ferai; considérer la guerre comme un risque et appliquer à ce risque le principe de l'assurance est une idée si simple et si juste qu'elle rend inutile la constitution d'aucun tribunal commençant par employer la médiation et finissant par rendre un jugement austregal. Liberté ! – Telle est ma règle, et je ne m'en dépars pas. Si un des États, après avoir adhéré à la convention ayant pour objet l'institution d'une assurance spéciale contre le risque de guerre, pou

(1) ACTE DE CONSTITUTION FÉDÉRATIVE DE L'ALLEMAGNE.

« Art. 2. Le but de cette Confédération est le maintien de la sureté extérieure et intérieure de l'Allemagne, de l'indépendance et de l'inviolabilité des États confédérés.

» Art. 11. Les États de la Confédération s'engagent à défendre nonseulement l'Allemagne entière, mais aussi chaque État individuel de l'Union en cas qu'il soit attaqué, et se garantissent mutuellement toutes celles de leurs possessions qui se trouvent comprises dans cette Union.

» Lorsque la guerre est déclarée par la Confédération, aucun membre ne peut entamer des négociations particulières avec l'ennemi, faire la paix ou un armistice sans le consentement des autres.

» Les membres de la Confédération, en se réservant le droit de former des alliances, s'obligent cependant à ne contracter aucun engagement qui serait dirigé contre la sûreté de la Confédération ou des États individuels qui le composent.

» Les États confédérés s'engagent de même à ne se faire la guerre sous aucun prétexte et à ne point poursuivre leurs différends par la force des armes, mais à les soumettre à la Diète. Celle-ci essayerait, moyennant une commission, la voie de la médiation. Si elle ne réussit pas, et qu'une sentence juridique devienne nécessaire, il y sera pourvu par un jugement austregal bien organisé, auquel les parties litigeantes se soumettront sans appel.

» Signé : METTERNICI, WISSEMBERG, HARDENBERG,

HUMBOLDT, BERNSTORFF

GAGERN, etc., etc., etc. »
XII.

RECHBERG

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