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REUR SUR LA QUESTION D'ORIENT, n'est que la continuation de la politique étroite du faux équilibre et du vieil antagonisme; je comprends autrement la politique de mon siècle.

Et je vais l'exposer telle que je la comprends.

II.

Comment clore cette guerre, qui a déjà moissonné des deux parts tant d'hommes, englouti tant de millions, aggravé tant de misères, pour n'aboutir qu'à l'immobilité, depuis six mois, devant Sébastopol, et qu'à la victoire indécise entre deux destructions : – celle de Sinope dans la mer Noire, et celle de Bomarsund dans la mer Baltique ? Telle est la question qui tient en suspens tous les esprits, tous les peuples, tous les cabinets, tous les journaux.

L'Angleterre et la France, qui ont hautement déclaré l'existence de la domination russe dans la mer Noire incompatible avec la conservation de l'équilibre et la stabilité de la paix en Europe, peuvent-elles atteindre au but qu'elles poursuivent avant de s'être emparées de Sébastopol et de l'avoir détruit ?

Après cette victoire, si l'Angleterre et la France finissent par la remporter, la Russie inaugurera-t-elle un nouveau règne en s'avouant vaincue?

Cet aveu, si le nouvel empereur consentait à le faire, serait-il une garantie qui dût êlre considérée comme suffisante, et n'y aurait-il point à craindre que la Russie vindicative ne saisît la première occasion propice qui s'offrirait à elle de relever les murs de Sébastopol, pendant que l'Angleterre et la France seraient appelées à porter ailleurs qu'en Crimée leur vigilance et leurs forces ? Est-ce que la Russie ne conservera pas toujours cet avantage inhérent à son territoire, de n'avoir qu'à étendre la main pour la baigner dans la mer Noire, depuis Odessa jusqu'à Batoum, comme la France n'aurait qu'à lever le bras pour projeter son ombre sur je Rhin? Si l'Angleterre et la France démolissent Sébastopol, comment empêcheront-elles la Russie de le reconstruire, après leur départ de Crimée ? et si elles ne le démolissent pas, y laisseront-elles une garnison impliquant l'accord perpétuel de l'Angleterre et de la France et nécessitant la constante présence d'une escadre combinée qui l'approvisionne et la protége ? Si on laisse subsister Sébastopol et qu'on se contente , sur l'autre rive de la mer Noire, de fortifier Sinope, quel ensemble de mesures prendra-t-on pour niveler, autrement que d'une façon toute passagère, l'inégalité des forces entre la Russie, convoitant sa proie, et la Turquie, trop faible pour se défendre par elle seule, et cependant ne pouvant pas garder éternellement, dans ses eaux et sur ses côtes, les flottes et les armées de l'Angleterre et de la France ?

L'unique moyen de clore une guerre impuissante seraitil donc en effet, la poussant à outrance, de la reporter sur la Vistule et d'attaquer la Russie par le seul côté qui paraisse vulnérable, en soulevant, armant et reconstituant contre elle la Pologne ?

C'est ce que propose l'auteur de la fameuse LETTRE A L'EMPEREUR SUR LA QUESTION D'ORIENT ; c'est ce que demande également l'auteur du remarquable écrit intitulé : NI PAIX NI SÉCURITÉ POUR L'EUROPE AVEC LA RUSSIE TELLE QU'ELLE EST.

Mais la logique ne se scinde pas, et le vrai ne l'est point à demi,

Impossible, d'abord, de rendre à la Pologne sa nationalité sans rendre à l'Italie son indépendance ; et comment rendre à l'Italie son indépendance sans le consentement et avec l'alliance de l'Autriche ? Puis, quelle Pologne ? Sera-ce la Pologne de 1772 avec sa royauté élective ? Sera-ce la Pologne de 1793 avec sa monarchie héréditaire ? Sera-ce la Pologne de 1807 érigée en duché de Varsovie, sous la souveraineté du roi de Saxe ? ou enfin la Pologne de 1815 avec son vice-roi nommé par l'empereur de Russie ?

Le moyen qu'on indique n'est donc ni aussi simple ni aussi infaillible qu'on se plait à le dire et peut-être à le

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penser, dans l'entraînement et l'aveuglement d'une sympathie étroitement exclusive.

De toutes les guerres commencées au nom de la liberté, je n'en connais aucune qui ait fini par l'assurer; je m'en défie donc et je ne le tais pas. Toujours cette opinion fut la mienne, et jamais je ne l'ai cachée. Je ne crois à la liberté que par la paix, non la paix armée, non la paix intermittente et stérile, mais la paic assurée, la paix permanente et féconde. Le remaniement de la carte d'Europe, à la pointe de la baïonnette et du sabre, est une chimère caduque. Pourquoi vouloir ainsi remanier violemment par la puissance de la poudre la carte de l'Europe, lorsqu'elle se transforme naturellement par la puissance de la vapeur, lorsque toutes les limites territoriales s'effacent d'ellesmêmes pour livrer passage aux rails des chemins de fer et aux fils des télégraphes électriques ? Il est plus facile de donner indistinctement la liberté à tous les hommes, Polonais et Russes, Autrichiens et Italiens, Roumains et Turcs, - que de rendre l'indépendance à des peuples qui se sont laissé conquérir ou asservir. Si je pouvais comprendre la guerre comme moyen de civilisation, je ne comprendrais, en tous cas, que la grande guerre avec un but si clairement marqué que tous les peuples pussent parfaitement s'en rendre compte; mais, même à la grande guerre, laquelle exigerait un grand capitaine, je préfère, sans hésiter, la grande paix, laquelle n'a besoin que d'un homme de bon sens. Seulement, il faut opter entre la grande guerre ou la grande paix; ce n'est que par cette option qu'on sortira de l'impasse dans laquelle Autriche, Prusse, Suède, Confédération germanique, hésitent à entrer à la suite de l'Angleterre et de la France.

Au début de la guerre, après le passage du Pruth par l'armée russe, je résumais en ces termes la solution que je proposais :

« Élever la question d'Orient pour la simplifier; la simplifier pour la résoudre. » Ce que je disais en octobre 1853, je le répète en mars 1855.

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Effectivement, ce ne sera qu'en élevant la question qu'on la simplifiera , et ce n'est qu'en la simplifiant qu'on la dégagera des susceptibilités personnelles, qui, plus encore que les rivalités nationales, l'enveniment et la rendent insoluble.

Il y a, pour un souverain nouveau, un langage nouveau à parler à la vieille Europe : ce n'est point le langage de la révolution, c'est le langage de la civilisation. Il y a un autre équilibre à établir que l'équilibre européen, c'est l'équilibre humain, c'est l'équilibre entre le travail et le salaire (1), entre le salaire et le profit, entre la production et la consommation. Il y a une autre politique à suivre que la politique de l'agrandissement du territoire par la rivalité, la guerre, la conquête, la domination, c'est la politique de l'agrandissement de l'homme par la réciprocité, la paix, le progrès, la circulation. Le premier acte et le premier gage de cette politique, telle que je la comprends, serait la déclaration des droits de la Mer. Égalité devant elle de toutes les nations, petites ou grandes, arriérées ou avancées ! Destruction simultanée et volontaire de toutes les fortifications, quelles qu'elles soient, qui, sous le prétexte de protéger soit un point faible, soit un intérêt territorial, menacent la liberté maritime! Conséquemment, destruction de Sébastopol, qui domine la mer Noire, mais aussi, et en même temps, destruction des quatre villes fortifiées qui ferment l'entrée et la sortie du détroit des Dardanelles; destruction de tous les ouvrages construits à Gibraltar, qui humilient la Méditerranée ; abolition du péage du Sund, qui rançonne la Baltique; enfin, neutralisation de tous les détroits, affranchissement des embouchures de tous les fleuves et percement à frais communs de tous les isthmes ayant pour but et pour effet de faciliter et d'abréger la navigation. Si l'Angleterre exige et a raison d'exiger le désarmement de Sébastopol, qu'elle soit logique : qu'elle donne l'exemple en désarmant Gibraltar! Alors, la susceptibilité moscovite serait sauve et pleinement dégagée; la lutte changerait de nature et de terrain; ce ne serait plus une lutte contre la barbarie par les armes de la barbarie, mais une lutte contre la barbarie par les moyens de la civilisation; il n'y aurait plus ni vainqueurs ni vaincus, il n'y aurait plus que des émules; nul n'y perdrait, tous y gagneraient; ce serait l'inauguration d'une ère nouvelle. C'est aux plus avancés dans les voies de la civilisation à donner l'exemple; logiquement, les moins avancés ne sont tenus que de le suivre. Que l'Angleterre le donne donc! Est-il une bonne raison qu'elle puisse alléguer pour s'en dispenser ?

(1) « Anjourd'hui, la rétribution du travail est abandonnée au hasard ou à la violence... La pauvreté ne sera plus séditieuse lorsque l'opulence ne sera plus oppressive; les oppositions disparaîtront, et les prétentions surannées qu'on attribue, à tort ou à raison, à quelques hommes, s'éva nouiront comme les folles brises qui rident la surface des caux sous l'équateur, et s'évanouissent en présence du vent réel qui vient enfler les voiles et faire marcher le navire. »

OEuvres de L.-N. Bonaparte, t. II,

p. 295,

L'Autriche et la France, sans le concours desquelles il est pleinement démontré que l'Angleterre ne peut rien contre la Russie, n'ont qu'à le vouloir fermement pour obtenir de la Russie et de l'Angleterre le sacrifice réciproque et simultané de Sébastopol et de Gibraltar, sacrifice complété et systématisé par la neutralité des autres détroits. Ainsi, par la liberté des mers, que réclament tous les progrès de la navigation et de l'industrie, tous les besoins de la consommation et du travail, se dénoueraient tous les neuds d'une question que le sabre a été, jusqu'à ce jour, impuissant à trancher. La liberté des mers est la liberté initiale des peuples. Une fois que les gouvernements seront entrés dans cette voie neuve de la paix par la paix, qui est à la paix par la guerre ce que le rail est à l'ornière, des obstacles qui passent pour insurmontables s'aplaniront d'eux-mêmes. Si l'Italien n'a ni moins de garanties ni moins de droits que l'Autrichien; si le Polonais n'a ni moins de droits ni moins de garanties que le Russe; s'il n'y a plus nulle part d'inégalité entre les vaincus et les vainqueurs; s'il n'y a plus partout que des producteurs et des

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