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tous les obstacles ; Napoléon passa encore cette ville sans avoir été reconnu.

Arrivé à Niort, l’illustre proscrit descendit à l'hôtel de la préfecture où il passa le reste de la nuit. Le lendemain matin, dès que le bruit de son arrivée se fut répandu, une foule considérable vint assiéger les avenues de l'hôtel , et y resta toute la journée. Les officiers, les troupes, les notables témoignèrent le même empressement et les mêmes regrets de voir l'empereur s'éloigner. Au moment de son départ, les troupes qui occupaient Niort demandèrent avec tant d'instances qu'il leur permît de lui fournir une escorte, qu'il ne put s'y refuser. Un piquet de cavalerie légère l'accompagna jusqu'à Rochefort, où il attendit les voitures qui avaient pris la route du Berry.

Le prince Joseph qui, en partant de Paris, avait pris la route de Bordeaux, où il voulait s'embarquer pour l'Amérique, les avait rencontrées en chemin et avait voulu dire un dernier adieu à son frère. Les voitures de ce prince furent arrêtées en arrivant à Saintes ; on le conduisit lui-même à la municipalité, sous prétexte de visiter les voyageurs de la suite et

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reprendre les millions qu'ils emportaient avec eux. L'autorité croyant que Napoléon faisait partie de ce convoi, procéda à cette recherche avec des formes assez brusques : Joseph fut conduit chez le maire qui lui demanda son nom. « Monsieur, répondit l'ex-roi d'Espagne,

je voyage sous le nom que porte mon passe» port, mais je suis le prince Joseph, frère de

l'empereur; vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira. » A cette confidence, le maire accabla Joseph d'égards ; il lui dit que toute la ville avait été mise en mouvement par un garde-du-corps appelé Dufort, mais qu'il allait tout employer pour rétablir l'ordre et faire atteler les voitures. Le convoi se remit en route, escorté jusqu'à Rochefort par

la

gendarmerie départementale.

Depuis son arrivée dans cette ville , l’empereur n'était occupé que de son départ pour l'Amérique, qu'il voulait effectuer immédiatement. Il ne pensait pas que rien pût y mettre opposition, et il se livrait à son projet avec tant de sécurité, qu'il avait emmené des chevaux de choix et une foule de petits objets qui devaient lui rendre la vie plus douce.

A Rochefort, comme dans toutes les villes où il avait été reconnu, Napoléon fut accueilli avec toutes les expressions des sentimens les plus dévoués. En attendant qu'il pût mettre à la voile, il s'établit à la préfecture maritime, où il resta jusqu'au 8 juillet , jour où tout fut prêt pour son départ. Après avoir embrassé tous ses anciens compagnons d'armes, il vint s'embarquer à la rive droite de l'embouchure de la Charente, près du château de Fourras. Une affluence de peuple considérable s'était portée sur ce point, la tristesse se peignait sur tous les visages; on n'entendait partout que des acclamations de douleur et de regrets.

Les obstacles que l'empereur rencontra dans l'exécution du projet qu'il avait conçu de se rendre aux États-Unis, sont trop connus pour que je les rappelle ici. L'Ile Sainte-Hélène lui avait déjà été assignée pour refuge..... On sait le reste!....

Ici s'arrêtent mes souvenirs; ici disparaissent de nouveau comme une ombre toutes les illusions de ma jeunesse, illusions que j'avais perdues, que j'ai retrouvées en me les rappelant, et que je crois perdre une seconde fois en quittant la plume. Sans doute, en parcourant mes mémoires, on aura reconnu quelques faits qui ont été autrement présentés autre part; mais chacun juge les événemens d'après ses impressions et la place d'où il les a vus. Et puis je n'ai jamais eu l'ambition de faire un ouvrage uniquement historique. Jeté, bien jeune encore, au milieu d'une cour brillante, j'ai vu de bien près et je le puis dire, en déshabillé, tous les satellites groupés autour de l'astre qui les faisait mouvoir; j'ai vu les ressorts, souvent bien petits, qui mettaient en jeu de grandes machines ; j'ai entendu s'agiter devant moi des questions qui devaient remuer le monde, et je ne m'étonne même pas aujourd'hui d'avoir assisté à tout cela comme un enfant à la lecture d'un conte de sées. J'ai cédé, en écrivant, bien moins à un amour-propre d'auteur qu'au bonheur que l'on éprouve à reporter ses regards vers un passé qui n'est plus. A vingt ans j'avais perdu une existence que je pouvais reconquérir; j'ai près de quarante ans, aujourd'hui, et mes souvenirs seuls me restent. Ma position s'explique; elle est celle de beaucoup d'autres , de tous ceux qui avaient mis leur es

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poir, leur vie toute entière dans un ordre de choses qui devait paraître immuable aux intelligences les plus supérieures. Tout a fui pour moi à un âge où il est impossible de se créer un état lorsque toutes les études ont été dirigées vers un autre. Plus sage que bien des hommes, au lieu de rêver un avenir impossible, je me suis rejeté vers un passé réalisé; j'y ai trouvé des souvenirs et pas un regret. Puisse le lecteur en dire autant après avoir lu mon livre.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.

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