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Parmi les faits qu'a recueillis la Bibliothèque historique, il s'en trouve un assez grand nombre qu'aurait d'abord supprimés la fausse prudence de ces dépositaires timides de la vérité, qui, avant de la répandre, songent plus aux individus qu'elle choque, qu'à la foule qu'elle éclaire. Affermis et persévérans dans leurs recherches , les aureurs de ce recueil les ont publiés tous , sans acception de choses et de personnes , sans accommodement avec tant de susceptibilités de tout genre. Eh bien , si l'ordre administratif n'a pas eu une prévarication, l'ordre judiciaire une injustice, le pouvoir le plus élevé une oppression, le plus subalterne une tracasserie, qui , consignée là, gardée comme preuve à l'avenir , y vivra long-temps peut-être , et pour la honte des uns , et pour l'exemple des autres ; doit-on s'étonner qu'un projet généreux s'y rencontre ?

On va plus loin, on s'en indigne. Pourquoi? n'était-il pas naturel de l'accueillir quand il n'aurait eu d'autre effet que de rompre la triste uniformité de plusieurs volumes d'abus, et, par un exemple d'humanité, reposer l'esprit de tant d'actes qui la déshonorent.

Comme fait remarquable, il avait sa place naturelle dans un registre qui les rassemble tous. Comme fait utile aux malheureux, il méritait la plus honorable. Le but de l'entreprise, la destination du livre concouraient également à l'insertion et la justifiaient.

Qu'il s'évanouisse donc ce reproche, d'avoir saisi avec avidité ces nouveaux élémens d'une sédition habilement combinée. C'est une méprise. La matière des abus sera long-temps riche encore, et grossira chaque jour de pareils ouvrages , sans qu'il soit besoin de recourir à des supplémens mensongers et à de grossiers déguisemens.

Ah! s'il existe quelque transformation, qu'on nous dise franchement lesquels l'ont opérée, de ceux qui publient l'avis d'un soulagement à l'infortune, ou de ceux qui pré

parent la punition, de ceux qui provoquent un mouvement d'humanité ou de ceux qui l'enchaînent, qui font de la pitie une attaque formelle contre l'autorité constitutionnelle du Roi et des Chambres; de la générosité une désobéissance aux lois; du concours à une ouvre charitable, une complicité séditieuse.

Déjà, rédacteurs du prospectus, les décisions de la magistrature sur d'autres points du royaume, son incertitude sur. celui-ci , la contribution d'un grand nombre de citoyens, enfin, l'opinion publique vous a absous. Des voix plus éloquentes que la nôtre, vont prouver que vous ne fû tes que généreux : pour avoir répété long-temps après vous , que vous vouliez l'être, serions-nous seuls coupables ? Je doute : j'hésite à me répondre, tant nous avons fait de progrès dans l'exception.

Gossuin est donc complice de la générosité de quelques citoyens honorables, c'est-à-dire, il a avec connaissance assisté les auteurs de l'action dans les faits qui l'ont préparée, facilitée ou consommée.

Avec connaissance , oui, certes, et il est loin de la désavouer. La peine dont on le menace serait faible au prix du reproche qu'il se devrait faire, de n'avoir pas compris, de n'avoir 'pas ressenti tout le mal d'une pareille action. C'est on ne peut plus sciemment, qu'il est entré dans toute la profondeur de ce crime nouveau, étranger à nos Codes, inoui jusqu'à ce jour : l'annonce d'une souscription en faveur des victimes possibles , probables d'une loi exceptionnelle.

Je ne vois qu'une difficulté.

D'abord , comment aura-t-il assisté dans les faits qui préparent?

Depuis dix jours, l'annonce avait paru dans le Constitutionnel et les autres journaux; depuis huit jours aussi, le prospectus était en circulation. Évidemment, Gossuin n'a pas reçu les matériaux des souscripteurs. Cette partie de la complicité s'efface et disparaît par le simple rapprochement des dates.

Ensuite, dans les faits qui facilitent. Neuf ou dix feuilles quotidiennes, un prospectus tiré et répandu à plusieurs milliers d'exemplaires, dispensaient de tout autre secours. Un recueil périodique , paraissant après un long intervalle, était bien tardif, bien impuissant; en un mot, n'a rien facilité.

Enfin, dans les faits qui consomment. Impossible. Des le lendemain, le mal était fait, l'excitation avait produit tous ses résultats. On comptait déjà plusieurs centaines d'autres coupables. Quatre jours après, il y en avait des milliers sur toute la surface de la France.

Aussi , le temps écoulé entre la publication par les autres journaux , et l'insertion dans la Bibliothèque historique, prouve encore qu'elle ne prenait cette pièce que pour en compléter son recueil. Autrement, il la faudrait blâmer d'être venue la dernière, apprendre ce que tout le monde savait déjà, et d'avoir tardé si long-temps à publier que les malheureux pouvaient compter sur de nouveaux soulagemens.

D'ailleurs, le ministère public lui – même , si empressé d'arrêter à leur première apparition, d'étouffer à leur naissance des actes qu'il trouve maintenant si funestes , avait long-temps gardé le silence. C'est sur la foi du jugement qu'il en portait alors, que cette annonce a été recueillie. Mais il s'était trompé. Disons plutôt que c'est aujourd'hui qu'il se trompe en soutenant un pareil système de complicité. Ne voit-il donc pas où se trouvent les seuls élémens qui en pourraient composer une ? N'aperçoit-il pas où résident vraiment cette préparation , cette assistance, cette consommation ? Elles sont dans le plus doux penchant du cour, dans l'empressement à le satisfaire, dans l'honneur et la générosité, ces deux traits saillans du caractère national. Qu'il le connaît mal, celui qui place ailleurs les grandes et nobles causes de ce délit!

Quoi qu'il en soit, voilà l'accusé séparé des signataires du próspectụs. Cette prétendue tradition des matériaux qui seule formerait la complicité, n'a pas eu lieu. Le lien en est détruit.

Reste le point commun avec les autres journalistes, la rédaction de cette annonce.

Remarquez que l'accusé ne peut y avoir en rien contribué; elle était déjà répandue dans tout le royaume, quand la Bibliothèque en a parlé. Il n'a fait que la copier textuellement; il n'a pu concourir à la composer.

Mais, dira-t-on, car c'est désormais la seule objection qu'on puisse lui faire , avant de l'insérer , il la devait juger.

Qui vous dit qu'il ne l'a pas jugée?

N'écoutons plus ici l'argumentation judiciaire; laissons ce qu'on appelle les subtilités du barreau. Suivez, Messieurs, la leçon du législateur, il s'adresse au simple bon sens, à la raison naturelle ; que ce soit sous leur inspiration seule que votre réponse se prépare. Prenez la page incriminée, divisez-la, appréciez-en successivement les diverses propositions sans effort et sans partialité, et alors demandezyous , d'après les notions les plus communes sur la matière, si l'autorité constitutionnelle du Roi et des Chambres est formellement attaquée.

La rédaction se compose et de la pensée et de l'expression, du fond et de la forme. Le fond est le plus essentiel, puisque l'inconvenance des mots est un autre genre de délit pour lequel l'accusé n'est point traduit ici. En voici , de bonne foi , l'analyse et la substance :

Ce morceau contient quatre paragraphes.

Le premier : L'humanité et la justice sont des droits imprescriptibles.

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Qui n'a pas gravé dans son cour cette vérité de sentiment ?

Le second : Cette justice et cette humanité sont méconnues dans une mesure qui livre la liberté et la sûreté des citoyens à quelques individus principaux, et à une foule d'agens subalternes.

Qui contestera l'évidence de cette assertion?

Le troisième contient une énumération sans commentaire de ce que les journaux nous apprenaient.

Ici, qui niera l'évidence, ce que ses yeux ont vu, ce que ses oreilles ont entendu ?

Le quatrième dit : Les lois qui dérogent à la Charte nous privent de la protection de la Charte.

Qui de nous, chaque jour, n'acquiert sur ce point une triste conviction ?

Voilà à quoi se réduit ce morceau : à deux maximes générales , à un fait vrai, à une proposition incontestable.

Gossuin devait-il rechercher sérieusement, examiner gravement, si c'est là contester l'existence des droits consacrés

par

la Charte, en entraver l'exercice , saper les bases sur lesquelles s'appuie notre nouvel ordre social? Non , sans doute, il lui suffisait de la simple lecture. Or, tout homme calme, froid, dégagé de passion politique, qui vient à interroger ses premières impressions, ne trouve rien là de contraire aux lois. Le triste fruit du parallèle de la pature des charges et de la gravité de l'imputation, serait bien plutôt, à ses yeux, une exception d'un autre genre,

la suspension d'une autre liberté, celle de faire le bien.

Ainsi, dans ce jugement facile que le bon sens' dicte à la conscience, se trouve notre défense la plus forte. En essaie. rai-je une autre? Non, Messieurs , et tout me l'interdit.

La raison, parce qu'elle me crie, avec Montesquieu ,

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