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distinguées de la société, mais en même temps dans des professions diverses, étaient capables de mettre des passions à la place de leur conscience ? Noni, grâces au ciel, il n'en est pas ainsi ; et l'honneur, cet antique patrimoine de notre belle pátrie , n'a pas encore déserté tous les cours.

Oui, Messieurs, et nous 'aussi nous vous demandons justice et impartialité. Nous vous demaodons justice, au nom de la société qui ne vit que par la justice. Nous vous demandons impartialité, au nom de la société, que l'on sert toujours mal quand on la' sert par des passions.

to Ne croyez pas que ce soit sans avoir, nous-même, interrogé profondément notre conscience, que nous ayons accepté la pénible mission de venir défendre devant vous l'intérêt public dans cette cause importante. Plus d'un motif peut-être pouvait affliger notre coeur; mais quand le devoir et l'intérêt public font entendre leur voix à un magistrat français, il répond à ce noble appel, et marche droit au but, comme le soldat marche à la défense de la patrie. C'est la vérité qu'il cherche, parce que la vérité est le triomphe de la justice et la gloire du magistrat. C'est la vérité seule qu'il demande à tous ceux qui concourent avec lui à la distribution de cette justice auguste dont le nom même indique assez bien les devoirs.

Ah! si l'amour de la morale , le respect pour la religion, l'attachement à la légitimité, forment les honorables affections des magistrats-citoyens devant lesquels il parle, ce ne sera pas dans une semblable cause, contre de si' nobles affections, qu'il devra les prémunir. Elles ne peuvent engendrer que le scrupule; et si des hommes tels que ceux dont hons venons de parler étaient capables de quelques préventions, ce serait contre leurs aflections mêmes qu'ils les tourneraient, et ce serait plutôt contre cette propension à la méfiance de soi-même, que le ministère public aurait à rassurer leurs consciences timorées.

On vous a parlé de piéges qui vous étaient tendus , de dangers que vous courriez! Mais, vous inspirer de pareilles craintes sur vous-mêmes, n'était-ce

pas

là vous tendre un piége ? N'était-ce pas substituer dans vos ames le sentiment d'une fausse terreur, d'un faux honneuf peut-être, aù sentiment de la courageuse indépendance que vous devez conserver jusqu'au dernier moment?

Pour nous, Messieurs, bien certains que vous saurez vous maintenir au-dessus de toutes ces considérations, nous les rejetons comme ne pouvant s'appliquer à des hommes qui, comme vous, n'appartiennent à aucun parti, à des hommes pénétrés , comme vous l'êtes, du sentiment de vos devoirs. Ce seront ces devoirs accomplirez. Vous interrogérez vos consciences, votre conviction, la vérité, l'évidence, que tous les talens réunis ne pourront jamais changer. Rien ne vous écartera de ce que vous devez à la soeiété, de ce que vous devez à vous-mêmes. Vous vous souviendrez de votre serment. Vous répondrez sans haine ; mais aussi vous répondrez sans crainte. »

que vous

Dupin, avocat de Me Mérilhou. « MM. les jurés, je ne puis être de l'avis de M. l'avocat-général, lorsqu'il a la modestie de croire qu'il est entré en lice avec des forces inégales. Non , les forces ne sont point inégales pour le mi

nistère public, quand l'autorité de la vérité se joint, en lui, à l'autorité du magistrat.....

S'il ne s'agissait que du talent oratoire, chacun de nous serait prêt à lui céder la palme : mais il s'agit du salut de nos cliens, et la vérité des choses doit nécessairement l'emporter sur la pompe des rédactions.... Eloquio victi , re vincimus ipsa.

M. l'avocat-général revient à la charge; il faut donc lui résister encore: je le ferai, Messieurs, avec le sentiment le plus sincère d'estime pour sa personne et de respect pour le caractère public dont il est revêtu ; mais , en même temps, avec cette franchise de contradiction dont la vivacité, chez moi, tient toujours à l'impression profonde d'une intime conviction.

Je m'étonne d'abord de tant d'insistance. Quoi! ni la pureté des intentions, ni la générosité des motifs, ni l'innocence des faits, ni la considération personnelle dont les prévenus sont environnés ; ni l'intérêt si vif, excité en leur faveur par l'humanité, qui seule a présidé à leurs résolutions; au milieu de circonstances ou le nombre de ceux qui sont malheureux, ou sur le point de l'être, fait de la pitié la divinité tutélaire de toutes les classes de la société (1): rien n'a pu désarmer l'accusation!

Des hommes de lettres, des généraux, des capitalistes, des pairs, des députés, des jurisconsultes ; voilà les coupables! La science, la bravoure, la richesse, la dignité, l'éloquence se sont associées

pour

le crime : elles ont souscrit en commun pour le soulagement des détenus !

(1) « La vie de l'homme, dit Pausanias, est si chargée de vicissitudes, de traverses et de peines , que la miséricorde est la divinité qui mériterait d'avoir le plus de crédit. Tous les particuliers, toutes les nations du monde devraient lui offrir des sacrifices; parce que tous les particuliers, toutes les nations en ont également besoin. »

Pourquoi faut-il, Messieurs, que le deuil qu'inspire une telle accusation, s'accroisse encore pour nous de l'affligeante pensée qu'un membre de notre Ordre est au rang des accusés? Rien n'aura donc pu le préserver de ce malheur : ni son intégrité doublement éprouvée dans la carrière de la magistrature et dans celle du barreau ; ni la fermeté de son caractère qui le tient également éloigné de l'insubordination et de la servilité; ni son talent employé d'abord à juger ses concitoyens, et consacré depuis à les défendre!

Dans cette occurrence du moins, le secours de l'amitié ne lui manquéra pas; celui qui défendit les autres avec tant de courage et de dévouement, ne restera pas indéfendu ; et si je dois m'énorgueillir , seul entre tous, d'avoir fixé, son choix, il doit s'applaudir à son tour d'avoir vu tous nos confrères, également zélés pour sa cause, se montrer prêts à le défendre, et m'envier l'honorable mission de plaider pour lui.

Qu'ils me soutiennent donc par leurs vœux, dans cette lutte où l'honneur de notre Ordre et son indépendance se trouvent si éminemment intéressés. »

Après cet exorde , Mo Dupin fait remarquer les modifications que le ministère public lui-même acru devoir apporter à son premier réquisitoire.

« M. l'avocat-général, dit-il, abandonne la complicité; et cependant il confond perpétuellement dans sa discussion et les écrits et les prévenus.

Il accorde que le fait de la souscription en soi, n'est pas criminel; il ne peut disconvenir que la rédaction en est inodérée; et toutefois, au lieu de s'attacher au fait en lui-même, et de l'apprécier par l'intention que ses auteurs ont pris soin d'exprimer, il remplace la réalité par des conjectures , et méconnaît l'intention avouée, qui n'a rien que de louable , pour y substituer une intention supposée, qu'il criminalise.

Je me propose, Messieurs, de reprendre successivement toutes les objections du ministère public; de montrer qu'elles n'infirment pas nos défenses, et qu'elles n'ont pas tiré le premier réquisitoire de l'état de faiblesse od l'a jeté la vive contradiction dont il est devenu l'objet.

J'écarte d'abord, et d'un seul mot, l'accusation de complieité. Le ministère public l'abandonne, et de fait il lui serait bien impossible de la soutenir; il n'a aucune preuve qui l'etablisse ; les preuves les plus claires rapportées sarabondamment par les prévenus, en détruisent tout-à-fait l'idée ; il faut donc la retrancher du procès : et toutefois, il importe d'en tirer cette conséquence , que si le ministère public a formé cette accusation avec si pen de réflexion, qu'il ne peut pas même dire sur quel indice il l'a fondée, il en résulte une grande défaveur pour l'accusation principale elle-même, puisque l'une et l'autre ont été conçues et dirigées dans le même esprit.

En abordant ainsi l'accusation principale, une première réflexion s'offre à la pensée.

Quel est donc ce crime d'un genre nouveau sur lequel les opinions se trouvent si étrangement divisées? D'un côté, je vois quelques accusateurs signaler deux crimes dans la souse cription : de l'autre, les plus graves jurisconsultes des principales villes de France, qui affirment et signent que ces prétendus crimes n'existent pas; des Chambres d'accusation, des Cours d'assises qui jugent dans le mêine sens; et la Cour de cassation qui décide que cette manière de prononcer n'a rien que

de conforme à la loi! Y-a-t-il donc plusieurs espèces de crime et de vertu ? Ce qui est permis à Lyon, à Valence, à Grenoble , à Strasbourg, sera-t-il puni seulement sur les rives de la Seine? et verrons-nous une scandaleuse contradiction des arrêts en matière criminelle, remplacer la déplorable diversité des inciennes coutumes en matière civile?

et

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