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gens qui voulaient passer pour être entièrement détachés des choses d'ici-bas , fussent capables de faire paraître un sentiment aussi intéressé que, celui-là. Il ne laissa pas de conserver encore des rap- , ports de bienséance et d'honnêteté avec les plus considérables : ils lui envoyaient leurs ouvrages, il ne manquait pas de les payer d'un compliment flatteur. Ce commerce de politesse dura" jusqu'à la , mort d'Arnaud, époque où se fit la rupture à l'oc- , casion de la fameuse lettre à l'abbé Nicaise, chanoine de Dijon, dans laquelle , comme on a vu , l'abbé de la Trappe, au plus haut point de sa réputation de vertu , mit en contraste le parti dont ce docteur était le chef, avec celui de Jesus-Christ.

Tous les jansenistes désavouèrent alors les éloges qu'ils avaient prodigués si long-temps à l'abbé de Rancé. Quesnel lui écrivit du ton qui convenait au nouveau chef du parti, voulant une rétractation dans les formes. Sa lettre était si dure et si injurieuse, que l'abbé, en y répondant, lui dit qu'il ne se serait jamais attendu à pareille chose de la part d'un prêtre de Jesus-Christ qui est en possession de nous donner depuis si long-temps des leçons d'une morale exacte. Voilà précisément ce qui avait séduit l'abbé : il avait, comme tant d'autres , jugé des jansenistes par les spéculations de leur morale, et de la morale des autres écoles , par les écrits des jansenistes; ce qui l'avait jeté en deux erreurs, qui se fortifiaient l'une l'autre; au moins secoua-t-il la plus dangereuse; et la lettre violente du père Quesnel, loin d'obtenir une rétractation, ne servit qu'à mieux démasquer la secte aux yeux de l'abbé.

M. le Nain de Tillemont revint cependant à la charge ; mais comme il était infiniment plus poli, plus doux et plus modeste que le père Quesnel, quoique beaucoup plus savant , il prit un tout autre ton. Il fit l'éloge du docteur Arnaud, et de son parti; il sollicita , il pressa l'abbé de Rancé, mais sans menaces ni traits satiriques , de faire connaître publiquement qu'il honorait ce docteur comme un homme d'une foi pure, grand dans l'église, et grand

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devant Dieu. Bien éloigné de ce qu'on lui demandait, l'abbé dicta aussitôt une lettre , où d'abord il parle des jansénistes en général d'une manière qui ne met en recommandation ni leur bonne foi, ni leur honnêteté, ni leur désintéressement. Il rend justice ensuite au génie , aux talens et à la profonde érudition de M. Arnaud. Cependant, ajoute-t-il, la résistance qu'il a faite aux ordres de l'église , et la manière dont il a combattu ses décisions , m'obligent à former de lui des sentimens et des idées bien différentes de celles que vous prétendez que j'en dois avoir. Néanmoins toutes ces considérations ne m'ont jamais porté à m'expliquer contre ; au contraire , 'ai toujours témoigné à ses amis , aussi-bien qu'à lui-même, que j'avais beaucoup d'estime pour son mérite. Je suis toutefois demeuré ferme dans mes sentimens, sans qu'aucune raison ait été capable de m'en déprendre. Quoique cette lettre ne soit

pas

sortie du portefeuille de l'abbé avant sa mort, de peur d'irriter davantage des gens qui faisaient déjà un bruit épouvantable , il n'en est pas moins sûr qu'eile est son ouvrage. Mais avec des gens qui nient tout ; il faut tout prouver, sinon pour en tirer un aveu qui serait un prodige , au moins pour empêcher que le fidèle ingénu ne soit dupe. Ils reconnaissaient euxmêmes que cette lettre était du réformateur de la Trappe , quand après sa mort, instruits qu'on l'avait trouvée dans ses papiers, ils firent jouer toutes sortes de ressorts pour en empêcher l'impression, et quand après l'impression, tournant leur dépit en dédain , ils publièrent qu'elle ne faisait tort qu'à la mémoire de l'auteur : mais tout le monde, à beaucoup près , n'en jugea pas ainsi. Le nom du réformateur de la Trappe était en vénération dans tout le royaume, et chacun savait que les jansénistes lui étaient mieux connus qu'à personne. L'impossibilité de tenir contre l'opinion publique, les fit changer de langage : au bout de cinq ans, qu'ils présumaient avoir fait oublier leurs premiers propos, ils mirent tout en oeuvre pour faire regarder la lettre comme

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Cours.

supposée. Leurs clameurs firent encore toute leur preuve : ils en sentirent si bien la faiblesse , qu'ils finirent par publier que la lettre avait été composée dans un temps où l'abbé avait l'esprit et la mémoire également affaiblis : mais sur ce point encore , le public, d'avis tout contraire , regarda cette lettre comme l'une des plus judicieuses et des mieux raisonnées que l'abbéeût jamais écrites. D'ailleurs deux historiens de sa vie (1) attestent que cet affaiblissement prétendu de son esprit, est une chimère inventée par ceux qui avaient intérêt à lui donner

Il importait sans doute de justifier dans le réformateur de la Trappe , la foi sans laquelle il n'est point de vertus chrétiennes , et de revendiquer ce mémorable solitaire à une secte si particulièrement jalouse d'atlacher à son char les hommes célèbres en tout genre. Celui-ci s'était fait un point capital de conduite de ne pas, combattre directement la maligne faction qui troublait l'église , fondé qu'il se croyait sur le principe , que n'ayant ni mission, ni caractère pour cela, le meilleur parti qu'il eût à prendre, c'élait de garder le silence : en quoi cependant il était peu conforme à quantité de saints solitaires , au grand saint Antoine en particulier, qui crut devoir passer par-dessus les règles ordinaires , pour secourir la foi mise en péril par les ariens , quoiqu'il n'eût jamais varié dans la doctrine, et qu'il n'eût ni pour écrire , ni pour s'énoncer, le talent ou l'usage de l'abbé François. Bien des orthodoxes auraient voulu qu'il fit pour la doctrine de l'église , l'usage qu'il avait fait autrefois de son bel esprit pour la nouveauté. Peut-être se persuada-t-il que le grand nombre de pasteurs éclairés et de zélés docteurs qu'avait alors la France, lui fournissaient un titre légitime pour se tenir absolument renfermé dans les bornes de sa profession. Quoi qu'il en soit de ses intentions , que tout concourt à faire présumer droites , il ne laissa jamais

(1) Massoulie et Meaupou.

aucun doute sur sa catholicité ; et le changement des partisans de la nouveauté à son égard, en est une preuve qu'ils ne peuvent plus attaquer sans contradiction et sans ridicule. Cependant sa réserve ne plut à aucun des partis , ou plutôt elle les choqua l'un et l'autre, et les lui mit presque également à dos : tant la neutralité en matière de foi, ne fût-elle qu'apparente , fait de fàcheuses impressions dans tous les esprits. Toujours elle répand sur les vertus même les plus éclatantes, un louche ou des ombres que les meilleures apologies ensuite ne réussissent pas toujours à dissiper.

Le 16 de Septembre 1707 , mourut à SaintGermain-en-Laye le roi Jacques II d'Angleterre , dans les sentimens de religion auxquels il avait sacrifié sa couronne. Après avoir reçu les derniers sacremens de l'église avec une dévotion exemplaire, il fit approcher le prince de Galles, héritier de ses droits , et lui dit: Mon fils, vous allez remplir ma place, qui vous est due åvec une justice manifeste ; mais si jamais vous remontez sur le trône , pardonnez à tous mes ennemis, aimez votre peuple , conservez la religion catholique, et préférez toujours l'espérance d'un royaume éternel, à un royaume de ce monde. Le prince, qui n'avait que seize ans , promit , tout en larmes , au roi son père d'exécuter religieusement ses volontés , et sur-tout pour ce qui regardait la foi catholique ; ensuite il alla se jeter aux pieds de Louis XIV, remit sa jeunesse et son sort entre ses mains , en protestant de nouveau , les larmes aux yeux, qu'il n'aurait jamais d'autre religion que la catholique. Louis , sans considérer les nombreux ennemis qu'il avait déjà sur les bras , et qu'il allait s'attirer encore par sa générosité, le reconnut sur le champ pour roi d'Angleterre , et promit de le tenir pour tel tant qu'il demeurerait attaché à la vraie foi; en quoi Louis le Grand parut vraiment digne de ce titre.

Le nonce de France n'eut pas plutôt mandé cette nouvelle à Rome, que le saint pape Clément XI , ravi d'admiration , rassembla les plus religieux des

cardinaux en consistoire, et leur tint ce discours : « Nous avons perdu dans la personne du roi Jacques II , un prince véritablement fils de l'église, un vrai défenseur de la foi; mais ce qui fait notre juste consolation, c'est que le roi très-chrétien a reconnu et fait proclamer roi d'Angleterre, le prince de Galles son fils. Ah ! qu'une action si héroïque dans les conjonctures présentes , est digne de passer à la mémoire de tous les siècles ! » Il adressa incontinent à ce monarque un bref qui renchérissait encore sur ces expressions. C'était sur de si beaux fondemens que portaient l'intérêt et l'affection que ce vertueux pontife marqua toujours pour Louis XIV.

Leur accord parfait pour la conservation de la foi , parut encore avec éclat dans un incident assez minutieux en lui-même, mais dont ceux qui l'avaient ménagé attendaient les plus grands effets. C'était une consultation de conscience , qui ne semblait concerner qu'un simple particulier, et qui tendait à ruiner toutes les décisions de l'église contre les erreurs du temps. Dupin, dans son Histoire ecclésiastique du dix-septième siècle (1), dit qu'on ne sait pas certainement d'où vint cette consultation, ni par quels motifs on la fit. Cependant il était notoire à une infinité de personnes, qui n'avaient pas, comme lui, signé le cas de conscience dont il s'agit, et qui n'avaient pas les mêmes relations avec ceux qui l'avaient dressé ; il était constant par deux lettres de dom Thierri de Viaixnes, que cet ouvrage avait été ébauché par l'abbé Perrier , chanoine de Clermont en Auvergne, et neveu du célèbre Pascal

; que les sieurs Anquetille et Rouland lui avaient donné sa forme , et qu'il avait été imprimé à Liège (2). Voilà les premiers auteurs de la pièce ; mais ils n'y mirent pas la dernière main. Comme ils y avaient inséré la nécessité de la grâce suffisante des thomis-tes, le sieur Petitpied, à qui.cela déplat, comme au grand nombre des frères, retrancha cet article

(1) Tome iy , p. 405. (2) Causa Quesnel, p. 403,

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